| |
L’habillement du soldat
Comme tous les soldats français de cette époque, la tenue variait
suivant la nature de la mission :
- le treillis, dit aussi "tenue de combat" : en tissu
très serré (coton probablement), solide et apte à subir
d'innombrables lavages, il était assez léger pour laisser les
mouvements libres et pour supporter les températures souvent
caniculaires de l'endroit.
- la tenue de sortie : en drap, plus chaude et plus engoncée, on
la mettait quand fallait être beau.
- la capote : en drap également, elle pouvait recouvrir les 2
tenues précédentes, quand il faisait froid ou quand il pleuvait.
|

|
|
- la coiffure variait selon les situations et l’humeur du
moment : calot, képi, chapeau de brousse, casque en cuir des
équipages de chars , ou casque américain (1)… Une seule chose
était rigoureusement proscrite : sortir tête nue !
- les chaussures étaient des brodequins de type américain.
Précisons à ce sujet que nos godillots avaient des semelles de
caoutchouc, contrairement aux soldats des autres armes ( fantassins,
artilleurs…) qui avaient des godillots cloutés; c'était un
privilège dont nous étions très fiers et qui permettait
accessoirement de faire moins de bruit au cours de nos déplacements.
|
|
(1) Ce casque comportait 2 coques emboîtées, l'une en acier à
l'extérieur, l'autre en plastique à l'intérieur. C’était l’outil
multifonctions par excellence: on pouvait par exemple l’utiliser
pour faire la toilette du matin, |

|
Armes individuelles :
Qu'ils soient à pied ou à bord d'un half track, les hommes de troupe
avaient
- soit un pistolet mitrailleur, dont la cadence de tir élevée
compensait le manque de précision
- soit un fusil MAS 36, une vraie pétoire tout juste bonne à effrayer
les moineaux. C'est avec cette arme que j'avais fait moult séances de
tir durant ma préparation militaire, et dont je connaissais bien le
manque de précision.
De rares privilégiés avaient un fusil MAS 48, de bien meilleure
qualité; le terme de privilégié ne convient pas vraiment, car on
choisissait toujours les bons tireurs ( on utiliserait maintenant le terme
de "snipper" ).
Les officiers avaient un pistolet 6,35, dont la précision était encore
plus douteuse.
Des grenades, offensives ou défensives, étaient à notre disposition,
mais nous en avions rarement l’emploi.
Armes collectives : Chaque patrouille était dotée d'un fusil
mitrailleur, porté par le tireur, et par le pourvoyeur (c'était l'homme
qui portait les munitions et qui alimentait le fusil mitrailleur en cas de
besoin ); la précision et l'efficacité de cette arme étaient redoutables.
Les mitrailleuses de 30 ou de 50 étaient quasiment toujours fixées à
demeure sur un véhicule, conformément à la nature de nos missions ;
elles étaient excellentes, et jamais je n’ai entendu dire qu’il y ait
eu un dysfonctionnement ; en outre, les balles traçantes dont les
bandes étaient pourvues facilitaient grandement l’ajustement des tirs. Il
arrivait parfois qu’on les installe à terre, sur leur trépied, ou qu’on
les complète par un mortier, pour renforcer la protection rapprochée du
cantonnement.
Chars : Chaque peloton était doté de 3 chars
" légers " (tout est relatif ) Shaffee M24.
Les équipages n'avaient pas d’ arme individuelle (elle les aurait
encombrés inutilement : dans un char, même fabriqué aux USA, la
place est chichement comptée ) ; seuls, les chefs de char portaient l’inévitable
pistolet.
|
Il y avait au minimum une mitrailleuse de 30, à l’avant, plus
une autre mitrailleuse, de 30 ou de 50, sur la tourelle ; il y
avait aussi le canon de 75 et une bonne réserve d’obus perforants
ou explosifs . Notons au passage que toutes ces armes sont dites
" à tir tendu ".
Leurs caractéristiques intrinsèques étaient multipliées
par :
- des équipements radio ( chaque membre de l’équipage était
relié au chef de char par interphone),
-des instruments optiques qui permettaient aux tireurs de voir loin
et de viser juste. |

|
Half Track : il serait injuste de ne pas dire un mot sur ces
engins demi chenillés, utilisés pour transporter un petit groupe de
fantassins et les appuyer avec sa mitrailleuse en cas de besoin. Bien
entendu, ces fantassins avaient aussi ce qu’il faut de fusils, fusils
mitrailleurs et autres outils pour se faire respecter. Les half track n’étaient
pas blindés sur le dessus, sans doute pour que les occupants puissent s’échapper
rapidement en cas de coup dur.
|
Ces véhicules étaient rapides et increvables ; ils étaient
mis à rude épreuve, mais je ne souviens pas d’un seul exemple de
panne ; par contre, au niveau de l’entretien, les pièces
détachées manquaient ; force a été de cannibaliser l’un d’entre
eux pour entretenir les autres. |
|

|
Munitions : nous n'étions pas tenus de les économiser; malgré
tout, il n'était pas question de faire de l'école de tir ou de les
dilapider de quelque façon que ce soit. Une anecdote pour illustrer ce
propos:
Nous savions tous que les obus de 75 entreposés dans les soutes des
chars étaient plus ou moins périmés : les inévitables suintements d’huile
finissent par pénétrer dans la douille et par polluer la poudre. Un jour
arrive avec, enfin, une bonne nouvelle : on va recevoir des obus neufs,
et on va pouvoir faire de l'école de tir avec les vieux. Notre plaisir a
été gâché quand on a constaté que :
-la longueur des tirs variait considérablement d'un obus à l'autre,
-le réglage de la hausse devenait illusoire,
-chaque tir laissait dans le fut du canon une traînée de poudre non
brûlée,
-de ce fait, on ne pouvait plus introduire convenablement l'obus suivant.
En pratique, il nous a fallu taper sur le fond de chaque obus pour le
faire entrer en force, au risque de faire sauter le char et l'équipage
avec. Un autre danger tenait au fait que certains obus, convenablement
percutés, " faisaient long feu " ; cette
expression signifie que la poudre se consume lentement, et que ça peut s’éteindre,
ou au contraire exploser avec tout le char, si on commet l’erreur de
retirer l’obus trop tôt. Finalement, tout s’est bien passé, avec
quelques sueurs froides !
Missions imparties aux pelotons
L'escadron comprenait 3 pelotons opérationnels.
Chaque jour, le capitaine répartissait les missions entre ses 3
pelotons, suivant une espèce de roulement qui faisait que chacun retrouvait
un peu les mêmes travaux tous les 3 jours. Chaque peloton était donc
successivement :
- de jour: garde rapprochée du cantonnement, fournir et faire
tourner les sentinelles, monter ou amener les couleurs, réveiller ceux qui
doivent partir en mission, régler les difficultés imprévues etc. Ceux qui
faisaient partie du peloton " de jour " couchaient tout
habillés, pour être prêts dans la seconde,
- d'intervention: sur l'ensemble du secteur de GUELMA, il était bien
rare qu'il ne se produise pas quelque part un une situation justifiant que l’on
fasse appel à nous : attaque des rebelles, route barrée par des
arbres ou des poteaux télégraphiques, embuscade… Là encore, il fallait
que l’ensemble du peloton se tienne prêt à foncer sans délai.
- d'opération: on trouvait un peu de tout dans cette catégorie:
- Certaines missions nécessitaient l’emploi de nos véhicules :
ouvertures de routes ou de cols, escortes de convois, bouclages de zones,
dans le cadre d’opérations impliquant d’autres unités .
|
Pour boucler une zone, :nos engins blindés occupaient les hauteurs
situées autour d’une zone en contrebas, afin de constituer une
espèce de grande nasse d’où, théoriquement, les rebelles ne
pou-vaient pas s’échapper. |
|

|
|

|
Le plus souvent, les opérations se faisaient à pied, car le
terrain accidenté offrait de nombreuses caches à l’ennemi, et
interdisait le passage des véhicules. |
Au total, l'emploi du temps était très chargé, de nuit comme de
jour ; les hommes étaient souvent à bout de forces, et la grande
crainte des gradés étaient qu'une sentinelle ne s'endorme à son poste; il
revenait au sous-officier "de jour" de faire sa ronde pour
vérifier que tout allait bien, ou pour houspiller celui qui s'était
endormi.
A l’inverse, les patrouilles à pied qui revenaient au cantonnement
redoutaient qu’une sentinelle affolée ou somnolente ne tire sur les
copains ; il n’y a pas eu d’accident, mais il s’en est fallu de
peu à plusieurs reprises.
Les pieds noirs
Nous avions d'excellentes relations avec les pieds noirs . Ils
craignaient véritablement pour leur vie, jusqu'à ce que l'escadron
s'installe à KELLERMANN et ceinture la localité de barbelés et de
sentinelles. Ils se trouvaient un peu prisonniers dans leur propre village,
mais ils comprenaient bien que ce n’était pas nos miradors qui les
privaient de liberté, mais l’insécurité qui régnait dans les environs
| |

|
|
Occasionnellement, s'il y avait un champ à moissonner par exemple, on
envoyait un petit détachement pour sécuriser les propriétaires durant les
travaux. Pour les civils, mieux valait ne pas prendre de risques: l'un d'eux
s'est fait assassiner en allant faire un tour à sa ferme, située à
seulement quelques centaines de mètres de KELLERMANN.
Ils nous manifestaient leur reconnaissance à toute occasion ; le
jour de Noël, grâce à eux, tout l'escadron a mangé de la dinde. Ils
vivaient modestement, mais dans des maisons en dur. Je compare leurs
conditions d'existence à celle des paysans de la France profonde à cette
époque. Sauf erreur, il y avait l'électricité dans toutes les maisons,
mais l'eau courante n'était pas installée partout. Ces braves gens, très
travailleurs, ne correspondaient pas du tout à l'image péjorative que
certaines publications ont donnée des pieds noirs.
Un petit bémol cependant: on aurait aimé que ces derniers nous
soutiennent plus activement dans notre effort. Prévoyaient-ils un
retournement de la situation? Toujours est-il qu'ils n'ont jamais accepté
de servir d'interprète ou de nous renseigner sur tel ou tel arabe qui
aurait pu éveiller nos soupçons ; seul le garde champêtre a très souvent
participé à nos missions, et nous a loyalement aidés grâce à sa
connaissance du pays, de ses habitants et de la langue arabe.
Les arabes
Les hommes portaient le plus souvent des habits qui donnaient l’impression
d’avoir été déjà portés - et usés- par des européens ; en
outre, ils étaient coiffés d’un chèche ( c’est une espèce de
turban ), et portaient assez souvent un sarroual (c’est un pantalon
utilisé par les chameliers, car son fond immense permet à la sueur du
chameau de sécher au fur et à mesure que l’animal transpire).
Les hommes portaient le plus souvent des habits qui donnaient l’impression
d’avoir été déjà portés - et usés- par des européens ; en
outre, ils étaient coiffés d’un chèche ( c’est une espèce de
turban ), et portaient assez souvent un sarroual (c’est un pantalon
utilisé par les chameliers, car son fond immense permet à la sueur du
chameau de sécher au fur et à mesure que l’animal transpire).
|
Les femmes étaient toujours voilées, quand elles sortaient, ce
qui arrivait rarement. Lorsqu’elles étaient chez elles, le voile
était vite abandonné, et ces dames se montraient à visage
découvert sans crainte , mais sans ostentation , car nous ne les
intéressions absolument pas.
|
|
|

|
Hommes , femmes et enfants habitaient presque toujours dans des
gourbis, avec leurs animaux ; l’odeur était pestilentielle. |
|
Une fois, nous avons reçu le renfort de quelques harkis ; l'idée,
qui ne venait pas de nous, a semblé plutôt inquiétante : le
jour, il nous fallait déjà surveiller les fellaghas , et on ne
tenait pas à passer nos nuits à surveiller les harkis ; pour
plus de sécurité, on ne leur laissait pas leurs armes à l’issue
des missions. Ils ne sont pas restés très longtemps.
|

|
Peu de temps après mon arrivée, le capitaine a offert un
couscous
méchoui à tous les gens du village. Ils sont venus
nombreux,
avec leurs plus beaux habits (tout est relatif).
Il y avait beaucoup d’enfants, pas trop intimidés. Par
contre,
les femmes étaient restées à la maison ,
conformément aux coutumes
musulmanes. Et puis, avec tous ces fringants cavaliers qui
participaient
à la fête, mieux valait sans doute ne pas exposer ces dames
à
la tentation du fruit défendu !
|
|
|
|
L'activité soutenue dont nous devions faire preuve offrait
peu d'occasions de dialoguer avec la population;. Pour maintenir
les bonnes relations, il m'arrivait d'aller boire de l’eau
parfumée au sirop de cédrat dans l'unique boutique de la
commune, une petite pièce où l'on vendait peu de choses: des
dattes trop dures, de la semoule, du sel, de l'eau mise à l’ombre
pour rafraîchir. C'était l'occasion de bavarder avec les
quelques arabes qui étaient venus là chercher un peu de
compagnie ; jamais je n'ai ressenti la moindre crainte chez
mes interlocuteurs.
|

|
C'est dans cette boutique qu'un arabe m'a fait part de ses
soucis: sa femme commençant à prendre un coup de vieux, il
avait épousé, la veille, une jeune fille de 15 ou 16printemps ; malheureusement pour lui, il n'avait plus l'âge
où l'on fait des performances, et la nuit de noces avait été
décevante, ce qui le contrariait beaucoup; en clair, il attendait de
moi un conseil ou un médicament. A tout hasard, je lui ai conseillé
de prendre du poivre, mais l'épicier n'avait pas de poivre. J'ai
aperçu un pot de moutarde sur l'étagère; aussitôt dit, aussitôt
fait, l'homme est reparti avec. Quand je l'ai revu, quelques jours
plus tard; il m'a chaudement remercié, car le "médicament"
avait comblé ses espérances. J’attends encore que la jeune épouse
vienne me remercier elle aussi…
Nourriture
Globalement, la nourriture était convenable.
La nourriture de base était fournie par le Service de l'ordinaire,
- soit sous forme de boites de rations ( personne n'aimait
vraiment, mais quand on part pour longtemps, c'est pratique, car
ça tient dans une poche),
- soit sous forme de nourriture à préparer par un cuisinier (
c'était déjà mieux, encore que les ragoûts et viandes en sauce
revenaient bien souvent).
Fréquemment, le capitaine faisait des infidélités au Service de
l'ordinaire en achetant, à Guelma, tout ce qu'un pays riche comme
l'Algérie peut produire: melons, oranges (un peu filandreuses ),
pastèques et melons, volailles, etc. Le pain était acheté une fois
par semaine ; il se présentait sous la forme de boules assez
denses qui conservaient un certain moelleux jusqu’à la semaine
suivante
Ce qui manquait le plus était la viande de boucherie. Il me
souvient d'une expédition punitive que nous avons montée dans le
Djebel DEBAR. C'était une zone interdite, aux hommes et au bétail;
comme les arabes du coin ne respectaient pas l'interdiction, nous
avons dépêché 1 ou 2 half track pour abattre 2 vaches, ce qui nous
a permis de manger enfin de la viande rouge.
Lorsque j’étais en mission, je mangeais avec mon détachement.
Au cantonnement, je mangeais au mess avec les autres officiers ou sous
officiers supérieurs (adjudant, adjudant chef ); c'était, en même
temps qu'un repas confortable, l'occasion pour le capitaine de donner
quelques consignes et de commenter les affaires du moment. La
nourriture était la même que celle des hommes de troupe, mais le
soldat qui assurait le service à table n'hésitait pas à acheter les
petits compléments qui permettaient d'améliorer le niveau, sans pour
autant ruiner les convives. En qualité de "popotier", c'est
moi qui remboursais le cuisinier et répartissais les frais entre les
participants.
Hygiène, climat, boissons
Température: en hiver, il gelait souvent ; au petit matin, le
sol était givré, et on supportait bien la capote de drap. La nuit,
mon lit PICOT n'offrait aucune protection contre le froid; j'ai donc
acheté un matelas pneumatique qui m'a donné toute satisfaction.
En été, la chaleur était difficile à supporter ; au plus
chaud de l’été, j’ai relevé :
35° dans ma chambre, la nuit,
55° à l'ombre, en milieu de journée.
Au lever, c’est sans plaisir que nous enfilions le pantalon de
treillis, raidi par la transpiration de la veille qui avait séché
durant la nuit.
Boissons : Il fallait boire beaucoup; certains absorbaient
des cachets de sel. La bière était très demandée, mais elle avait
vraiment un problème: toutes les bouteilles sans exception avaient
des mouches noyées à l'intérieur; quand on avait un hôte de marque
(général ou colonel ), on sélectionnait la bouteille où il y avait
le moins de mouches.
Il me souvient d'un convoi que nous avions escorté jusqu'à La
Mahouna; j'avais une soif atroce, et tout ce que l'on a pu me proposer
était une bouteille de Sidi Brahim ( c'est un vin assez corsé, que
l'on trouve encore chez les épiciers arabes de la région
parisienne); j'en ai bu une gorgée, puis une seconde, puis encore une
autre ; j'étais parfaitement conscient de faire une grosse bêtise,
mais j'ai bu la bouteille d'un trait; finalement, je n'ai pas été
ivre, ni même gai.
Hygiène : il y aurait beaucoup de choses à dire sur le
sujet. L’eau ne manquait pas aux robinets, mais on ne pouvait pas
vraiment se laver ; un jour, quelqu'un a installé une douche de
fortune dans la cour de l'école, avec un arrosoir et un bout de
ficelle; il est difficile de croire à quel point cette douche fut
appréciée.
Les WC de l'école étant souvent bouchés, on a dû creuser des
"feuillées"; c’était des espèces de tranchées, où se
retrouvaient tous ceux qui avaient un besoin à satisfaire; c’était
assez convivial, et on pouvait parler des affaires du moment.
Il y a eu aussi une épidémie de tourista. De nos jours, cette
indisposition est bien connue de tous ceux qui ont voyagé un peu,
mais à l'époque, personne, n'a pu nous éclairer sur l'origine du
mal, que ce soit parmi les colons ou dans la hiérarchie militaire.
Les gens n'en souffraient pas vraiment, à ceci près qu’il était
difficile de s'arrêter quand on était en mission. Faute de mieux,
-quand on roulait en convoi, le "malade" allait à
l'arrière du half track, où se trouvent 2 portes battantes, genre
portes de saloon; il se positionnait au dessus du vide, pendant que
ses camarades le cramponnaient,
-quand on était à pieds, le "malade" s'arrêtait un
instant, sous la protection de quelques hommes, et se hâtait ensuite
de rejoindre le détachement.
Tabac : à l’époque, l’usage du tabac n’était pas
considéré comme spécialement dangereux. Aussi, l’attribution
gratuite de cigarettes par cartouches entières était-elle
considérée par nous comme un privilège appréciable.
L'information, le courrier
En dépit de la proximité de GUELMA, il n'y avait pas de journaux
à KELLERMANN, ni de boutique pour les vendre; de toutes façons,
quand on est sous les drapeaux, on obéit sans discuter (le règlement
militaire est formel), et la meilleure attitude est de n' être au
courant de rien, pour éviter toute tentative de polémique ou même
de réflexion. L’armée méritait véritablement son surnom de
" grande muette ". A dire vrai, je n'étais pas
d'un naturel curieux; je savais bien que la guerre d'Algérie était
contestée par certains français, mais il me suffisait de savoir que
les rebelles du FLN étaient hors la loi, et responsables d’atrocités
odieuses. Les propos que nous échangions entre nous concernaient
presque exclusivement notre travail.
Les colons n’étaient pas mieux lotis que nous, car ils étaient
coupés de tout : pas de téléphone, pas de journaux, pas de
voitures…Chose curieuse, les arabes semblaient être au courant de
tout, grâce à un mystérieux " téléphone
arabe " qui, je suppose, devait son efficacité au fait qu’eux
pouvaient circuler librement et passer leurs journées à bavarder.
Le courrier personnel des soldats était évidemment censuré, mais
il arrivait régulièrement. Dans mes lettres, j'ai choisi de ne pas
parler des risques que la situation nous faisait courir, afin de ne
pas chagriner ma famille, surtout ma mère. A-t-elle été dupe? Je ne
le saurai jamais, d'autant que les risques n'étaient pas beaucoup
plus importants que ceux auxquels j'aurais été exposé si j'avais
continué à sillonner la région parisienne sur mon scooter. Durant
les 13 mois que j’ai passés là bas, l'escadron a compté 4 décès
: 2 du fait de l'ennemi, 2 du fait d' erreurs humaines (provoquées
par les événements ) ; ces chiffres, rapportés à un effectif
global d'un peu plus de 100 personnes, ne permettent pas de dire que,
chez nous tout au moins, cette guerre ait été meurtrière. Dans
d'autres unités, dont le contact avec l'ennemi constituait le pain
quotidien, les dégâts étaient probablement plus importants.
Contacts avec l'ennemi
C'est dans ce domaine que ma frustration a été la plus grande.
Les rares contacts que notre escadron a eus avec l'ennemi n'ont pas
été à la mesure des innombrables journées que nous avons passées
à battre la campagne, ou à tendre des embuscades, surtout de nuit,
dans lesquelles nous n'attrapions jamais personne.
Pour ne parler que de mon escadron, je ne vois que 4 épisodes
méritant d'être rapportés.
1/ Le 28 Mars1956 , il était prévu que j'escorte un convoi qui
devait aller de Guelma à La Mahouna. Du temps où l'Algérie était
en paix, cette localité était très appréciée par les habitants du
coin, car elle bénéficiait d'une certaine fraîcheur due au fait
qu'elle était située au sommet d'une colline assez escarpée. Mon
peloton allait quitter Kellermann, lorsque le contre ordre est arrivé
( cela arrivait souvent ) : " ne bougez pas, c'est le
régiment qui va assurer l'escorte du convoi ; le peloton PERRIER
doit rester d'intervention ".
Peu de temps après, on m'appelle pour une intervention, consistant
précisément à dégager le fameux convoi qui était tombé dans une
embuscade, avec son escorte. Dès que nous sommes arrivés sur les
lieux, la bataille battait son plein, mais nous avons déclenché un
tir d'enfer; et sommes montés comme des furieux à l'assaut de la
pente d'où provenaient les tirs. Les fellaghas qui restaient ont
décampé en vitesse, mais parmi ceux qui sont morts, il est bien
difficile et sans doute dérisoire de savoir à qui revient la gloire
de les avoir tués. Triste bilan de la journée: de nombreux blessés
français, environ 12 morts de chaque côté, dont le sous-lieutenant
qui commandait l'escorte et qui avait pris ma place. J'avais beaucoup
d'estime pour lui.
2/ Une de nos tactiques, en convoi, consistait parfois à nous
arrêter un peu et à observer, voire même à tirer une ou deux
rafales, avant d'aborder un endroit suspect. C'est probablement grâce
à cette précaution qu'un jour, nous avons échappé à une
embuscade: quand le half track de tête s'est arrêté, on a vu une
douzaine de fellaghas surgir des buissons et se sauver en courant
comme des fous, dans le sens de la pente pour aller plus vite;
immédiatement, les mitrailleuses ont parlé, et il nous a suffi de
ramasser les corps et les fusils.
Petite curiosité: parmi les corps figurait un type qui, comme les
autres, a passé le restant de la journée au fond du half track et
qui a été remis le soir à l'hôpital de GUELMA; on a appris par la
suite qu'il avait survécu, bien qu'il ait 13 balles dans le corps.
3/Dans les autres pelotons, ou pour l’ensemble de l’escadron,
une autre équipée est restée dans les esprits : conduit par un
prisonnier qui nous servait de guide, un fort détachement est parti
dans le djebel, accompagné par le capitaine, ce qui soulignait le
caractère exceptionnel de l’expédition. On a marché durant la
moitié de la nuit, essuyé un ou deux orages violents, pour arriver
au campement des ennemis qui constituaient l’objectif. Je serais
bien incapable de décrire la suite des évènements, car il faisait
noir et tout est allé très vite : quelques cris, un bref mais
violent échange de coups de feu, qui n’a semble-t-il fait aucune
victime. Et puis après, plus rien. La fouille du campement nous a
permis de trouver un ou deux fusils de chasse ainsi qu’un agneau.
4/ Une de nos activités consistait à fouiller les mechtas:
contrôle d’identité pour les hommes, fouille de l’intérieur des
gourbis, passage de la " poêle à frire "susceptible
de détecter une arme camouflée dans le sol etc
C’est au cours d’une de ces opérations que s’est produit un
incident sanglant : au moment où le sous-lieutenant pénétrait
dans un gourbi, un fellaga en est sorti et a vidé son fusil de chasse
à bout portant. Le sous- lieutenant s’étant jeté de côté, a
évité le pire, car la balle lui a simplement enlevé un bout de peau
sur le bout du nez ; par contre le soldat que était derrière
lui a été tué net. C’est moi qui ai rédigé la lettre de
condoléances à la famille.
Distractions
Est-il nécessaire de préciser qu'à KELLERMANN, les distractions
étaient rares?
Certains hommes de troupe avaient souvent tendance à noyer leur
ennui dans la bière. D’autres s'étaient regroupés autour d'un
petit harmonium (c’était moi l’organiste), sous la direction d'un
brigadier qui avait des allures de curé et qui leur apprenait des
cantiques de Noël. Cela ne plaisait pas beaucoup au capitaine, qui
aurait préféré des chants plus guerriers. Assez rarement, les
hommes avaient la permission d'aller à GUELMA, soit pour faire
quelques achats personnels, soit pour rendre visite à une maison
close dont les pensionnaires leur réservaient toujours le meilleur
accueil.
|

|
J'utilisais mes rares loisirs à chevaucher la Harley
Davidson de l'escadron, et, plus précisément, à tenter de
conduire à genoux ou debout sur la selle; cette excellente moto
avait une stabilité incroyable, jamais elle ne m'a trahi.
C’est sur elle que j’ai passé mon permis de conduire,
dans des conditions assez douteuses : au cours d’une manœuvre
impossible, la moto s’était couchée et il m’était
impossible de la relever. Un arabe qui passait là m’a donné
un coup de main ; l’examinateur n’a rien vu, car j’avais
pris soin de faire la manœuvre derrière un groupe de buissons. |
Concernant les officiers et adjudants, la récréation du dimanche
consistait à vider un chargeur de pistolet sur des vieux bidons
d'huile, ou à faire tourner une rengaine sur le tourne disque Teppaz.
Parfois, nous utilisions une petite carabine à air comprimé pour
tirer les pigeons dans les fermes voisines ou les tourterelles dans
les bosquets environnants; je suppose que les propriétaires voyaient
d'un assez bon œil qu'on les débarrasse de ces volatiles dont la
goinfrerie est connue. Il nous est arrivé une fois de voir tomber
deux tourterelles pour un seul coup de carabine ; nous n’avons
jamais pu éclaircir ce mystère. Une autre fois, l’adjudant-chef et
moi sommes entrés dans la cour de l’école au moment précis où le
peloton de jour amenait le drapeau ; tout le monde présentait
les armes, sauf l’adjudant chef, qui n’osait pas présenter sa
carabine à air comprimé ; un réflexe de vieux militaire l’a
sauvé de la honte : il s’est mis l’arme au pied.
Au titre des distractions qui ne se sont jamais renouvelées, nous
avons improvisé une séance de pêche à la grenade, dans la Sebouze ;
la récolte a été fructueuse, mais personne ne s’en est vanté,
car le capitaine n’aurait pas apprécié qu’on dilapide ainsi les
munitions de l’armée.
A vrai dire, les distractions étaient rares, mais c’est surtout
le temps qui manquait.
|
|
|