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LA
MARINE 1949-1953 |
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INDOCHINE
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1 - ENGAGEMENT
DANS LA MARINE |
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| Etant pupille de la Nation, je suivis l'école des apprentis mécaniciens de
la Marine. Les officiers, par leur exemple et leur conduite, nous y
apprenaient à aimer notre patrie, la France.
Les anciens étaient de notre âge. Ils étaient entrés à 14 ans à
l'école des pupilles de la Marine.
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Il fallait mesurer au moins 1 m 48 pour être admis à cette
école ; lors de leur sortie de cet établissement, ils avaient le choix
entre être affectés à l'école des apprentis marins à Loctudy (Finistère)
ou aux arpètes à St Mandrier. Que dire de mon séjour aux arpètes ? J'ai conservé un bon souvenir. A la
sortie de l'école, j'ai été affecté sur le bâtiment de ligne Richelieu,
fleuron de la Marine française. Nous étions 30 anciens de St Mandrier. J'ai
reçu un télégramme ainsi libellé "Rejoindre impérativement, le 26
août 1946, avant 14 heures, à Cherbourg, le bâtiment de ligne
Richelieu".
Pendant trois ans, je
vais naviguer en Afrique du Nord, en Afrique noire, etc.. |
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2 - Désignation
pour l'Indochine : AFFECTATION A LA F.A.I.S. |
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Me voici désigné
pour continuer à servir en Indochine. Je suis arrivé à
Saïgon après avoir fait la traversée sur le Pasteur
(17 jours de traversée). Pour tous les militaires ayant fait l'Indochine,
le Pasteur restera dans les mémoires comme étant un navire
très rapide malgré son ancienneté de fabrication. |
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Le Pasteur, ayant un tirant d'eau important, ne pouvait se
rendre à Saïgon. De ce fait, les militaires étaient transférés sur des
navires de moyen tonnage pour se rendre dans cette ville où nous attendait la
fanfare.
Là, me dirigeant vers le bureau des affectations, je suis reçu par un second
maître qui rigole. Il me dit "vous devez certainement aimer les femmes
car vous êtes affecté à la F.A.I.S. (Force Amphibie Indochine Sud) qui se
prononce fesse". Il a trouvé la plaisanterie marrante. Ensuite il ajoute
: "Vous allez vous rendre à Bentré sur le LCM 36. Auparavant, vous
ferez un cours de mécanique sur les diesels américains. Votre futur rafiot a
sauté sur une mine".
Les marins servant au Tonkin étaient à la FAIN (Force Amphibie Indochine
Nord).
Comme affectation, je suis servi. Il s'agit en quelque sorte de troupes de
choc puisque nous allons au contact direct où se trouve l'ennemi. En plus,
Bentré, m'a-t-on dit, est infesté de Viets. Je suis versé dans la marine
kaki appelée ainsi car lorsque nous sortons en ville, nous sommes
habillés en kaki, avec le béret de marin, comme l'étaient nos anciens de la
2ème DB lors du débarquement en Normandie.
En arrivant sur le LCM 36, il avait fallu que je sois reçu "à
l'épreuve du courage", avant de bien me comporter au baptême du feu.
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| Cet exercice
consistait à ce qui suit : de temps en temps, on allait chercher
des prisonniers viets logés dans un camp à Bentré.
Ces derniers étaients infiiniment mieux traités que ne l'étaient
les prisonniers Français chez les Viets. On prenait un Viet réputé
pour être un dur à cuire. Nous lui donnions un rasoir à
couteau. |
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Puis,
on se mettait à l'engueuler (sans le frapper) à l'effet de
le mettre en colère et il devait raser le marin assis, levant la
tête et présentant son cou au Viet pour qu'il accomplisse
cette fonction. Naturellement, c'était dangereux en ce sens que
le Viet aurait pu couper la gorge du marin. Heureusement, cela se passa
toujours bien. Mais pour avoir droit de porter une serviette à droite
de nos têtes (signe de l'appartenance aux Corsaires, il était
indispensable de passe ce test). Mon arrivée à Bentré
sur le LCM 36 fut légendaire. Nous étions trois marins nouvellement
affectés (deux sur les 2 LCVP et moi sur le LCM). Nos bateaux respectifs
étant partis pour la journée en opérations, nous nous
promenions dans la ville, revêtus de nos tenues kaki et notre bachi
(béret de marin). Nous faisions connaissance avec les Asiatiques
et leur mentalité faite de gentillesse, de sensibilité ajoutée
à un tempérament réservé n'excluant pas l'hospitalité.
Ne connaissant pas les effets de l'alcool de riz (choum), j'en bu sans
modération et, soudain, je me trouvai complètement ivre.
Deux gendarmes me douchèrent et m'accompagnèrent jusqu'au
LCM 36. |
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J'ai appris
qu'un LCM a reçu un obus de bazooka à l'avant du bateau,
ce qui nous a fait peur car il s'agit d'obus à charge creuse auquel
aucun blindage ne résiste. Les Viets sont de mieux en mieux armés. |
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Cela promet pour l'avenir. Souvent, nous embarquions les
commandos de la marine (commando Jaubert, commando François en l'honneur de
l'enseigne de vaisseau François qui avait été tué d'une balle dans la
tête lors d'un contact avec l'ennemi). Sur le même fleuve que nous était
basée la Dinassaut 4 (division navale d'assaut).
La Cochinchine, arrosée par le delta du Mékong comprend une multitude de
fleuves, rivières, aux bords desquels se concentrent les principales villes.
Comme les convois sur route tombaient souvent dans des embuscades tendues par
les viets chargeant au son du clairon, il avait été convenu qu'un
pourcentage important des forces maritimes serait à la disposition de l'armée
de terre.
La Marine était divisée en deux parties : la marine blanche, appelée
ainsi car les marins étaient habillés en tenue de couleur blanche et
servaient sur leurs bateaux traditionnels, puis la marine kaki, dont je viens
de parler.
Des 2 400 marins que comprenait le Richelieu, je suis affecté sur un des
plus petits bateaux. En effet, nous sommes 9 marins en comptant le commandant,
un enseigne de vaisseau.
Les LCM avec les LCVP sont les plus petits bateaux à fond plat sur
lesquels les Américains et les alliés effectuaient leurs débarquements
pendant la guerre contre le Japon et ensuite en Italie, Normandie et Provence.
Notre mission consiste au transport des unités
combattantes sur les lieux des opérations et en dehors de ces opérations,
à l'escorte des convois de riz, au ravitaillement des postes construits
dans la jungle et tenus par des militaires (bien souvent des gendarmes
des unités combattantes servant pendant 30 mois en Indochine), à
la destruction des barrages en bois (exécutés la nuit par
l'ennemi) obstruant toute la largeur du rach (1), aux patrouilles de nuit,
aux transports de cercueils (le bateau en était plein parfois) car
le commandement est prévoyant. En Indochine régnait une grande
camaraderie entre les marins, les différents corps de l'armée
de terre, la gendarmerie et la légion étrangère. |
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(1)
rach : affluent |
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3 - Embuscade meurtrière |
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| Nous sommes
amis avec des collègues de l'armée de terre dont le cantonnement
n'est pas très loin de l'appontement où se trouvent le LCM
36 et deux LCVP. Nous les embarquons souvent. Deux sous-officiers commandent
une trentaine de soldats. L'un de ces deux sergents est toujours accompagné
d'un petit chien. |
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Ce militaire est très sympathique. Il sourit toujours, faisant
toujours preuve de courtoisie, nous l'aimons bien.
Quant à l'autre sous-officier également très gentil, nous avons décidé
ce jour de fêter ses galons de sergent chef. La table est dressée à
l'intérieur du LCM. Une trentaine de convives discutent, racontent des
histoires qui nous font rire. Nous levons nos verres à la santé du nouveau
sergent chef. Avant de partir, celui-ci se dirige vers moi et me dit
"Alors Bernard, j'espère qu'à ton tour, nous aurons la joie de fêter
également ton accès au grade supérieur!". "Je crois que ceci
viendra sous peu" lui ai-je répondu.
En écrivant ces lignes, j'ai un petit pincement au cœur car l'émotion
m'étreint.
Donc, un matin, nous embarquons de nouveau nos amis précités. Sur le long
du parcours, nous faisons des tirs à priori, c'est à dire que lorsque nous
apercevons en bordure du rach des arbustes, buissons serrés les uns contre
les autres susceptibles de renfermer un groupe de Viets, nous tendant une
embuscade, nous leur envoyons une rafale de mitrailleuse avant que ceux-ci ne
nous attaquent.
Le soir, nous avons été informés des faits suivants : les deux
sous-officiers avançaient dans la jungle, en tête de la section, avec un
total mépris du danger, en utilisant parfois des coupe-coupe (sorte de petits
sabres) pour se frayer un chemin.
Les viets avaient dû être informés par les congaïes (1) fréquentant
les militaires français de cette opération. Ces Viets étaient grimpés dans
des arbres et munis de fusils à lunettes. Ils laissèrent les soldats
approcher puis lorsque ceux-ci furent à une distance suffisante, ils tuèrent
les deux sous-officiers d'une balle au milieu du front. Je ne me souviens pas
si d'autres soldats furent tués ou blessés.
De toute façon,
cette embuscade meurtrière occasionna beaucoup d'émotion
parmi les militaires de la ville de Bentré. Un gendarme des GVNS
(initiales des gardes du Vietnam Sud) était révolté
"Le commandant n'aurait jamais du les exposer dans ce coin pourri de Viets"
disait-il en faisant des grands gestes de désolation. Quant à
nous, nous étions abattus. Leurs corps furent ramenés à
leur cantonnement. C'était émouvant. |
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(1)
concubines vietnamiennes |
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4 - RIPOSTE |
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Notre enseigne de vaisseau, mesurant 1 m 65 environ, très mince, ayant
été formé dans les fusillers marins, était un sacré dur. Il s'exposait
constamment en montant sur le toit du LCM. Il a décidé d'éliminer les viets.
Pour ce faire, il va agir comme un digne héritier de nos grands capitaines,
des grognards de Napoléon et des Poilus de 14/18. |
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Il a fait appel à
une dizaine de gendarmes de l'unité combattante de Bentré
(les GVNS) car le bateau étant petit, un nombre supérieur
de ces militaires ne servirait à rien. Surtout que le contact avec
l'ennemi va obligatoirement s'effectuer du côté tribord du
bateau ainsi qu'à l'arrière. Ayant étalé une
carte d'état major sur la table (où l'on mange) du LCM, il
fait face à la dizaine de gendarmes munis chacun d'un fusil-mitrailleur
24/29, et des marins du LCM. Il nous dit en touchant du doigt un point
de la carte : "Les viets ont tendu l'embuscade à cet endroit. Deux
chemins de repli s'offrent à eux. Au hasard, nous allons prendre
celui qui me semble le plus pratique pour leur évacuation. Ils vont
profiter de la nuit pour quitter le lieu des combats car, en raison de
la densité de la jungle, ils ne peuvent que se servir des sampans".
Puis, posant de nouveau son doigt sur la carte, il ajoute "nous allons
nous mettre en embuscade à la jonction de ces deux rachs. J'exige
le silence le plus absolu. Vous ne tirerez que sur mon ordre. Pendant que
notre LCM sera en embuscade, un LCVP, venant avec nous reviendra à
la base, en mettant ses moteurs au maximum pour que le bruit de ses moteurs
fasse croire à des guetteurs viets que nous avons tous quitté
les lieux.
Il est peut être un peu plus de 20 heures lorsque nous
arrivons à la jonction des deux rachs. Le commandant monte sur le
toit du LCM muni d'un projecteur de forte puissance. Les gendarmes à
l'intérieur du bateau sont montés sur des caisses ou des
jerrycans afin de leur permettre de poser leurs FM en bordure du blindage.
Pendant ce temps, nous, marins, avons 2 mitrailleuses de calibre 12/7 et
la mitrailleuse lourde 20 mm se trouvant à l'arrière du
bateau. Nous allons rester en embuscade pendant environ 4 heures. L'atmosphère
est lourde d'émotion et un peu aussi de peur car l'issue de cette
opération est un peu entre mes mains étant donné que
ma mission consiste, dès le début de l'usage des armes entrant
en action, de mettre les moteurs en route pour nous sauver rapidement dès
que le commandant m'en donnera l'ordre. "Ce n'est pas le moment que les
moteurs tombent en panne" me dis-je. |
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| Il est défendu de parler aussi
le bruit provenant de la jungle est décuplé. Comme toujours,
la nuit, nous entendons le tam-tam des Viets qui correspondent entre eux.
Les crapauds buffles coassent, les moustiques nous agressent. Nous
vivons dans un climat irréel où se mêle un parfum d'ésotérisme
découlant de cet envoûtement lié à la mentalité,
au comportement des Asiatiques ; tous les militaires français resteront
amoureux de ce pays. |
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Minuit. Soudain au loin, à bord de nombreux sampans, nous entendons des
voix; ce sont les viets qui se dirigent vers nous. Ils sont loin de se douter
que nous les attendons. Quant à nous, l'estomac noué par la tension, nous
vivons des secondes pathétiques. En effet, avant mon embarquement sur le LCM
36, ce bateau avait sauté sur une mine. L'eau avait recouvert les deux
moteurs diesels Gray Marine et afin de ne pas couler, le navire avait dû
s'échouer en bordure d'un monticule. Toute la nuit, les viets avaient tenté
de le prendre à l'abordage. L'équipage sans cesse les avait refoulés.
Heureusement, ce LCM était bien armé. Ce n'est qu'au petit matin que
d'autres bateaux étaient venus secourir et renflouer notre navire. Le navire
atelier basé à Ving Long s'en était chargé.
Revenons à nos moutons ou plutôt aux viets. Arrivés à environ 30
mètres de notre bateau, notre officier, en allumant son projecteur, crie
"feu". A cet instant, un vacarme effrayant provoqué par les trois
mitrailleuses (côté tribord et à l'arrière du bateau) auxquelles s'ajoute
le tir de tous les fusils mitrailleurs vidant leurs chargeurs est vraiment
impressionnant. Les bandes de cartouches des mitrailleuses débitent leurs
cadences rapides.
L'odeur de la poudre, la senteur des arbustes et celle de l'eau polluée,
nous transportent dans une atmosphère que l'on peut qualifier
d'irrationnelle, compte tenu que nos chers camarades ont été tués ce jour
en fin de matinée.
En dépit de nos airs de baroudeurs, de nos serviettes que nous mettons à
droite de nos têtes pour avoir l'air de corsaires, nous ne sommes que des
hommes à peine sortis de l'enfance, les plus jeunes n'ayant que 17 ans et nos
pensées vont à nos soldats tués, à ces êtres chers dont les plus vieux
pouvaient être nos pères et qui, par grandeur d'âme, se sont substitués à
nos parents pour nous apporter des conseils et nous témoigner de l'affection.
Dans cette embuscade, tous les viets furent tués (une vingtaine d'après
le service des renseignements) ; ces faits se déroulèrent à la fin de
l'année 1949 ou au début de l'année 1950, dans le secteur de Bentré.
Quelque temps plus tard, je vais quitter le LCM 36 pour m'embarquer sur un
LCM léger, le 39 basé à Canthô (toujours en Cochinchine).
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5 - MUTATION DU LCM 36 au
LCM 39 |
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Sur le LCM
36 (LCM lourd), nous pouvions dormir sur le toit construit sur des tasseaux
de bois et un plancher solide (ce qui pour nous, marins, était très
agréable, la fraîcheur de la nuit nous débarrassant
des piqûres des moustiques). |
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Au point de vue stratégique, le commandant bénéficiait
d'avantages importants. Avec ses jumelles, il pouvait observer de loin les
zones dangereuses ou susceptibles de l'être. Ainsi, cet officier pouvait
envisager l'opportunité d'effectuer des tirs a priori, de constater
l'existence de casemates fabriquées en ciment puis de les détruire à l'aide
du piat (sorte de mortier, fixé du côté tribord, envoyant des obus de
diamètre assez imposant et dans une courbe plus réduite que les grenades à
fusil).
Cet homme pouvait faire preuve d'initiatives personnelles en choisissant un
endroit à la végétation dense pour mettre le navire en embuscade et foncer
rapidement sur l'ennemi.
En contrepartie, cet enseigne de vaisseau était une cible de choix pour
l'ennemi. Cet officier montrait un mépris total du danger car, étant debout,
il ne possédait aucun abri pour se protéger des tirs de l'ennemi.
Sur les LCM légers, comme le LCM 39, le toit se composait d'une simple
toile tendue par des arceaux en tube. C'était un handicap important. Ne
pouvant monter sur le toit, la visibilité vers l'avant était très réduite
par la porte avant dont la hauteur dépassait les blindages situés de chaque
côté du bateau. Des occasions de neutraliser l'ennemi et de faire des
prisonniers étaient perdues. Nous étions dans la position d'un conducteur de
camion dont le pare-brise est souillé par la boue.
Je regrette le LCM 36 qui est un LCM lourd. Le LCM 39 étant léger, le
toit est une grande toile trop légère tenue par des arceaux, et il est
impossible de monter dessus, ce qui nous oblige à dormir à l'intérieur du
bateau. Seulement, les moustiques y ont élu domicile. De ce fait, la nuit,
chaque marin prend son matelas léger avec une couverture, et on va dormir sur
l'appontement. L'air frais nous repose, et les moustiques nous laissent
tranquilles. Seulement, au milieu de la nuit, les rats nous montent dessus.
D'un violent coup de reins, nous les expulsons, mais ces bêtes ne se
découragent pas, elles reviennent sans cesse. Je mets ma couverture par
dessus ma tête pour pouvoir dormir.
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| Un matin, nous devons partir en opération. Descendant
dans la salle des machines, je constate que des ressorts de culbuteurs
sont cassés. J'en fait part au chef qui prévient les autorités
supérieures. Cela fait 40 jours que l'on mange des poulets découverts
dans la jungle."Peut-être
pourrai-je sortir en ville et manger un autre plat avec les copains" me dis-je. |
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En effet, dès que nous revenons d'une opération,
un ordre de mission nous attend et nous repartons sans cesse.
Nous ne nous lavons pas, et la plupart laissent pousser leur barbe. Il faut
dire que le LCM est dépourvu de canalisations d'eau et de lavabos. Pour faire
nos besoins (déféquer), nous nous mettons à l'arrière du bateau et nous
nous tenons avec nos mains à la bitte d'amarrage tout en faisant attention en
nous levant que le canonnier n'envoie pas de rafale de tir à priori, car sa
mitrailleuse est placée à cet endroit.
J'étais loin de me douter que mes connaissances en bagarre de rues
allaient me sauver plusieurs fois de situations périlleuses.
Un matin, en saison de pluies, le rebord d'accès du LCM était recouvert
de boue par les chaussures des soldats de l'armée de terre venus arroser la
veille le rapatriement d'un sergent. En effet, nous disposions d'une caisse
noire nous permettant, en fin de mois, d'acheter de nombreuses bouteilles
d'apéritifs. L'argent provenait de vente de cochons que nous trouvions en
secteur viet ou isolés dans la nature.
Nous étions partis ravitailler, en vivres et munitions, un poste se
trouvant à une trentaine de km de Canthô. Chaussé de mes pataugas, je
m'étais rendu près de l'arrière du LCM pour déféquer lorsque soudain, en
me retournant, je glissai et fis un plongeon superbe dans la baille (le
fleuve). Désespéré, je voyais le bateau continuer sa route, aucun membre de
l'équipage ne s'étant aperçu que j'étais tombé dans l'eau.
La rivière n'était pas très large (une centaine de mètres). Apercevant
au loin ce que je croyais être un tronc d'arbre, je me dirigeai vers cette
sorte de bouée de sauvetage, car le courant était puissant. Heureusement,
depuis l'âge de 10 ans, je savais nager. Au dernier moment, je m'aperçus de
mon erreur : c'était le cadavre d'un homme paraissant jeune qui flottait. On
en voyait souvent ; il devait s'agir de règlement de comptes entre sectes.
Naturellement, je me détournais pour l'éviter. Par la suite, je me rendis du
côté de la berge près de laquelle devait naviguer mon LCM l'après-midi, à
son retour à Canthô. Je réussis à accéder à la terre ferme. Tout à mes
pensées, je fus surpris d'apercevoir un Asiatique de grande taille. Il
s'agissait d'un chinois du Nord comme j'en connaissais un à Bentré. Arrivé
à quelques mètres du chinois, celui-ci se retourna vivement en m'entendant,
surpris de voir un petit marin français tout mouillé. Puis il se mit à
courir pour se saisir de son coupe-coupe. Plus prompt et plus près, je m'en
saisis et le jetai derrière moi ; cet homme, âgé d'environ 45 ans se jeta
sur moi ; à l'aide d'une prise de jiu-jitsu, je lui fis un croc-en-jambe, et
il s'écroula lamentablement ; puis, je lui fis un étranglement sanguin en
bloquant les carotides, mais je desserrai vite mon étreinte et l'aidai à
s'asseoir. |
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Par la suite,
il me sera reconnaissant de lui avoir laissé la vie sauve. Sous
la contrainte, il m'amena chez lui ; je fis connaissance de sa femme et
de son fils de 12 ans, n'ayant qu'une jambe et se tenant debout à
l'aide d'un grand bâton. |
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Après
avoir expliqué ma chute dans la rivière, j'offris mon chronomètre
étanche au jeune garçon. Ces braves gens me donnèrent
à manger. Le chef de famille me dit qu'il m'avait attaqué
car il m'avait pris pour un malfaiteur, avec mon visage et mes jambes écorchés
par les broussailles et il pensait que j'allais l'agresser. La maman me
soigna et m'apprit que son fils avait eu la jambe brisée par une
mine antipersonnel en jouant avec des camarades. Plus tard, retournant
près de la rivière, caché derrière les buissons,
j'attendis le passage d'un LCM ou LCVP. Après deux heures d'attente,
j'aperçus les petites embarcations des gendarmes qui patrouillaient
souvent dans les rachs. Alertés, ils me secoururent et me ramenèrent
à Canthô. Je dus payer l'apéro à tout le personnel
de la base.
C'est le LCM 40 qui a été désigné
pour remplacer le nôtre (nous en avons profité pour aller
nous laver près d'une pompe). Nous avons un casque américain
que nous remplissons d'eau et nous le versons sur nos têtes. A côté
de nous se trouve un pauvre scieur de long. Il est monté sur un gros
tronc d'arbre, les pieds nus, et il scie d'un air fataliste avec un très
long passe-partout comme nous en avions chez mon oncle en Bretagne. A chaque
fois, il me fait pitié. Pauvre homme, il n'a que la peau et les
os et ses gestes mécaniques ne s'arrêtent jamais. Il est à
l'image des autres indigènes qui enlèvent le riz des navires.
Misérables créatures qui s'échinent, le dos voûté,
avec des sacs sur le dos. Avant de quitter l'Indochine, je donnerai une
somme d'argent à ces pauvres vietnamiens et je deviendrai un généreux
donateur de l'Unicef et de la Fondation Raoul Follereau.
Vers 17 h, ce
jour, mon matelot mécanicien vient me voir. Il est affolé.
Quant à moi, j'assume l'entretien de mes moteurs car l'administration
ne nous a donné qu'un jeu de six clés. Ce n'est pas suffisant
pour travailler. Alors pour se ravitailler, on a fauché des clés
dans le garage des gendarmes. Il faut bien se démerder !.. Donc,
mon matelot m'annonce un grand malheur. Le LCM 40 qui nous a remplacé
est tombé dans une embuscade. |
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| Celui qui
conduisait le bateau a été tué d'une balle en pleine
tête. Le second maître a réussi à prendre sa
place et, tout en se cachant de l'ennemi, toujours grimpé dans les
arbres, il a pu redresser le bateau qui se dirigeait par malheur vers la
rive. |
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Je suis sidéré. La veille, nous jouions avec eux, le bêp
(cuistot vietnamien) et le boy. Et dire que normalement, sans cette panne,
c'était à nous de partir. Plus tard, nous irons sur la tombe du matelot à
Saïgon. Nous étions montés sur le cyclo-pousse et nous levions la main,
debout, en signe de révolte, le vin nous ayant rendu révoltés.
Cela fait 9 mois que je n'ai pas vu une femme européenne. Avant de monter
au secteur, on pouvait se rendre aux bordels dont les filles étaient
d'origine européenne. Ces braves femmes nous témoignaient de l'affection (on
venait surtout pour boire un coup car on n'était pas très riche). Elles
m'appelaient "Blondie" car j'étais très blond et, à chaque fois,
c'étaient les mêmes termes sentimentaux "fais bien attention, mon petit
garçon" ; il faut ajouter que certaines avaient 35 à 40 ans et qu'elles
auraient pu être nos mères. On les quittait avec un sentiment de réconfort.
Manque de pot, le maréchal de Lattre de Tassigny a fait fermer les bordels
français. Il ne nous reste plus que le "parc à buffles" à Saïgon
(il s'agit d'une très grande cour en bordure de laquelle sont situés des
appartements sans porte ; seuls des rideaux isolent les trouffions faisant
l'amour avec les indigènes). Si on refuse les invitations de ces femmes,
elles enlèvent leurs claquettes (semelles de bois tenues par une lanière de
cuir), et à plusieurs, elles nous frappent à la tête en nous injuriant.
Les vietnamiennes sont trop maigres à mon goût. elles écrasent les
moustiques avec leurs mains en faisant l'amour. Ce n'est pas très
poétique!.. J'ai décidé de rester chaste, de mettre du pognon de côté et
de tirer une bordée quand je reviendrai, dans environ 18 mois, à Toulon.
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A l'école
des apprentis mécaniciens, mon meilleur copain s'appelait CROS Michel.
Ses parents habitaient à Sèvres dans le haut d'une côte.
Quand j'allais en permission à Antony chez mon frère, je
me rendais en vélo, en montant la côte de Villacoublay
puis les bois de Meudon, chez ses parents. |
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C'étaient des braves gens qui me considéraient comme leur
fils. A la sortie de l'école, cet ami avait été muté sur le dragueur de
mines "Le Myosotis".
Heureusement pour Michel, après deux ou trois ans passés sur ce bateau,
il fut muté sur un autre navire. En effet, les deux dragueurs de mines
portant le nom de ces superbes fleurs, le myosotis et la glycine, sautèrent
tous les deux en Cochinchine sur des mines de fortes puissances. Je crois que
tous les marins périrent.
Un marin de mon ancien LCM avait été désigné avec d'autres marins pour
casser avec des massues les membres des marins pour pouvoir les mettre dans
des cercueils car la mort les avait surpris dans des poses pouvant exprimer
différentes causes : l'horreur, l'injustice de mourir si jeune. Les bras de
certains étaient en croix et le seul moyen de les mettre en cercueil était
de briser ces membres. Mon collègue avait attrapé la jaunisse en exécutant
ce travail horrible.
Parfois, nous nous rendons près d'un LST, navire atelier basé à Vinh Long.
A cet endroit se trouve provisoirement un autre LST servant d'hôpital. Le
bloc opératoire est situé dans la cale. Nous, les matelots, pouvons tout
observer car nous sommes sur la passerelle de ce navire ; en soulevant les
bâches, on aperçoit les chirurgiens qui opèrent. Il faut beaucoup
d'ingéniosité pour travailler dans ces conditions précaires où la
salubrité reste aléatoire. Mais, en Cochinchine, les Viets ayant tissé une
toile d'araignée dans tout le pays, règnent partout, comme un poisson dans
l'eau, selon la formule de Mao Tsé Toung. Les ambulances peuvent tomber dans
des embuscades. Alors le commandant préfère que les blessés soient opérés
sur place si la zone de combat est trop éloigné de Saïgon, ville dont
l'hôpital présente infiniment plus d'hygiène et de soins appropriés que
sur un bateau n'ayant pas été prévu à cet effet lors de sa construction.
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| Dans la Plaine
des Joncs, un soldat avait été blessé à la
jambe par une mine de fabrication locale. Les Viets étaient astucieux.
Prévenus par leurs guetteurs de l'arrivée de l'ennemi, en
quittant leurs paillotes, ils plaçaient leurs grenades dont les
goupilles s'enlevaient par un fil de fer fixé à la porte
d'entrée. |
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Quand
le militaire voulait pénétrer à l'intérieur
de cette habitation, la grenade explosait. Le sachant, on se munissait
d'une longue perche avec laquelle on donnait un grand coup dans la porte
pour l'ouvrir et, en même temps, on se couchait à terre pour
éviter des éclats de grenade. Cependant, l'intérieur
de ces paillotes étaient parfois piégé. Le soldat
s'était pris la jambe dans une ficelle fixée entre les pieds
d'une table et une jarre de riz. La grenade l'avait blessé à
la base du pied. J'avais secouru et ramené le blessé avec
un autre marin, pendant que les Viets nous allumaient avec leurs fusils
lance-grenades. Par chance, l'ennemi fuyant en désordre, ne pouvait
ajuster son tir.
A plusieurs reprises, en naviguant sur les rivières, des obus de canons de
75 mm tombaient parfois à 100 mètres de notre bateau. Il s'agissait des
artilleurs de l'armée française, peut-être des novices, qui commettaient
des erreurs en calculant leurs coordonnées sur leur carte d'état-major. Les
artilleurs envoyaient en principe leurs obus dans des contrées susceptibles
de recevoir des régiments viets. Une mauvaise interprétation des coordonnées
géographiques était transmise à l'officier de tir et c'est encore les
pauvres matafs français qui dégustaient. Nous étions écœurés de ce
manque de coordination. Cela faisait un sacré effet en constatant les gerbes
d'eau s'élevant dans les airs sous l'impact de chaque obus. Par chance, aucun
d'eux n'atteindra notre LCM. Etant donné que ces canons avaient une portée
d'environ 15 km, nous ignorions à chaque fois l'emplacement des soldats qui
nous bombardaient. Donc, impossibilité d'informer les artilleurs par radio.
Cela fait bientôt un an que je suis sur le LCM. Le commandant ayant
estimé que j'avais baroudé suffisamment m'a proposé de revenir à Saigon.
J'ai refusé car je me plais bien dans cette ambiance de grande camaraderie.
Et puis, on est jeunes et insouciants. Nous avons une mentalité complètement
différente des jeunes gens que je connaîtrai, disons trente ou quarante ans
plus tard.
Nous avons été traumatisés par six longues années de guerre, la
malnutrition, le manque d'affection, les pères prisonniers en Allemagne, les
bombardements !... |
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6 -ATROCITE |
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Je vais relater
ci-dessous une atrocité. Souvent je prie pour l'âme du jeune
homme sauvagement exécuté devant mes yeux. Voici quelques
années, j'ai allumé un cierge à la cathédrale
Notre-Dame en pensant à lui. . |
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Un matin, nous embarquons des
soldats. Ce sont des cambodgiens qui ont une tête de mort sur leurs casques.
Ils sont commandés par un lieutenant et un sergent-chef français. Cela fait
plusieurs fois que nous parcourons les rizières avec eux.
Le lieutenant a une passion assez machiavélique. Elle consiste, lorsque
nous sommes stationnés dans la jungle, à tirer des balles, avec sa carabine
américaine devant un paysan vietnamien isolé dans la nature. Cet officier
tire une balle quelques mètres derrière cet homme se trouvant à une
centaine de mètres de nous. Ce dernier, affolé, se met à courir devant lui,
puis s'arrête après avoir parcouru, disons 150 mètres. A ce moment-là, le
lieutenant tire de nouveau devant le paysan. Celui-ci de toutes ses jambes
court en sens opposé. Ce manège se reproduit pendant une dizaine de minutes.
Quant à nous, cette scène nous fait rire bien que nous ayons pitié de ce
paysan. Il faut ajouter que ce lieutenant n'a jamais tué ou blessé un nha-qué
(1) dans ce jeu revêtant un caractère assez dramatique.
Ce jour, en compagnie de ces Cambodgiens, nous sommes de nouveau
stationnés en pleine brousse. Pour ce faire, nous descendons la grande porte
faisant toute la largeur du LCM. Cette porte repose à mi-chemin entre l'eau
et la rive. En terme marin, cela s'appelle bitché. Le lieutenant précité
est en patrouille avec la plupart de ses hommes. Seuls restent à bord le
sergent-chef avec quelques soldats cambodgiens et, malheureusement, un sergent
cambodgien, auteur de l'atrocité que je vais décrire.
La rivière sur laquelle repose le LCM 39 se trouve du côté droit sur une
rivière large d'environ 70 à 80 mètres. A l'opposé, du côté gauche, nous
apercevons quelques paillotes dont tous les indigènes, sauf un adolescent,
ont quitté les lieux.
Apercevant ce jeune homme,
le matelot Marceau, un Alsacien, bon garçon, se saisit d'un pistolet
mitrailleur et menaçant l'adolescent, lui fait signe de venir à
bord. En effet, nous désirons que ce dernier nous informe des circonstances
par lesquelles les villageois sont tous partis. Tout en surveillant mes
moteurs, je regarde distraitement cette scène. Le jeune homme baisse
plusieurs fois le tête en joignant les mains, les paumes se touchant
; c'est émouvant. Il paraît âgé d'environ 15
ans et son visage est emprunt d'une grande douceur. Sa gentillesse associée
à une certaine nonchalance (due peut-être à la peur)
m'émeut plus que je ne le saurais dire. Je me demande ce qu'il peut
bien faire là tout seul. Sur une nouvelle menace de Marceau, ce
jeune homme se met à l'eau et se dirige vers notre bateau. Arrivé
à la coque du bateau, Marceau l'aide à monter à bord
et ne prête plus attention à lui. Ne comprenant pas le cambodgien,
je crois que le sous-officier tente de soutirer à ce jeune homme
des renseignements concernant l'ennemi. Soudain, ce sergent cambodgien
fait signe à l'adolescent de le suivre. Quant à moi, me trouvant
à côté d'eux, je suis loin de me douter de ce qui va
se dérouler. Donc je les suis comme j'aurais pu aller ailleurs (ce
que j'aurais préféré du reste). Le sergent et le jeune
homme quittent le bateau par l'avant Tous les deux ont de l'eau jusqu'au bas
ventre. Le sergent empoigne de sa main gauche les cheveux de l'adolescent,
sort sa baïonnette de type allemand, la place sur le dos du jeune
homme et lui enfonce celle-ci dans le dos. Absolument horrifié,
j'assiste sans réaction à cette atrocité. Le jeune
homme se laisse faire sans un cri ni aucune parole, de la même façon
qu'un troufion reçoit le vaccin du T.A.B. Le sous-officier, enfonce
ensuite la baïonnette en dessous des côtes droites du martyr,
puis dans la gorge. Puis, son bourreau le jette dans l'eau qui se met à
rougir. Pendant ce temps, un enseigne de vaisseau témoin des faits,
arrivant trop tard sur un LCVP basé comme nous à Canthô,
en informera le lieutenant de vaisseau commandant la base de ce port. Notre
second maître convoqué, se fera engueuler d'une façon
épouvantable. A sa décharge, l'officier marinier n'a pas
été témoin des faits car à ce moment-là,
il surveillait la cuisson des aliments sur un réchaud à alcool
avec le bep, à l'arrière du bateau. Quant à moi, mes
jambes ne peuvent plus me supporter. Je suis dans un état impossible
à décrire. Plus tard, j'apprendrai par un gendarme que le
sergent cambodgien sera tué, peut-être au cours d'une embuscade.
Au cours de nos différentes patrouilles, nous apercevons des cadavres
d'indigènes flottant sur l'eau, le visage dirigé vers le
ciel. On ne peut s'en approcher à moins de 50 mètres tant
l'air est pestilentiel. L'autre jour, il y en a un qui est passé
près du côté tribord du bateau, le courant du fleuve
le dirigeant je ne sais où. Il n'était pas beau à
voir. |
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(1) paysan |
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7 - ACCROCHAGE AVEC BA CUT
(1) |
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Nous nous faisons souvent accrocher par Ba Cut (prononcé
Bakout). C'est un grand chef de bande ou de secte ne faisant pas partie de
l'armée régulière du Viêt minh. Ses hommes creusent des trous d'hommes en
se réfugiant dedans et nous allument avec des fusils lance-grenades. Nos
mitrailleuses les empêchent de sortir de leur emplacement, pas d'utiliser
leurs armes.
Bakout est un fin stratège. Lors de la dernière embuscade, en revenant à
Can Thô, après avoir ravitaillé le poste dont la voie est sans issue, nous
étions trop près côté babord et un viet, grimpé sur un arbre, a lancé
une grenade à main qui est tombée, par chance, à environ un mètre du
bateau.
Quant aux ennemis, ils ne peuvent nous attaquer que de ce côté de
la rive, leur chemin de repli étant à cet endroit. En plus, s'ils voulaient
nous surprendre en nous allumant côté tribord, ils se trouveraient dans une
souricière, entre les armes de notre LCM et ceux de la Légion lesquels,
entendant les rafales de mitrailleuses, ne tarderaient pas à nous venir en
aide. En effet, un poste de légionnaires est situé environ à trois ou
quatre kilomètres.
Par contre, quant à nous, si pour éviter les viets grimpés dans les
arbres, nous dirigeons le LCM vers la rive opposée, nous risquons de nous
enliser sur un banc de sable situé à environ 5 mètres du bord ; étant en
période de la saison sèche, le niveau d'eau des rivières est nettement
abaissé par rapport à la saison des pluies ; cet handicap nous cause bien
des soucis et parfois, nous pensons à ravitailler le poste par la voie des
eaux ou par la route, ce qui serait certainement plus dangereux. Quant aux
hélicoptères, ce n'est pas la peine d'en parler, nous sommes beaucoup trop
pauvres pour pouvoir envisager cette hypothèse. Nous ne sommes pas des Américains
!..
Cruel dilemme ! En plus, il faut se méfier de la routine de
tous les jours, facteurs d'imprudence. Les soldats disent "Par ici, il
ne se passe jamais rien !.". Et puis, un triste jour arrive où c'est
l'embuscade tendue par l'ennemi.
A chaque fois, les faits arrivent ainsi
après une certaine période de repos. J'ai décidé
d'utiliser les mathématiques pour nous venir en aide. J'en fait
part au commandant qui en a été vivement intéressé.
Suivant mes calculs, le mécanisme de fixation des mitrailleuses
13/2 ne permettant pas d'obtenir un angle supérieur à 30
degrés, il faudra donc s'éloigner de la rive (côté
babord) au minimum d'environ 28 mètres, dans le but d'obtenir des
angles de tir plus efficaces.
En effet, à chaque fois que l'on va ravitailler en vivres et munitions un
poste tenu par un sous-officier et une trentaine de soldats, on aperçoit le
matin des guetteurs ennemis qui s'enfuient en courant. En outre, étant donné
que le rach est une voie sans issue, lors de notre retour, l'après-midi, Ba
Cut a eu le temps de placer ses hommes toujours au même endroit, dans un
tournant, et nous nous faisons allumer.
Notre nouvelle tactique l'a surpris. Les viets ont marqué un temps
d'arrêt et leurs tirs n'ont pas été aussi bien ajustés que précédemment.
Nos mitrailleuses 13/2 à chargeur ont encore eu de incidents de tir. Seule,
la mitrailleuse lourde de 20 mm tire.
Le crabe chef (quartier-maître chef) qui conduit le rafiot est d'un
courage qui frise parfois l'inconscience. Pourtant, nous avons l'exemple de
notre cher ami du LCM 40, pilotant le bateau, tué par l'ennemi grimpé dans
les arbres bordant la rivière. Ce LCM avait remplacé le nôtre immobilisé
pour une avarie de moteurs.Le courant faisant avancer notre bateau même en
débrayant les moteurs, ce crabe chef les embraye et fait marche arrière pour
continuer le combat. On entend au loin un sifflement d'admiration. C'est un Viet
qui applaudit le courage du gradé. Celui-ci, complètement à découvert
jusqu'à la poitrine, nous désigne la position des Viets de sa main gauche.
Après avoir essuyé le feu de l'ennemi, nous repartons à notre base, à
Can Thô, comme si rien ne s'était passé. Pour nous, il ne s'agissait que
d'une escarmouche que nous avons arrosée en buvant une bière tirée de notre
"frigidaire" construit selon un modèle original, c'est à dire en
bois en y mettant de la sciure de bois et des gros blocs de glaçons.
Peu de temps après mon arrivée à Bentré, j'attrapai des dartres
annamites, comme les autres marins. Toute la vie, on en conserve des rougeurs.
Le seul moyen pour guérir provisoirement était de mettre sur ces dartres du
produit chinois (c'était de l'acide). Ce remède faisait souffrir. Trois ou
quatre jours après, avec les ongles des mains, on enlevait la peau se
détachant du corps. Mais, deux ou trois mois après, ces dartres revenaient.
De temps en temps, nous allions ravitailler des postes,
près de la pointe de Camau, vers la pointe sud de la Cochinchine
et pénétrions parfois en bordure de la Mer de Chine. Nous
nous sentions en sécurité (sauf en ce qui concerne les mines)
; la Foudre (chaland gressier) nous accompagnant, était armé
d'un canon de 75 et les Viets n'osaient pas nous accrocher. L'autre jour,
dans un tournant du fleuve, nous avons été accrochés
par Ba Cut et ses hommes. Leurs grenades à fusil (V.B.) tombaient
dans la boue bordant la rive du fleuve (étant en saison sèche).
Cette boue s'élevait dans les airs et retombait sur la passerelle.
Mon boulot consistait à remplir les chargeurs des mitrailleuses
de calibre 13/2 et de les donner au tireur.
En effet, nous ne sommes pas
si bien armés que sur mon ancien LCM 36. Nos mitrailleuses 13/2
ont souvent des incidents de tir. Heureusement, nous avons la mitrailleuse
lourde de 20 mm allemande !... Quant à moi, étant chef mécanicien,
normalement je n'ai pas de poste de combat, mais le commandant (ne voulant
pas me laisser sans rien faire) m'en a trouvé un. Il s'agit de l'utilisation
d'un fusil canadien de 14/18, je crois, fixé en bordure du côté
bâbord. Vers le centre du fusil se trouve un axe le faisant reposer dans
un cylindre soudé à la partie supérieure du blindage.
Un tromblon fixé en bout du fusil reçoit la grenade, puis
on met une cartouche (sans balle) dans la culasse, puis on appuie sur la
détente et l'obus monte dans les airs pour retomber en ligne courbe
sur l'ennemi. Cependant, c'est un poste de combat très dangereux.
En effet, pour mettre la grenade dans le tromblon, il faut, étant
agenouillé, que je m'élève et, à chaque fois,
je suis à découvert jusqu'à l'estomac tandis que les
tireurs des mitrailleuses sont protégés à l'intérieur
de leur blindage. La semaine dernière, nous sommes tombés
dans une embuscade. Pour montrer que j'assurais mes fonctions, je me suis
bien comporté. Seulement à un certain moment, lorsque des
balles m'ont sifflé aux oreilles, j'ai tremblé en me levant
pour mettre les grenades dans le tromblon. Un capitaine de l'armée
de terre est venu à mon secours "n'aie pas peur petit, m'a t-il
dit, on va mettre une dérouillée aux Viets". C'est donc cet
homme courageux qui, s'exposant au danger, plaçait les grenades
au bout du fusil et moi, je mettais les cartouches dans la culasse. A la
fin de l'embuscade, prenant une bière brune du coffre en bois dans
lequel se trouvent des blocs de glace mélangés à la
sciure de bois, je la lui ai offerte pour le remercier de son aide.
Ce
sont des sacrés durs, tous ces officiers, sous-officiers et hommes
du rang. Ils se battent avec une énergie farouche. D'ailleurs, les
soldats allemands avaient un grand respect pour leurs homologues français.
Le Français possède une grande adaptation au milieu nouveau
qui s'offre à lui. Débrouillard, il réussit toujours
à se sortir des situations les plus invraisemblables.
Finalement,
j'ai enlevé le fusil lance-grenades de son logement. Celui qui l'a
fixé là est un mec qui ne va pas à la riflette. Alors,
j'ai plaqué la crosse du fusil à l'angle formé par
la tourelle et le plancher. Ainsi, lorsque j'envoie une grenade sur l'ennemi,
je mets la hausse 150 et l'on ne me voit que le bout du nez dépassant
le blindage bordant le côté bâbord du LCM. Encore, il faut
faire attention de ne pas mettre le côté opposé de
la grenade dans le tromblon du fusil. Ceci est déjà arrivé
sur un LCM. Dans la confusion créée par une embuscade, le
tireur s'est trompé de sens et la grenade a explosé dans
le fusil. Pendant ce temps, les tireurs des mitrailleuses 13/2 ont réparé
leurs bécanes et continuent à tirer sur les Viets. Quant
à moi, je me suis bien comporté. J'ai expédié
toute la caisse de grenades sur les gars d'en face. Maintenant, j'ai bien
en main mon VB. Le commandant m'a félicité. Après
l'embuscade, nos visages sont en partie recouverts de boue. Il s'agit de
la terre s'élevant dans les airs et retombant sur le LCM suite aux
grenades à fusil que nous envoient les Viets.
Plus tard,
n'allant que très rarement chez le coiffeur, j'avais une sacrée
tignasse qui en partie me sauvera la vie. Mon copain, sergent, ami de la
grosse chinoise de My Tho, avait eu pitié de moi lorsqu'il m'avait
vu en étant à découvert à mon poste de combat
devant l'ennemi. "Je vais te donner un casque pour te protéger des
Viets, tireurs d'élite" m'avait il dit. Il s'agissait d'un casque
d'équipage de chars avec une lanière de cuir à l'avant.
Malgré que la pointure de ce casque était un peu trop petite
pour moi, néanmoins, j'étais content de l'avoir sur la tête
et pour cause!.. Un matin, tombant dans une embuscade, tirant sur les Viets
avec mon V.B., je n'étais pas à l'abri des balles ricochant
sur le blindage du navire car l'ennemi nous allumait en étant légèrement
en hauteur par rapport à nous. Après l'embuscade, mes copains
m'appelèrent en vain. En effet, une balle en ricochant, avait heurté
l'arrière de mon casque en provoquant une cavité vers la
base de mon crâne. Lorsque les camarades voulurent m'enlever le casque,
je me mis à crier car l'acier du casque frottait la blessure. Je
fus donc hospitalisé. Le lendemain, le chirurgien m'enleva le casque
et me soigna en évitant la trépanation. Le commandant me
sera reconnaissant. En effet, j'obtiendrai la médaille militaire
à titre exceptionnel.
Cette nuit,
j'ai bien dormi. En ce moment, les Viets nous laissent tranquilles. Ils
doivent récupérer eux aussi. Dernièrement, nous sommes
allés dans une contrée susceptible d'être exploitée
par l'ennemi, où les Viets règnent en maître. La disposition
des lieux, les forêts impénétrables sont en leur faveur.
Il s'agit d'une contrée en bordure du canal chrétien. Le
rach est si étroit que les branches des arbres touchaient le réveil
suspendu au milieu du bateau. Nous avons été obligés
de faire marche arrière pour nous extraire de ce bourbier. Les Viets
auraient pu nous prendre à l'abordage. Si on avait été
fait prisonniers, il eût été à souhaiter que
ce fut par les troupes régulières (car les autres commandées
par Ba Cut, éliminaient les militaires français par la torture,
à ce qu'il paraît). |
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8 - Régime infligé
aux prisonniers des Viets |
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La
vie des prisonniers des Viets consiste à faire de longues marches,
les mains attachées derrière le dos au milieu des congaïes
(1) qui les insultent et leur crachent au visage (finis les sourires enjôleurs
des filles que l'on côtoie en ville). Ensuite, c'est le lavage de
cerveau "Pourquoi vous êtes-vous engagés et avoir combattu
nos idées de justice s'inspirant de la philosophie marxiste ?..L'oncle
Hô, dans sa grande mansuétude, vous a laissé la vie
sauve, etc".. Puis, pour vivre, une boule de riz par jour et si le prisonnier
rouspète, la punition est la suivante : il est enfermé dans
une cabane en bois dont la hauteur, peu élevée, oblige le
soldat français à se courber. Son compagnon est une grosse
truie qui lui renifle les pieds nus en grognant et en tournant autour de
lui. Les prisonniers ont une peur bleue de cette punition car l'animal,
ayant faim, peut se jeter sur eux et les mordre. Lors d'un échange
de prisonniers, entre français et viets, nous avons été
informés de ces faits par un soldat français détenu
pendant six mois par le Vietminh. Ce militaire avait maigri d'une trentaine
de kilos et avait été dirigé vers l'hôpital. Un légionnaire,
prisonnier avec lui, lui avait sauvé la vie en le stimulant, en
l'encourageant à marcher car, épuisé, il désirait
dormir ce qui malheureusement eût été sa fin. Je pense
à tous ces évènements pendant que je suis couché
avec mes amis sur l'appontement. Alfred, le rat nous laisse tranquille
; on commençait par s'attacher à lui. Il a été
remplacé par un petit chien trouvé en secteur viet et qui
veille sur nous la nuit. Nous l'avons baptisé Ba Cut, du nom du
chef rebelle qui nous tend constamment des embuscades. |
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(1) concubines vietnamiennes |
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9 - La vie courante |
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On
ne se moquait jamais des marins qui avaient peur au cours des embuscades
tendues par l'ennemi. Parfois, mais c'était rare, des matafs refusaient
de combattre. Etant pris d'un tremblement, ils étaient dans l'incapacité
de se servir de leurs armes et se réfugiaient dans un coin du bateau.
Dans ce cas, le seul remède consistait à les frapper. Un
autre marin (pas forcément le commandant du bateau car j'ai vu celui
du LCM 39 avoir la trouille), le frappait en lui donnant des coups de pieds
dans les côtes "tu vas te lever, pétochard" lui disait-il.
Quant à nous, nous restions sidérés. Dans le fond,
on plaignait le matelot ayant perdu le contrôle de lui-même.
Les viets étaient gonflés. Dans les embuscades, ils nous
tiraient dessus jusqu'à l'épuisement de leurs munitions.
Ce qui nous faisait le plus peur, c'étaient les mines et le souvenir
de tous les marins décédés sur les dragueurs de mine
"le Myosotis" et la 'Glycine" nous poursuivait sans cesse. A chaque fois
que nous devions nous rendre dans le canal chrétien, situé
à gauche en descendant le Mékong, nous avions les tripes
serrées par la peur. Les Viets régnaient en maîtres
compte tenu de l'immensité de la jungle, de l'impossibilité,
quant à nous, de pénétrer dans ces rachs en raison
de l'étroitesse de la rivière. Entre nous, nous disions souvent
: "tel LCM, tel LCVP est tombé dans un traquenard tendu par l'ennemi".
Celui-ci profitait de ce que nous étions en train de détruire
leur barrage en bois, construit la nuit, pour allumer les marins qui se
trouvaient dans l'eau jusqu'à la poitrine afin de passer un câble
par dessus les pieux et les enlever.
Quant à moi, j'étais traumatisé par
cette pompe de cale destinée à extraire l'eau qui pénétrait
sous les moteurs par les presse-étoupe des lignes d'arbre. C'est
à dire qu'il aurait fallu nous rendre en cale sèche pour
subir des réparations importantes. Cette pompe de cale, capricieuse,
se mettait en route quand elle le voulait. Parfois, on faisait la navette.
Restant dans le compartiment des moteurs, je passais des seaux d'eau à
celui qui était chargé de les jeter dans le rach. Une nuit,
j'avais enlevé au moins 200 seaux d'eau. Il est vrai que certains
LCM étaient en mauvais état. Parfois, on se réveillait
avec une gîte terrible, la coque d'un ballast ayant cédé.
Il m'est impossible de changer les tresses suiffées des presses
étoupes, compte-tenu que l'eau du rach pénétrerait
à grande vitesse à l'intérieur du bateau. Ma bannette
(lit replié dans la journée sur la coque) se trouve à
l'avant côté bâbord. Elle est la seule située à
cet endroit. Alors, à chaque fois que l'on ramène des blessés
couverts de sang, les gradés donnent l'ordre de les mettre dans
mon lit. De ce fait, la housse recouvrant mon petit matelas est tachée
de sang. Comme je ne peux la nettoyer, je couche dessus. En plus, nos moustiquaires
étant en très mauvais état (le commandement ne veut
pas nous en donner des neuves). La nuit, en dehors de nos heures de quart,
il nous est difficile de nous endormir. L'autre jour, Marceau a piqué
une crise. Les moustiques le harcelaient constamment et pour s'en débarrasser,
il s'est renversé un jerrycan d'huile sur le corps. Plus tard, en
France, j'aurai deux crises de malaria. A Saïgon, les moustiques sont
absents et les matafs possèdent des moustiquaires neuves, bien qu'ils
n'en aient pas besoin.
Nous vivons dans des conditions d'hygiène
épouvantables. Etant toujours sur la brèche, nous ne pouvons
nous laver. Quant à la nourriture, c'est à nous de nous débrouiller
en faisant la chasse aux poules et aux canards. En effet, nous avons 5
ou 6 canards à bord qui font coin-coin dès 5 heures du matin,
ce qui a pour conséquence de provoquer la colère de l'équipage.
Un jour, nous avons parcouru sans cesse la Plaine
des Joncs (vaste étendue de marais, de rachs, de diguettes, tantôt
dénudée, parfois en bordure de forêts impénétrables
où l'usage du coupe-coupe est indispensable pour se frayer un passage).
C'est un territoire propice aux embuscades. Un vieil annamite, dans un
petit hameau, m'a rasé à sec, avec un rasoir à couteau,
sans utiliser le savon, aussi j'ai grimacé de douleur. Un autre
jour, en se baignant, un soldat a heurté un obstacle. Effectuant
des recherches plus approfondies, il a remonté à la surface
un Viet tout habillé de vêtements noirs et respirant à
l'aide d'un bambou. Questionné sur sa conduite, le Viet paraissait
"planer", étant dans une certaine euphorie. Peut-être avait-il
fumé de l'opium pour se donner du courage avant d'affronter l'armée
française et d'effectuer des recherches sous l'eau pour y fixer
des mines antipersonnelles. Nous revenions de loin. Si ce Viet avait placé
des mines avant que nous ne soyons arrivés !.. Il faut donc être
constamment sur ses gardes. L'ennemi est très rusé, il ne
perd aucune occasion pour nous affaiblir. Nous avons remis l'intéressé
aux officiers.
Les Viets connaissaient l'identité de tous les membres
des équipages des LCM et LCVP. Les autres navires étaient
dans l'impossibilité de pénétrer dans ces rivières
dont le niveau d'eau est parfois très faible. Notre LCM, à
fond plat, avait un tirant d'eau s'élevant à 1 m 20 ce qui
nous permettait de nous rendre à peu près partout.
Le service
de contre-espionnage des Viets fonctionne bien. Ce n'est pas étonnant
avec toutes ces congaïes fréquentant les militaires. Les militaires
ont la possibilité de se "marier" selon la coutume locale pour trois
mois. Un matelot du LCM 36, à Bentré, s'est marié
pour ce délai. J'ai assisté au marchandage de la somme d'argent
à remettre au père et à la mère de la "mariée".
Cette dernière, une adolescente, m'a bouleversé par son obéissance,
par son attitude à ne pas vouloir décevoir "l'heureux époux".
Après cette date, le contrat rompu, ce sera un nouveau mariage avec
un autre militaire français.
Sur nos LCM, des actes d'héroïsme
ne sont pas rares. Un jeune marin a été décoré.
A bord de son bateau immobilisé par un obus de bazooka, les autre
marins ayant été blessés, il a tenu tête à
l'ennemi avec son fusil mitrailleur Bren à chargeur recourbé.
Les Viets, selon leur habitude, cachés dans des trous d'hommes et
dans les arbres, lui tiraient dessus. Un marin, valide des mains, blessé
aux jambes, rampant sur le plancher du bateau, a réussi à
alerter par radio les autorités supérieures. Pour faire croire
aux Viets qu'à bord du LCM, beaucoup de combattants étaient
à leurs postes de combat, alors qu'ils en étaient incapables
en raison de leurs blessures, notre héros changeait continuellement
de poste de tir. Grâce à l'héroïsme de ce garçon,
âgé de moins de 20 ans, ancien combattant de la Résistance
française, les secours ont pu arriver avant que les Viets n'envahissent
le LCM.
Témoin de nombreux combats en Indochine, je peux affirmer
que tous les combattants français étaient très courageux.
Un matin, avec d'autres LCM et LCVP, nous étions allés vers
ce fameux canal chrétien où les branches des arbres caressaient
le réveil situé au milieu de la passerelle. Le marin assurant
les fonctions de radio du LCM de tête avait alerté tous les
navires de l'attaque des Viets. Tous les militaires de l'armée de
terre que nous avions embarqués étaient tendus à l'approche
des combats. Sur leurs visages farouches, on pouvait lire la détermination,
la volonté de se heurter à cet ennemi rusé et souvent inssaisisable. Les officiers serraient contre eux leurs carabines américaines.
Mon copain, sergent, ami de la grosse chinoise de My Tho, me faisait
un clin d'oeil tout en restant silencieux. Sa thomson en bandoulière
lui donnait l'apparence d'un guerrier, d'une véritable bête
de combat, avec son visage maigre et osseux. Maigre, tout en muscles, il
était impressionnant. Puis ce fut le contact près de la rive,
la descente de la porte avant du LCM, la sortie en courant de tous ces
soldats, pataugeant dans l'eau jusqu'aux genoux et se ruant sur l'ennemi.
En contemplant ce spectacle, j'étais fier d'être français.
Quant à nous, les marins, de toutes nos armes, nous participions
à la fête. Un verre de tafia m'avait grisé et je tirais
sur les Viets avec le fusil mitrailleur Bren. Ce jour là, les viets
eurent le dessous. Surpris par l'ampleur des forces françaises et
n'ayant pu établir un plan de défense efficace, ils n'insistèrent
pas et se replièrent dans leur jungle. Lorsqu'on se faisait accrocher
par les viets, le bep et le boy, vietnamiens, attendaient sagement assis
dans un coin du navire que les échanges s'apaisent .
Je vivrai avec eux pendant deux ans. Le bep (cuistot) avait un caractère
réservé, aussi nous n'osions pas le taquiner. Avec le boy,
très rieur, à l'esprit, ouvert, on ne se privait pas pour
lui faire des farces. Nous nous entendions très bien avec eux. Aucune
différence de caractère n'existait entre les Français
et les Vietnamiens. |
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10 - Repos au Cap St Jacques
avant le rapatriement |
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Tout
l'équipage du LCM était allé en repos, pour huit jours,
au Cap St Jacques, à bord de l'avion de l'amiral. Nous avions du
quitter notre petit chien Ba Cut, le commandement de l'aéroport n'ayant
pas voulu qu'on le prenne avec nous.
Au Cap St Jacques, dans un cantonnement,
nous devions monter le quart dans une cour déserte chacun notre
tour. La nuit, nous n'osions pas nous rendre aux W.C. se trouvant derrière
le cantonnement pour la raison suivante : au-dessus de ces toilettes à
découvert, existait, aux abords immédiats, une pente très
raide recouverte sur plusieurs centaines de mètres d'un maquis à
la végétation très dense. C'était une imprudence
folle de ne pas l'avoir dégarni sur une distance respectable, cette
forêt inextricable était une invitation permanente pour les Viets à nous attaquer.
A mon retour en France, j'apprendrai que
les Viets avaient attaqué la caserne et avaient tué hommes,
femmes et enfants. Si une défense efficace avait été
mise en place, cela ne se serait pas déroulé de cette façon
lamentable. En plus, les Viets n'auraient pas osé se lancer à
l'assaut du cantonnement si des miradors et abris fortifiés avaient
été construits. Après ma période de repos au
Cap St Jacques, je fus reçu à un examen passé sur
le Jules Vernes, à Saïgon, devant un ingénieur mécanicien.
Je serai affecté sur un bateau atelier, à Saïgon, pour
assurer les fonctions d'officier marinier. Dans cette fonction, je suis
chargé, aux heures de rapport, de faire l'appel des matelots et
quartiers-maîtres qui doivent répondre "présent". Ensuite,
nous nous rendons à l'atelier pour réparer les moteurs diesels
des vedettes légères patrouillant sur la rivière de
Saïgon et en bordure des côtes de la Mer de Chine. Ces bateaux,
possédant une coque, peuvent affronter la tempête. Par contre,
ils ne peuvent se rendre dans les rachs. Seuls les LCM et LCVP, péniches
à fond plat, ont été prévues à cet effet.
Finie la vie décontractée, sans discipline et sans horaire
de prise de travail. Un pincement au coeur me serre la poitrine en songeant
à mes camarades que j'ai laissés et quittés les larmes
aux yeux. Mais les cours de l'école de maistrance, ont eu pour conséquence
l'accès au grade supérieur (cours suivis sur le Richelieu).
Mon rapatriement de Saïgon à Marseille sur le Gérardmer,
un liberty ship, sera l'objet d'aventures assez mouvementées tant
en raison des conditions sanitaires (nous attraperons presque tous des
poux et des morpions) que du moral gravement atteint des militaires.
Nous sommes environ huit cents à bord se composant de Français
de la métropole, de Nords-Africains et de Sénégalais.
L'entente est parfaite. Dans la région de Bentré se trouvait
une caserne de tirailleurs de soldats d'Afrique du Nord. Nous les embarquions
souvent à bord des LCM et avions appris à les estimer. Un
liberty ship n'a pas été construit pour transporter autant
de personnes sur une distance aussi longue. Pour nous laver, il n'existe
qu'une dizaine de lavabos ne débitant de l'eau douce que pendant
une heure par jour. Ne pouvant accéder, en général,
à ces lavabos, on se lavait sous des douches débitant de
l'eau de mer avec un savon spécial, soit disant destiné à
cet effet, mais absolument inefficace. En raison du tangage du bateau,
les militaires dormant dans les couchettes supérieures des lits
superposés, tombaient parfois de leur lit sur ceux dormant à
même le sol, provoquant des cris de ceux qui étaient réveillés
en plein sommeil. Pour nous désaltérer, nous buvions de l'eau
surchauffée se trouvant, en quantité minime, dans un grand
réservoir sur le pont. Quant à la nourriture, elle était
simple : riz, riz, riz. Toutes les nuits, pendant 39 jours, si nous voulions
dormir dans les cales, nous avions trop chaud. Par contre, sur le pont,
nous n'avions pas une couverture pour nous protéger du froid. A
l'arrivée à Marseille, en plus des morpions, certains des
marins ont du être hospitalisés pour des fluxions de poitrine,
et certains pour des maladies graves. Un collègue a eu une pleurésie
; en effet, en se rapprochant de la France, le froid se faisait sentir
de plus en plus ; seuls les marins (une trentaine) ne possédaient
pas de couverture ; les autres militaires en étaient munis. A ce
moment-là, j'ignorais que j'allais remettre la gomme, quatre ans
plus tard, en raison de circonstances indépendantes de ma volonté. |
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COLIN Bernard |
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INDOCHINE |
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LES FLOTTILLES FLUVIALES |
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Photographies de l'Etablissement
Cinématographique et Photographique des Armées (E.C.P.A.) |
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LA GUERRE D'INDOCHINE (1946-1954) |
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LES FORCES MARITIMES D'EXTRÈME-ORIENT |
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Outre
les Forces terrestres et aériennes, le Corps Expéditionnaire
Français d'Extrême-Orient (CEFEO) comprend les Forces maritimes
représentées par
- la Division
Navale d'Extrême-Orient (DNEO), qui réunit l'ensemble
des bâtiments de mer affectés à la Surveillance Maritime
et aux opérations sur les côtes de l'Indochine, ainsi que
les commandos de la Marine. Au total, plus de 30 bâtiments croisant
sans relâche le long des 3.000 km de côtes qui s'étendent
du golfe de Siam à la baie d'Along. On y trouve le cuirassé
Richelieu et le contre-torpilleur le Triomphant, déjà sur
place pour avoir participé à la guerre contre le Japon, le
porte-avions Béarn, les croiseurs Suffren, Emile Bertin arborant
les marques du contre-amiral Auboyneau et du général Leclerc,
le croiseur Tourville, les avisos la Gazelle, l'Annamite, le Somali, etc..
- la Marine
en Indochine, qui groupe à la fois les éléments
de combat fluviaux opérant dans les deltas du Fleuve rouge (Nord)
et du Mékong (Sud), les navires de transport et l'ensemble des moyens
logistiques affectés au ravitaillement et à l'entretien des
Forces Maritimes d'Extrême-Orient.
Sur mer, les
navires de débarquement effectuent la plus grande part des transports
opérationnels et logistiques des Forces terrestres
o LST qui
peuvent embarquer jusqu'à 1.000 fantassins ou des chars, de l'artillerie,
des véhicules en quantité ;
o le LSD "
Foudre" de 8.000 tonnes, bâtiment-dock qui reçoit dans une
cuve intérieure et peut ensuite mettre à terre, de nombreux
engins de débarquement avec leur matériel et personnel.
Dans les deux
deltas du Nord et du Sud aux lacis innombrables de fleuves et de canaux,
les Flottilles fluviales (capitaine de frégate Jaubert) - et notamment
les Divisions Navales d'Assaut (Dinassauts) qui en constituent l'élément
le plus puissant et le plus mobile - sillonnent constamment les routes
d'eau, draguent ces voies essentielles de communication, assurent la protection
des convois que menacent les embuscades et les mines de fabrication locale
ou fournies par les Chinois. Le Viêt-minh les emploiera principalement
dans les chenaux d'accès des grands ports. Les dragueurs de mines
ne seront pas épargnés : le 21 avril 1949, la Glycine sauta
sur une mine. A l'exception d'un seul, les survivants furent abattus par
les Viets embusqués. Deux mois plus tard, un sort identique frappe
Le Myosotis.
Les opérations
terrestres dans les deltas du Fleuve rouge et du Mékong mettent
en oeuvre toute une gamme d'engins fluviaux de la Marine: LSSL, LSIL, LCI
- petits navires fortement armés qui sont les chars d'assaut de
la rivière : LCM, l'engin à tout faire - de transport, de
patrouille, d'escorte et de dragage -, vedettes rapides et silencieuses
qui surprennent de nuit les Viêt-minh (forceurs de barrage), engins
dragueurs spéciaux bourrés de matières insubmersibles
pour mieux résister aux explosions, LCT dont chacun porte un bataillon.
- enfin, dernier
élément des Forces Maritimes d'Extrême-Orient, l'Aéronautique
navale, constituée par des formations basées à
terre et par les flottilles de combat embarquées sur un porte-avions.
Ne représentant
numériquement qu'une faible partie du Corps Expéditionnaire,
les Forces Maritimes d'E.O. ont joué néanmoins un rôle
essentiel dans la bataille. A la fin des hostilités, le cinquième
des effectifs globaux de la Marine nationale, soit 10.000 hommes, aura
servi en Extrême-Orient.
ABREV1ATIONS:
LCM Landing
Craft Motor
LCVP Landing
Craft Vehicle and Personal
LCA Landing
Craft Assault
LCI Landing
Craft Infantry
LCT Landing
Craft Tank
LST Landing
Ship Tank
LSSL Landing
Ship Support Large
LSIL Landing
Ship Infantry (Large) |
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LES MARINS AU CONTACT |
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SOUVENIR D'UN ANCIEN |
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DE LA " FORCE AMPHIBIE INDOCHINE SUD " (FAIS) |
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