| La 2ème Guerre Mondiale
 
   HISTOIRE DE L'INDOCHINE FRANC AISE

DURANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE (1939-1945)

RACONTÉE PAR UN APPELÉ

    
 
   
  A la mémoire des 2650 combattants des forces armées et de la résistance d'Indochine morts pour la France.

Attaqués par surprise le 9 mars 1945 par des forces japonaises supérieures en nombre, ils apportèrent aux Alliés jusqu'à la capitulation japonaise du 15 août 1945 leur part de sacrifice et de gloire.

(Inscription gravée sur une plaque commémorative apposée au Jardin des Tuileries à Paris)

   
   
  Avant propos
   
 

J'ai l'avantage d'avoir connu l'Indochine française avant, pendant, et après le second conflit mondial de 1939-1945.

Avant, pour avoir fait mes humanités au lycée Albert Sarraut de Hanoï

Pendant, pour avoir été appelé sous les drapeaux, le 25 octobre 1939, au 9ème Régiment d'infanterie coloniale (9°RIC) à Hanoï, afin d'accomplir mon service militaire, dont la durée légale était à l'époque de deux ans. En fait, je serai maintenu obligatoirement au-delà de cette limite, en qualité de réserviste, jusqu'à la fin des hostilités, en raison de l'entrée du Japon dans le conflit du Pacifique.

Quant la seconde guerre mondiale commence, l'Indochine s'y trouve impliquée dans les conditions suivantes.

La débâcle militaire française de juin 1940 en Métropole fournit au gouvernement impérial nippon l'occasion de faire pression sur la frontière tonkinoise, obligeant le général Catroux, gouverneur général de l'Indochine, à interdire le 16 juin tout trafic d'essence vers Kunming. Trois jours après, les Japonais envoient un ultimatum à Hanoï : tout transport de camions et de certains matériels en direction de la Chine est interdit, et l'établissement d'un contrôle japonais de cette fermeture est exigé pour le lendemain, 20 juin.

Sans connaître le point de vue du gouvernement, dont les communications sont rompues avec Hanoï, le général Catroux cède aux exigences japonaises, en accord avec l'ambassadeur de France au Japon, M. Arsène Henry, qui considère que c'est "la seule possibilité de sauver peut-être l'Indochine".

Sa faiblesse face aux Japonais et son indiscipline à l'égard du Ministre de tutelle valent à Catroux d'être limogé. Il est remplacé par l'amiral Decoux, commandant les Forces Navales d'Extrême-Orient, le 22 juillet.

Le général Catroux s'embarquera pour la France et quittera le bateau à Singapour pour rejoindre le Général de Gaulle.

De juin 1940 à avril 1941, la colonie et son armée affrontent leurs premières difficultés : les premiers combats entre Français et Japonais se situent autour de Langson ; les accrochages franco-siamois constituent des péripéties dans cette Asie du Sud-Est.

Au lendemain de Pearl Harbor (7décembre 1941), le gouvernement japonais exige et obtient du gouvernement de Vichy un système qui conserve la domination coloniale ancienne, mais intègre l'Indochine dans la "sphère de co-prospérité asiatique" en faisant participer l'économie indochinoise à l'effort de guerre contre les Anglo-Américains, ce modus vivendi durera trois ans. Par ces concessions, la France conserve une police efficace, une armée libre de ses mouvements ; ses fonctionnaires continuent à administrer le pays ; la souveraineté française est respectée. Le but de l'amiral Decoux est de maintenir cet équilibre qui, pour lui, préserve l'essentiel.

Le débarquement allié en Normandie et l'effondrement du régime pétainiste qui s'ensuivit créent une situation nouvelle en Indochine. Arguant que le territoire obéit au nouveau pouvoir qui leur a déclaré la guerre, les Nippons de Saïgon s'accordent à penser que l'élimination de la France ne saurait tarder.

Dans la soirée du 9 mars 1945 se déclenche le coup de force japonais. L'Indochine française engage le combat dans les plus mauvaises conditions. Vu les renforts qu'ils viennent de recevoir, les Japonais ont la supériorité du nombre et de l'armement. A cette force moderne et opérationnelle, l'armée coloniale, force de souveraineté, n'a à opposer qu'un matériel médiocre et vieilli (équipement de 1940). Compte tenu de l'imbrication des unités en présence, la surprise est un des éléments déterminants du succès japonais. Sans complicité profonde de la population, les Français, militaires et civils, vont ainsi se battre pour l'honneur, loin de tout et de tous. Ils ne se laisseront pas neutraliser comme l'armée d'armistice en Métropole, en novembre 1942.

Les exactions subies par les prisonniers de guerre firent de terribles ravages dans les camps de représailles dont les plus sinistres furent ceux de Hoa-Binh, instaurés par la Kempétaï, réplique de la Gestapo.

Le coup de force nippon crée dans tous les Etats d'Indochine un vide béant, et dans ce vide, vont s'engouffrer tous les courants nationalistes. Après les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, le Japon capitule le 15 août 1945.

Le lendemain le Général de Gaulle désigne l'amiral Thierry d'Argenlieu comme Haut-commissaire en Indochine et le général Leclerc, commandant supérieur des troupes.

Le 2 septembre 1945, à bord du cuirassé américain "Missouri", ancré en rade de Tokyo, le général Leclerc signait au nom de la France et à la suite du général Douglas Mac Arthur, l'acte de capitulation du Japon.

A la même date à Hanoï, Hô Chi Minh, le vieux chef révolutionnaire, à la tête du parti communiste indochinois, le Viet Minh, proclame l'indépendance du Viet-Nam qui comprend le Tonkin, l'Annam et la Cochindhine. Le Laos et le Cambodge réclament à leur tour leur indépendance.

Libéré le 17 septembre des camps de représailles de Hoa-Binh, je ne serai pas relevé aussitôt par les troupes du Corps Expéditionnaire Français (CEF) par suite de la pénurie des moyens de transport maritimes et aériens, des priorités de rapatriement en faveur des blessés, malades, femmes et enfants.

En attendant mon tour de départ, je suit utilisé au sein du Corps expéditionnaire au titre de la nouvelle campagne d'Indochine qui venait de commencer.

Finalement, mon embarquement pour la France ne s'effectuera que le 28 mars 1947 à Saïgon, sur le paquebot "Ile de France" à destination de Toulon pour y être démobilisé et rendu à la vie civile.

En Métropole, à la recherche d'une situation, je me suis orienté vers la Banque de France, en préparant le concours d'entrée de rédacteur. Admis en 1949, je fais carrière dans les services de la Banque Centrale jusqu'en 1977, date à laquelle j'ai demandé à bénéficier de mes droits à la retraite, comme directeur de service de 2°cl.

Aujourd'hui, après avoir milité pendant plus de cinquante ans au sein du Comité Directeur de l'Association Nationale des Anciens Combattants de la Banque de France, je songe à laisser à mes camarades des souvenirs de guerre, d'autant plus utiles que l'histoire de l'Indochine française durant la guerre de 1939-1945 est précisément très mal connue de la Métropole, alors que je l'ai vécue sur le terrain de bout en bout durant sept années.

La relation que j'en fais, un demi-siècle après, tient compte évidemment de tous les mémoires et écrits des principaux acteurs de ce conflit, dont le plus célèbre d'entre eux, des travaux du colloque organisé les 20 et 21 février 1981 par l'Institut Charles de Gaulle à Paris en vue de mettre en lumière la politique indochinoise suivie alors par le Général de Gaulle, des souvenirs publiés sur le sujet par ceux qui furent des Français du bout du monde, des documents d'archines, notamment du Service Historique de l'Armée de Terre (Château de Vincennes).

Pourquoi écrire ses mémoires de guerre plus de cinquante ans après les évènements ?

Est-ce pour reprendre la définition des mémoires d'un spirituel mémorialiste de la Belle Epoque, dont le nom m'échappe "Relation que l'on entreprend quand on commence à perdre la mémoire".

Ce n'est pas tout à fait vrai, car on ne peut pas oublier des évènements importants auxquels on a été mêlé au cours de la seconde guerre mondiale.

J'ai attendu, il est vrai, car je voulais relater un fait qui fut la plus grande injustice subie par les captifs des Japonais au cours de la seconde guerre mondiale, un véritable déni de justice, dont j'ai eu connaissance plus de trente ans après.

En effet, je découvre en 1982, en pleine retraite, que la loi n° 48-1251 du 6 août 1948 établissant le statut définitif des déportés et internés de la résistance, avait compris dans son champ d'application, les prisonniers de guerre des Japonais, détenus dans les camps de représailles de Hoa-Binh, reconnus comme lieux de déportation par l'arrêté du 22 janvier 1951. A l'époque, cette disposition de la loi fut occultée par l'administration. Moi-même, je n'en ai pas été informé, n'étant plus en relations avec l'autorité militaire.

C'est le moment où le gouvernement s'est préoccupé de rendre hommage aux militaires français prisonniers, qui connurent la captivité dans les camps Viet-Minh dont l'horreur égalait celle des camps nazis. Afin d'exprimer la reconnaissance de la Nation aux 1 800 survivants, le Président de la République, François Miterrand, a signé la loi n°89-1013 du 31  décembre 1989 portant création du statut de "Prisonnier du Viet-Minh" équivalant au statut des déportés et internés de la guerre de 1939-1945.

Je rappelle que, antérieurement, les prisonniers du Viet-Minh étaient soumis, en tant que victimes de guerre, au même régime que les rescapés de la barbarie nippone, parce qu'ils ont subi sur le même territoire une captivité marquée par une sévérité particulière résultant du régime répressif, de la rudesse et de l'insalubrité du climat, de la sous-alimentation et de l'absence d'hygiène.

En 1989, le gouvernement estime qu'il y a lieu d'harmoniser la réglementation des victimes de guerre et de donner aux premiers un statut plus conforme à la réglementation de 1948. Mais il fait preuve d'injustice en oubliant tout simplement les seconds dont les camps de représailles sont qualifiés, ne l'oublions pas, de camps de déportation par l'arrêté du 22 janvier 1951.

En tant que docteur en droit, j'ai réagi devant cette inégalité de traitement et pris l'initiative de porter l'affaire devant les tribunaux administratifs;

A la suite de dix ans de procédure et après de nombreuses démarches auprès des autorités de tutelle et des parlementaires, j'ai réussi à obtenir en 1992 pour les survivants de la barbarie nippone -au nombre de trois cents environ - la carte de "déporté politique", à défaut de celle de "déporté résistant" qui était prévue à l'origine.

Les militaires de l'armée d'Indochine de 1939-1945 sont pénalisés pour avoir appartenu à l'armée d'armistice et pour avoir combattu "sous le drapeau tricolore dépourvu de la croix de Lorraine". Ce fut leur crime.

   
   
  Introduction
   
   
 

Caractères généraux de l'Indochine coloniale :

A 15 000 km de la France, à la pointe extrême de l'Asie continentale, la péninsule indochinoise, création de la seconde moitié du XIXe siècle, constitue le plus beau fleuron d'un immense domaine colonial, le second du monde après celui de la Grande Bretagne.

En 1939, l'Union indochinoise est composée de trois Etats de population, de civilisation et d'histoire très différents : le royaume de Luang Prabang, le royaume du Cambodge et l'empire d'Annam qui comprend le Tonkin au nord, l'Annam au centre et la Cochinchine au sud.

Grand comme une fois et demie la France, ce territoire est peuplé en 1939 de 23 millions d'habitants de races différentes :

Vietnamiens                     16,5 millions

Kmers                                 3    millions

Thaïs                                    1,2 millions

Moïs-Kas                            1    million

Muongs                                0,2 million

Mans                                    0,1 million

Chinois                                0,3 million

Chams                                     80 000

Européens                               25 000

Les Vietnamines viennent de Chine, d'où ils sont partis à la conquête du Vietnam actuel. Les Cambodgiens arrivent du sud de l'Asie et ont eu, dans le passé, un grand empire, dont la capitale est Angkor. Les Laotiens appartiennent à la race Thaï venant des confins chinois. Ils sont frères des Thaïlandais.

Depuis la fin du XIXe siècle, l'Indochine est sous l'administration directe d'un gouverneur général français qui réside normalement à Hanoï, la capitale du Vietnam. Le pays est divisé en provinces, dirigées par des résidents, fonctionnaires français. L'administration autochtone est étroitement contrôlée.

La France tenait en Indochine des positions culturelles considérables. En dehors des écoles primaires, les établissements d'enseignement public se dénombraient ainsi :

- à Saïgon, 3 lycées et 2 collèges ;

- à Hanoï, le lycée Albert Sarraut et le lycée du "Protectorat" (réservé aux Vietnamiens) et 2 collèges de jeunes filles ;      

- à Dalat, le lycée Yersin ;

- à Hué, un lycée et un collège de jeunes filles ;

- à Pnom Penh, un lycée ;

- à Vientiane, un lycée ;

- à Nha Trang, un collège ;

- à Tourane, un collège.

Sur le plan religieux, les Frères des Ecoles chrétiennes tenaient une quinzaine d'établissements d'enseignement privé.

Il y avait à Hanoï une Université indochinoise comprenant une Faculté de droit, une Faculté mixte de médecine et de pharmacie, qui, ayant succédé à l'Ecole de médecine fondée par Yersin*, formait les médecins indochinois ; une Ecole supérieure de sciences et 3 Ecoles supérieures d'agriculture ; on notait aussi une importante Ecole des beaux-arts (en particulier pour l'architecture).

Des établissements prestigieux avaient été créés : quatre instituts Pasteur (Saïgon fondé par le docteur Calmette dès 1890, Hanoï, Dalat, Nha Trang où travailla le docteur Yersin), un institut français du cancer à Hanoï, la célèbre Ecole française d'Extrême-Orient, notamment à Hanoï et Angkor, un institut océanographique à Nha Trang.

Dans toute l'Indochine, la France a créé un réseau hospitalier important : hôpital Grall à Saïgon, hôpital de Lanessan à Hanoï, un hôpital à Hué, un hôpital à Pnom Penh, un à Vientiane. Tous ces hôpitaux étaient gérés par d'excellents médecins du corps de santé militaire. Il y avait également à Hanoï un hôpital du "Protectorat" où opérait le docteur Huard, futur membre de l'Académie de Médecine.

Enfin des ordres religieux catholiques tenaient une cinquantaine d'hôpitaux privés, réservés aux indochinois, sept léproseries, de nombreux orphelinats et des dispensaires où les soins étaient gratuits. La France a mis en place la vaccination.

Le service de santé publique disposait de médecins militaires et civils français et de centaines de médecins et de pharmaciens indochinois sortis de l'Ecole de médecine de Hanoï. La variole et le choléra ont été pratiquement enrayés.

L'administration française a étendu par d'immenses travaux hydrauliques agricoles (barrages, digues...) la surface des terres cultivées dont les 4/5e sont occupées par des rizières.

En 1939, avec une récolte moyenne de 70 millions de quintaux, l'Indochine était le 5ème pays producteur de riz du monde et, grâce aux excédents de Cochinchine, l'un des trois grands exportateurs, derrière la Birmanie et le Siam.

La production de caoutchouc, en essor rapide, équivalait en 1940 aux besoins français ; avec 70 000 tonnes, elle était la 4ème du monde;

La production anthracite en 1939 atteignait 2 millions et demi de tonnes, dont la moitié était exportée vers la Chine et le Japon par le port de Hongay-Campha.

L'oeuvre française en Indochine a donc été considérable et pourtant, à la veille de la guerre de 1939, certains reproches lui étaient adressés du point de vue de la politique générale, de l'exploitation économique et du traitement discriminatoire des autochtones.

L'opinion était donc loin d'être dans sa totalité ralliée à la France.

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* Yersin Alexandre, bactériologiste français d'origine suisse, a collaboré avec Emile Roux aux recherches qui aboutirent à la découverte de la toxine diphtérique. Il découvrit à Hongkong le microbe de la peste (1894), puis il fabriqua le sérum antipesteux. Il dirigea ensuite les instituts Pasteur d'Indochine.

 

  MES AFFECTATIONS
   
 

A la sortie du peloton d'élèves officiers de réserve (EOR) du Centre d'Instruction de Tong, situé à 40 km de Hanoï, je reçois le 9 septembre 1940, les galons de caporal-chef, avec ma première affectation.

Mon origine eurasienne me désigne tout naturellement pour servir dans un régiment de tirailleurs tonkinois, le 1er RTT plus précisément le IVe bataillon basé à Phon Saly, chef lieu du 5e Territoire Militaire, situé à l'extrême nord du Laos et d'accès difficile.

Quarante huit heures après avoir reçu mon ordre de mission et préparé ma cantine, je quitte sans compagnon de route Hanoï par le train pour gagner Loa-Kay, près de la frontière de Chine, base de départ d'un voyage d'une durée d'un mois environ, qui va me permettre de connaître des moyens de transport inhabituels, comme au temps d'Auguste Pavie(1) où il n'y avait ni train, ni voiture automobile, ni route. En effet, assisté d'un guide local qui changera à chaque étape, je ferai connaissance avec les chevaux de selle, en général de petite taille, pour des trajets quotidiens à travers la brousse ; je parcourrai les pistes tracées par les montagnards et refaites après chaque saison des pluies, je ferai en pirogue des descentes vertigineuses de rivières et de fleuves coupés de rapides, au fond desquels on risquait parfois de retrouver sa cantine mal arrimée sur le bât. Je connaîtrai enfin les chemins muletiers abrupts où il est préférable de descendre de cheval et de marcher à pied.

Parvenu à Phong Saly, chef lieu du bataillon, je ne suis pas au terme de mon voyage, car j'apprends que je suis affecté comme adjoint au capitaine Soulié, commandant le poste de Muong Outay, situé à 4 jours de marche vers le Nord.

Ce poste de compagnie comprend comme gradés européens : un sergent-chef comptable, un sergent du service général, un sergent radio et un caporal-chef. En ce qui concerne les autochtones, ils sont représentés par un adjudant-chef, trois sergents et cinquante tirailleurs.

Le capitaine Soulié, qui était le neveu de Dorville, comique troupier bien connu avant-guerre en métropole, et dont la ressemblance avec son oncle était frappante, m'annonce que je suis nommé aspirant depuis le début du mois et que je prendrai mes repas au mess des sous-officiers, un aspirant n'étant pas encore un officier. Ce point du règlement, je le connaissais.

Les sous-officiers, d'ailleurs fort sympathiques, m'apprirent par la suite que le capitaine avait envisagé d'aller m'accueillir, lors de la dernière étape de mon voyage, en me tendant une embuscade pour tester ma réaction. Ils ont vivement réagi, en dissuadant le capitaine de ce geste peu amène qui ne peut être considéré comme une escorte traditionnelle de bienvenue

A part cet "incident", je n'ai pas eu à me plaindre de mon premier chef direct, qui s'est montré très correct à mon égard durant tout mon séjour à Muong Outay(2).

Le 5e Territoire Militaire est l'enfant pauvre du Laos, qui est lui-même le seul déshérité des pays de l'Union indochinoise. Pays de vie difficile ou le climat éprouve durement les Européens et les indigènes des autres provinces de l'Indochine. Il n'est même pas clément à l'égard de ceux qui l'habitent depuis des siècles (tribus khas d'origine indonésienne, tribus du rameau Thaï, populations chinoisantes, par moins de ving-trois races). Un population clairsemée, en majorité fort arriérée et qui ne tend pas à s'accroître, y vit chichement des ressources du sous-sol avare qui suffit à peine à la nourrir. Pour les Européens, c'est l'isolement et le manque de confort.

Dans l'ensemble, la population est sympathique et facile à commander : elle apprécie la tranquillité qu'elle doit à notre occupation qui a mis fin précédemment  à  la grande piraterie ; elle exécute de bonne grâce les travaux indispensables qui lui sont demandés.

C'est le cumul des fonctions qui fait du "chef de poste" le seigneur du lieu. Redoutable honneur, chargé de servitudes, dont il tire ses joies. Chef militaire d'abord il doit foncer avec ses gens d'armes à la moindre alerte, au moindre tamtam d'un village apeuré, pour en découdre comme au Moyen Age, si faire se peut. Délégué à la police frontière, il règle avec son homologue chinois les petits incidents, les petits problèmes qui surgissent de part et d'autre de la ligne pointillée entre les hameaux presque identiques et souvent parents. Ou délégué administratif, oeil et voix du Commandant du Territoire, inspecteur et conseiller des notables locaux, recueille les doléances, examine les plaintes, ravitaille, prévoit, suggère, décide et rend compte.

La guerre ne s'est pas encore fait sentir dans ce coin reculé du Nord-Laos. Les échos de la première agression nippone de Langson et du conflit franco-siamois n'ont pas atteint ce havre de paix.

En outre, les Japonais n'ont pas jugé utile d'occuper la région qui ne correspond pas à une voie de pénétration.

*

A l'échéance de la durée légale du service militaire, le 25 octobre 1941, et en raison de l'entrée du Japon dans la guerre du Pacifique, je suis maintenu obliga-toirement sous les drapeaux en qualité de réserviste, jusqu'à la fin des hostilités. A cet égard, je suis muté à la portion centrale du régiment de Hanoï, au centre d'instruction de Tong, pour la formation des jeunes recrues indochi-noises, sous les ordres du capitaine Géneau, assisté des officiers ci-après :

-le sous-lieutenant de réserve Collomb, ancien élève du lycée Albert Sarraut,

-le sous-lieutenant de réserve Tran Van Don (3), sorti de l'école de Saint-Maixent et arrivé de métropole par l'un des derniers bateaux ayant atteint l'Indochine en 1941.

Je mènerai au Tonkin, avec le garde de sous-lieutenant de réserve, cette vie de garnison durant trois années au sein d'une armée d'armistice qui sut faire respecter, pour l'essentiel, la souveraineté française jusqu'au 9 mars 1945, en dépit des difficultés résultant d'une cohabitation avec une armée étrangère.

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(1) Explorateur français, vice-Consul à LUang Prabang (1886) ; il obtint la reconnaissance du Protectorat français sur les Meos et les Thaïs du Haut-Laos.

(2) Promu par la suite au grade supérieur, le commandant Soulié fut nommé chef du poste de Dong Dang (près de Langson). Lors du coup de force nippon du 9 mars 1945, il a défendu héroïquement son poste attaqué furieusement par les Japonais et a succombé sous le nombre.

(3) Sujet vietnamien, naturalisé français, Tran Van Don vécut en France au début de la seconde guerre mondiale. Avec l'indépendance du Vietnam, il reprendra sa nationalité vietnamienne pour servir dans l'armée vietnamienne jusqu'au grade de général, chef d'état-major. Il acceptera ensuite le portefeuille de Ministre de la Défense qu'il abandonnera en 1975, avec la chute de Saïgon pour se retirer aux U.S.A. en Californie. Il est décédé à Paris en l'an 2000.

   
   
 
   
   
   
  LES TRIBUS KHA
 
   
 
   
 
   
  LES TRIBUS DU RAMEAU THAI
 
   
 
   
  POSTES - VILLAGES - PAYSAGES
 
  Phongsaly
   
 
  Poste de garde indigène et village Lu de HASTA
   
 
  Panorama d'OUNEUA
   
 
  Blockhaus du poste militaire d'OU-NEUA
   
 
  SALA NAM-PUTT, sur le chemin muletier Phong-Saly-Outay
   
 
  Le sous-préfet chinois de Muong-Lé fait défiler son escorte devant les officiers français près de TALOUPIN
   
 
  Passage du NAM-OU à Outay au début de la saison des pluies
   
 
  Tirailleurs indochinois et réguliers chinois à la frontière près de TALOUPIN
   
 
   
 
  Danseurs Lu d'OUTAY
   
 

L'ENTREE  EN GUERRE (Septembre 1939 - Juin 1940)

L'agression hitlérienne contre la Pologne à l'aube du 1er septembre entraîne la France et la Grande Bretagne à décréter la mobilisation générale le jour même puis, à se déclarer en guerre avec l'Allemagne, le lendemain. L'Empire tout entier suit la Métropole.

Dans le même temps, le Japon, toujours enlisé avec son armée dans les suites de « l'incident de Chine » saisit l'occasion du conflit européen qui absorbe l'énergie des puissances occidentales pour s'engager, sans trop de risques, vers l'Asie du Sud-est.

C'est dans ces conditions que l'Union indochinoise entre en guerre aux côtés de la métropole. Le territoire est relativement calme et la population demeure sereine.

1 - Organisation générale de la défense indochinoise :

Le jour même où le général Catroux, nouveau gouverneur général de l'Indochine, qui succède à Jules Brévié, prend ses fonctions à Hanoi, c'est le début de la seconde guerre mondiale dont nul n'imagine les conséquences pour l'Indochine.

L'organisation de ce territoire pour le temps de guerre est régie par une instruction signée dès le 19 août 1939 par le gouverneur général Brévié.

Recevant les directives du Ministre des Colonies, le gouverneur est responsable de la défense de l'Union. Il est assisté dans cette tâche par :

 1° / une commission d'études de la Défense nationale, réunissant les responsables civils et militaires chargés de la mobilisation des ressources et de l'organisation du pays en temps de guerre.

En ce qui concerne la défense de l'Union dans son aspect strictement militaire, le gouverneur général dispose des forces terrestres, navales et aériennes qui sont affectées au Territoire.

 2°/ un Conseil de défense de l'Indochine, présidé par le gouverneur général et formé des trois commandants des forces, du secrétaire général du gouvernement et des deux officiers généraux les plus anciens de l'infanterie et de l'artillerie, est chargé d'étudier les questions relatives à la défense de l'Union et de donner un avis sur les mesures à prendre en cas d'urgence, sans attendre l'approbation ministérielle.

La décision de passer de l'organisation du temps de paix à celle du temps de guerre est prise par le gouverneur général sur ordre du Gouvernement dans des éventualités bien précises d'agression et de tension internationales.

 2- La mobilisation des moyens :

Dans les premiers mois de 1939, l'Indochine dispose pour sa défense et sa sécurité intérieure de :

FORCES TERRESTRES :

-    29 bataillons d'infanterie 7 groupes d'artillerie

-    2 compagnies du génie

Soit, 30.000 hommes dont 17.000 Indochinois.

FORCES NAVALES DE LA MARINE INDOCHINE :

Neuf bâtiments de faible tonnage : 1 aviso colonial, 3 canonnières fluviales au Tonkin, 2 canonnières en Cochinchine et 3 navires de la mission hydrographique. Soit, un effectif de 800 hommes dont la moitié d'Indochinois.

FORCES AERIENNES :

A l'exception de chasseurs Morane 406 de conception et de fabrication récentes, le parc aérien Indochinois est composé de matériels anciens et comprend : -    4 escadrilles d'observation dotées de Potez 25,

2 escadrilles de bombardement Farman 221 et Potez 542,

2 escadrilles de chasse dotées notamment de Morane 406,

Enfin le Loire, un avion de reconnaissance-bombardement. Il en existe une dizaine d'exemplaires.

Au total, 80 appareils anciens et 1.500 hommes dont 500 Européens.

L'ensemble de ces forces Terre-Air-Mer représente un effectif total de 32.000 hommes auxquels s'ajoutent des forces militaires d'environ 16.800 gardes et partisans.

 LES FORCES NAVALES D'EXTREME-ORIENT (FNEO) :

Le théâtre maritime d'Extrême-Orient s'étend des Iles Kouriles au Nord, au détroit de Malacca au Sud. En outre, l'amiral commandant les FNEO assume les fonctions de commandant supérieur des forces de Terre et de Mer en Chine et, après l'entrée en guerre, celle de commandant du théâtre d'opérations de l'océan indien, dont la zone de responsabilité s'étend jusqu'à Djibouti en passant par Madagascar.

Depuis mai 1939, le contre-amiral Decoux détient ce poste.

La mission dévolue aux FNEO est de faire acte de présence dans les mers de Chine, d'assurer la protection des intérêts nationaux établis dans les concessions françaises de Chine, de participer à la défense de l'Indochine, sur réquisition du gouverneur général, enfin de défendre la liberté des communications maritimes nécessaires à ses liaisons avec la Métropole.

Pour assumer l'ensemble de ces missions, les moyens dont disposent les FNEO sont, eux aussi, particulièrement faibles. Ils se réduisent à neuf bâtiments (dont le Suffren et le Lamotte-Piquet) et quatre canonnières fluviales.

Les effectifs marines des FNEO s'élèvent à 2.000 hommes dont environ 120 officiers et 300 indochinois.

3 - La coopération interalliée :

Dans cette partie du monde, les intérêts de la France et ceux de la Grande-Bretagne ont une plage commune et leur défense implique une coopération militaire et une coordination des actions, dans le domaine naval en particulier.

C'est pour cette raison que se réunissent à Singapour du 22 au 27 juin 1939 les principaux chefs des deux puissances alliées : du côté français, le général Martin, commandant supérieur des troupes en Indochine, l'amiral Decoux, commandant les FNEO et le colonel Devèze, commandant de l'Air, du côté anglais, l'amiral Percy Noble, commandant le « China Station », le général Grasset, commandant la Place de Hong Kong et le général Dobbie, commandant le camp retranché de Singapour.

Là, toutefois, s'arrête cette ébauche de coopération interalliée. L'étendue du théâtre d'opérations, l'inconnue des intentions nippones et américaines, la pauvreté des moyens terrestres et aériens dont disposent les deux alliés dans cette zone, ne permettent pas, pour l'instant, d'envisager sérieusement, un appui réciproque, hors du domaine naval.

 COMMANDEMENT SUPERIEUR DES TROUPES D'INDOCHINE

Général MARTIN                 1939

Général MORDANT             20-1-41

Général AYME                     23-7-44

Commandant de la Division du Tonkin :

Général CAZIN                    1939

Général AYME                     10-3-41

Général SABATTIER           23-7-44

 Commandant de la Brigade d'Annam-Laos :

Général  BOURDEAU         1939

Général  TURQUIN            24-1-41

 Commandant de la Division de Cochinchine-Cambodge :

Général  RENDIGER           1939

Général  PELLET                 2-41

Général   QUILICHINI        8-41

Général DELSUC                 43-44

 FORMATIONS DE L'ARMEE DE TERRE :

9° Régiment d'Infanterie Coloniale (9°RIC)  Garnisons : Hanoi' - Langson - Cao-Bang Bac Kan - Thai Nguyen

10° Régiment Mixte d'Infanterie Coloniale   Hué - Savannaket (10° RMIC) Vinh - Vientiane

11° Régiment d'Infanterie Coloniale (11°RIC) Saigon - Thu Dau Mot – Cambodge

19° Régiment Mixte d'Infanterie Coloniale  Haïphong - Quang Yen (19°RMIC) Moncay - Tien Yen Yen Bay – Cambodge

1° Régiment de Tirailleurs Tonkinois (1°RTT) Hanoi'- Tong Langson - Lao-Kay - Laïchau Hagiang - Phong Saly

3° Régiment de Tirailleurs Tonkinois (3°RTT) Bac Ninh – Langson Dap Cau - Cao-Bang Lang Son - Ky Lua

4° Régiment de Tirailleurs Tonkinois (4°RTT) Nam Dinh - Yen Bay Ha Giang - Kien An

Régiment de Tirailleurs Annamites Saïgon - Tay Ninh - Cap Saint-Jacques

Régiment de Tirailleurs Cambodgiens Pnom-Penh – Kratié - Battambang - Kompong-Cham

5° Régiment Etranger d'Infanterie (5°REI)        Viétri – Tong - Dap Cau - Tuyen Quang

4° Régiment d'Artillerie Coloniale (4°RAC)     Hanoï - Lang Son - Dap Cau - Tong Haïphong - Do Son

5° Régiment d'Artillerie Coloniale (5°RAC)      Saïgon - Phnom Penh - Cam Ranh - Cap Saint-Jacques

   
 

LES PREMIERS COMBATS (juin 1940-mai 1941)

1 - Conséquence de l'armistice.

Les conditions du double armistice signé entre la France et l'Allemagne d'une part, la France et l'Italie d'autre part, sont extrêmement vagues en ce qui concerne le sort réservé aux troupes stationnées outre-mer. L'article IV de la convention de Rethondes est imprécis : il stipule que l'armée française devra être démobilisée et désarmée à l'exception « des troupes nécessaires au maintien de l'ordre intérieur » dont le volume sera déterminé par les commissions d'armistice mises en place à Wiesbaden et Turin. Ce n'est que verbalement que le général Huntziger fait préciser par les Allemands que les effectifs autorisés seront de l'ordre de 100.000 hommes pour la France non occupée. Il n'est fait aucune allusion au volume des forces coloniales stationnées outre-mer.

L'article VIII traitant de la Marine laisse apparaître la même imprécision.

Ce sera qu'un an plus tard, au mois d'août 1941, qu'une délégation de la commission d'armistice allemande sera mise en place à Saïgon, dirigée par le docteur Neuwmann d'abord, le docteur Thomas ensuite ; cette délégation n'aura qu'un rôle insignifiant et n'apportera aucune entrave aux activités militaires. 

2 - La pression japonaise.

 La débâcle militaire française en métropole fournit en juin 40 au gouvernement impérial nippon l'occasion d'imposer ses vues. La menace paraît claire au général Catroux, gouverneur général de l'Indochine depuis 1939. Les 3 divisions de l'armée de Canton constituent un danger sur la frontière tonkinoise. Le 16 juin, de lui-même le général Catroux interdit le trafic d'essence vers Kunming (terminus de la ligne du Yunnan). Néanmoins, trois jours après, les Japonais envoient un ultimatum à Hanoi'. Tout transport de marchandises vers la Chine, avec laquelle le Japon était en guerre non déclarée, doit être arrêté, des contrôleurs nippons installés à la frontière et à Haïphong devant pouvoir se livrer aux vérifications nécessaires. Catroux cède, au moment même où les Britanniques acceptent d'interrompre le trafic sur la route birmane. Le gouverneur général a pris sa décision sans consulter le Gouvernement, alors à Bordeaux. Sa faiblesse face aux Japonais et son indépendance à l'égard du Ministère des Colonies valent à Catroux d'être limogé. Celui-ci s'est justifié dans un télégramme du 23 juin : « Quand on est battu, qu'on n'a pas d'avions, pas de D.C.A., pas de sous-marins, on s'efforce de garder son bien sans avoir à se battre et on négocie. C'est ce que j'ai fait. J'ai pris mes responsabilités. Je le ferais encore. Vous dites que j'aurais dû vous consulter. Je suis à 4.000 lieues de vous et vous ne pouvez rien pour moi ». L'Indochine était totalement isolée. Les Anglais ne pouvaient rien faire pour aider le général Catroux, comme le lui expliquera le 28 juin à Saïgon l'amiral Percy Noble, commandant en chef des forces britanniques à Singapour. Les Américains, qui avaient été pressentis, répondaient qu'ils ne pouvaient intervenir.

L'amiral Darlan, déjà bien en cour, propose pour lui succéder un de ses pairs, l'amiral Decoux, commandant les Forces Navales d'Extrême-Orient (F.N.E.O.), qui a l'avantage d'être sur place. A cette occasion, ce groupement déjà diminué à cause de la guerre, sera dissous. 

3 - La première agression nippone (Langson 22/25 septembre 1940).

 La nomination de l'amiral Decoux a lieu le 22 juillet 1940. Mais, entre-temps, le général Catroux a dû engager des discussions sur le droit de passage des troupes nippones à travers le Tonkin. A cette occasion, de nouvelles exigences sont avancées. Ce qui conduit le Gouvernement de Vichy à signer le 30 août un accord de principe avec celui de Tokyo. En échange de la reconnaissance de la souveraineté française sont acceptés la position privilégiée et les intérêts dominants de l'empire nippon en Extrême-Orient. Les modalités d'application seront réglées sur place. Le 19 novembre, Tokyo lance un nouvel ultimatum. Un accord est conclu in extremis. Les Japonais pourront disposer de trois aérodromes pour faire stationner 6.000 hommes au nord du Fleuve Rouge. Ils auront le droit de traverser le Tonkin en direction du Yunnan, mais le total des troupes impériales ne devra pas excéder 25.000 hommes. Enfin, l'armée de Canton, en difficulté face aux Chinois, pourra être transférée à Haïphong et rembarquée, suivant un arrangement particulier.

 Avant que n'expire le délai de l'accord, signé dans l'après-midi du 22, le commandant de l'armée de Canton engage les hostilités le soir même. La 5ème Division japonaise franchit la frontière la nuit même et attaque sur 70 km de front les postes de Dong Dang, Chima et Binh Hi. Croyant à une méprise, le détachement motorisé de Langson se rendant de nuit vers Dong Dang se heurte aux avant-gardes adverses et le lieutenant-colonel Louvet qui se trouvait en tête de son détachement, est tué sur le coup. Il est le premier mort de la guerre du Pacifique.

 Français et Japonais seront aux prises durant trois jours, l'envahisseur visant à s'emparer de Langson par une double manœuvre en tenaille par l'ouest et par l'est, exécutée les 23 et 24 septembre. Notre aviation légère se livre à de nombreuses reconnaissances mais n'effectue aucun bombardement, par crainte de représailles, étant donné la situation ambiguë du moment.

 L'offensive japonaise ne peut être contenue. Au matin du 25, le réduit de Ky Lua est pris sous un violent tir d'artillerie. Un malheureux coup au but atteint de plein fouet le colonel Louât de Bort et décime son état-major. A 10 h 40, Hanoï donne l'ordre de cessez-le-feu et prescrit d'entrer en liaison avec les Japonais. Un ultimatum rejette sur les Français la responsabilité des hostilités et exige le rassemblement des troupes françaises qui doivent rendre les armes.

 Durant le même temps, un débarquement japonais se produisait aux environs de Do Son (près de Haïphong). Effectué le 26 septembre, il ne rencontrera aucune résistance de la garnison française qui dut cependant rendre ses armes et abandonner la place à l'envahisseur.

 De Tokyo, l'empereur Hiro Hito ordonne la cessation des hostilités, la libération des prisonniers et la restitution des matériels. Les forces françaises regagnent leurs garnisons et l'administration est remise en place.

 Cette affaire, qui aurait été considérée comme relativement modeste pour des Européens eut en Asie une conséquence psychologique importante. Les Français « vaincus » avaient redressé la situation de la province de Langson et y avaient rétabli la légitimité de l'autorité française, gravement atteint trois mois auparavant par la défaite de la France.

 Provoquée par de vieilles revendications d'un état voisin, une autre affaire va apparaître peu après.

4 - Le conflit franco-siamois.

 Seul état indépendant et non colonisé de la péninsule indochinoise, le Siam, qui ne prendra le nom de Thaïlande qu'en 1939, devient une monarchie constitutionnelle dont l'homme fort en 1940 est le Maréchal Luang Phibul. Son ambition fondamentale est la création d'une grande Thaïlande englobant tous les territoires de langue thaïe de la péninsule. C'est ce que l'on a appelé le « Panthaïsme ».

A la faveur de la défaite française en Europe et devant la pression japonaise sur l'Indochine, le gouvernement siamois présente à Hanoi' ses revendications sur les rectifications de frontières avec le Laos et le Cambodge.

Après le refus poli de la colonie, les premières escarmouches se manifestent le long du Mékong et la guerre éclate dès le mois de septembre 1940. Les hostilités s'intensifient au mois de novembre sous forme de tirs d'artillerie et de raids d'aviation.

Au Laos, deux territoires de rive droite du Mékong sont visés : les provinces de Sayaboury et de Bassac.

 Au Cambodge, les hostilités prennent une autre envergure, la cavalerie siamoise, appuyée par l'artillerie, pénètre en force dans la région de Sisophon. Le dispositif français est reporté en arrière, mais l'initiative reste aux forces ennemies.

Une vigoureuse contre-offensive française, préparée dès le 20 novembre, regroupe quatre bataillons et deux groupes d'artillerie, ainsi qu'un détachement motorisé. La mise en place du dispositif se heurte aux difficultés du terrain et du manque de renseignements. Le 16 janvier, le combat s'engage mais l'infanterie française est contrainte au repli, entraînant celui de l'artillerie. Les chars thaïlandais aidés par leur aviation enfoncent le dispositif français. Malgré plusieurs succès ponctuels du 16 au 20 janvier, la contre-offensive française se traduit par un échec.

C'est dans le secteur maritime que se décidera la cessation des hostilités, grâce à la victoire navale de Koh Chang. Le 17 janvier, en réplique aux attaques des Siamois, la petite escadre d'Indochine, comprenant le croiseur Lamotte-Piquet, les avisos coloniaux Dumont d'Urville et Amiral Chaîner, les avisos Marne et Tahure, sous le commandement du capitaine de vaisseau Bérenger, effectuait un raid dans les eaux ennemies, à plusieurs centaines de miles de ses bases et, au cours d'un engagement de deux heures, à Koh Chang, dans un dédale d'îlots, mettait hors de combat deux garde-côtes cuirassés, d'une puissance de feu pourtant nettement supérieure, et trois torpilleurs.

La flotte siamoise, réduite d'un bon tiers, n'est plus en mesure d'inquiéter notre Marine et notre littoral. Les hostilités cessent le 28 janvier mais la convention d'armistice ne sera effective que le 31 janvier. Les pourparlers durent encore trois mois entre la France et la Thaïlande à Tokyo, mais après deux ruptures au cours desquelles des escarmouches seront encore lancées par les Siamois le long de la ligne de cessez-le-feu, les négociations aboutiront enfin le 9 mai 1941 au Traité de Paix où le Japon dictera sa volonté. L'Indochine est amputée de deux provinces laotiennes de la rive droite du Mékong et le Cambodge perd la totalité de la province de Battambang, ainsi que celle de la partie de Siem Réap et de Stung Treng au nord du 15ème parallèle jusqu'au Mékong.

 Si le Traité de Paix et les conditions de détention de nos compatriotes ont été humiliants pour la France, l'Indochine éprouve peu à peu un sentiment d'abandon de la Métropole qui fera cependant un effort méritoire pour lui envoyer des renforts de cadres militaires et de troupes jusqu'en juillet 1941, date à partir de laquelle toutes liaisons maritimes seront définitivement coupées.

 L'incident de Langson et l'incident thaïlandais montrèrent avant tout la faiblesse de F armée française d'Indochine. Aussi renforcèrent-ils la conviction de l'amiral Decoux qu'il fallait à tout prix ménager les Japonais, sous peine de subir une défaite écrasante ?

   
 

L'INDOCHINE   ET   L'AMIRAL   DECOUX (juin 1941-juin 1944)

 D'avril à décembre 1941, la guerre s'étend en Extrême-Orient entre l'empire nippon et les puissances alliées. En adhérant au Pacte tripartite, le Japon a lié son sort à celui des puissances de l'Axe. Le gouvernement de Tokyo est aux mains du parti des militaires de l'amiral Tojo. Moins de deux mois plus tard, c'est l'attaque surprise de Pearl Harbour, signal du déferlement de l'armée du Soleil Levant sur l'Asie du Sud-est et sur le Pacifique.

Grâce à sa puissance aéronavale, l'armée japonaise étend sa suprématie des confins des Indes, et du point de départ de la route birmane, jusqu'au seuil de l'Australie et des Nouvelles-Hébrides.

Au printemps 1942, la bataille de la mer de Corail en mai, celle de Midway en juin porte un double coup d'arrêt à l'avance nippone. En Birmanie, après avoir péniblement freiné l'avance japonaise, les Britanniques tentent de dégager la route approvisionnant la Chine, tandis que le généralissime Tchang Kaï Check, avec l'appui des appareils de la XIV0 armée de l'Air américaine, fixe les Nippons sans parvenir à les repousser.

En Europe et dans le bassin méditerranéen, les forces de l'Axe sont passées, elles aussi, à la défensive.

La rentrée militaire de la France sur le théâtre des opérations, l'existence d'une autorité politique représentative auprès des Alliés, constituent l'événement capital de cette période. Le comité français de libération nationale, institué le 3 juin 1943 exerce maintenant la souveraineté française et « dirige l'effort de guerre français sous toutes ses formes et en tous lieux ». Héritier du Comité national de Londres qui, dès le 9 décembre 1941 et par solidarité avec les Alliés, avait déclaré la guerre au Japon, ce nouveau pouvoir se trouve ainsi en état d'hostilités avec Tokyo.

Au milieu de cet embrasement général, paradoxalement, l'Indochine, dans son isolement, pourrait apparaître comme un asile de paix, subissant toutefois les contrecoups du conflit mondial. Tantôt ilot noyé, mais toujours émergeant dans la marée nippone, elle est contrainte de céder aux exigences de ce dangereux voisinage par l'ambassadeur nippon à Vichy et, par obligation, demeure fidèle au gouvernement de Vichy.

Tel est le cadre général dans lequel se trouve l'Union indochinoise entre 1941 et 1944. Toujours maîtresse de son administration, de sa police, de son armée, la colonie repliée sur elle-même, s'efforce de survivre au cours de cette longue et difficile période d'isolement.

L'armée d'Indochine constitue la garantie première de cet effort de survie.

 1- La cohabitation franco-japonaise

Le gouvernement de Tokyo offre maintenant au gouvernement de Vichy en raison d'impérieuses nécessités de sécurité nationale et de défense de sa position en Asie une coopération militaire « pour la défense en commun de l'Indochine française ». Cette proposition est présentée le 14 juillet 1941 par l'ambassadeur nippon à Paris. Pour concrétiser cette coopération, le Japon demande que lui soient accordés l'envoi en Indochine du Sud de 40.000 hommes et des forces navales et aériennes jugées nécessaires, l'utilisation de huit bases aériennes et de deux bases navales, la libre circulation et la possibilité d'exécuter des manœuvres, enfin, les devises indispensables à ces forces pour vivre sur le pays.

A Vichy, l'amiral Leahy, ambassadeur de Washington, conseille de gagner du temps. Le 29 juillet, cependant, le gouvernement français doit s'incliner devant P ultimatum présenté par Tokyo car, déjà, en Indochine, les débarquements de troupes ont commencé.

Le Japon renouvelle son engagement de respecter les droits et intérêts de la France en Extrême-Orient, ainsi que l'intégrité territoriale de l'Union. Les deux gouvernements s'engagent ensuite à coopérer militairement pour la défense en commun de l'Indochine française et, à cet effet, la France accorde à l'armée nippone les facilités demandées.

L'installation des unités nippones qui refusent « baraquements et paillotes », entraîne des complications, exige l'évacuation des casernements par les troupes françaises (Saigon, Bien Hoa, Nha Trang, Cam Ranh, Cap Saint-Jacques) et la réquisition de bâtiments administratifs et d'écoles.

Fin septembre, le commandement japonais fait part de son intention de faire débarquer au Tonkin 50.000 nouveaux soldats. Cette nouvelle exigence est contraire aux accords de septembre 1940 et les directives de Vichy sont de préparer à « repousser par la force toutes tentatives de débarquement d'effectifs supérieurs à ceux prévus par la convention en vigueur». Devant la ferme attitude des négociateurs français, les Japonais consentent à diminuer leurs prétentions et à rester dans les limites prévues.

Le 15 octobre, les premiers contingents nippons débarquent à Haïphong. Au début du mois de décembre, ce sont ainsi 63.000 soldats japonais (26.000 au Tonkin, 24.000 en Cochinchine, 10.000 au Cambodge, 3.000 en Annam), 350 avions et 230 blindés, qui sont stationnés en Indochine.

Dans la nuit du 7 au 8 décembre 1941, les troupes nippones occupent dans Hanoï certains bâtiments publics et s'emparent du consulat des Etats-Unis. Au même instant, le général Cho, représentant du commandement japonais remet à l'amiral Decoux une déclaration faisant part de l'ouverture des hostilités entre le Japon, d'une part, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, d'autre part, et deux projets d'accord, l'un général posant le principe d'une collaboration étroite pour la défense en commun de l'Indochine, l'autre de détail sur les dispositions à prendre à cet effet.

A l'issue de négociations serrées, le gouverneur général ne peut que s'incliner et signer le 9 décembre, l'accord local qui confirme le principe d'une défense commune et confie à l'armée nippone la défense de l'Indochine du Sud, et aux forces françaises celle de l'Indochine du Nord.

Ainsi, plutôt que d'inclure la colonie française dans ses objectifs militaires au cours de sa marche offensive vers le Sud-est asiatique, Tokyo choisit de s'en faire un allié forcé. Ce procédé lui économise une campagne et lui épargne une occupation toujours aléatoire et les charges d'une administration. Disposer en toute sécurité de bases militaires, servant de tremplin d'abord, de relais ensuite, sert les intérêts stratégiques japonais infiniment plus que la possession d'un territoire qu'il faudrait peut-être surveiller.

Bien que prévues par les accords de juillet, des rencontres d'état-major destinées à élaborer un plan de défense commun, n'auront jamais lieu. Pour l'armée d'Indochine commence une difficile période de cohabitation. Les rapports demeureront toujours corrects, malgré quelques rares incidents toujours localisés et rapidement réglés. Entre 1942 et 1944, les effectifs japonais se maintiendront entre 30.000 et 40.000 h. la moitié de ceux-ci étant stationnés en Cochinchine. 

2 - L'usure du potentiel militaire de la colonie.

 Au point de vue quantitatif, la maintenance des effectifs des forces terrestres à un niveau convenable ne pose aucun problème. Une démobilisation partielle a été réalisée à deux reprises au cours de l'été 1940, puis à la fin du conflit thaïlandais. Les effectifs globaux de l'armée de Terre ont été ramenés à 54.500 h. (19.000 Européens et 35.500 Indochinois). L'aspect qualitatif, en revanche, devient tous les jours plus critique. La démobilisation a restitué aux activités du secteur civil les cadres et les techniciens qui leur étaient indispensables. L'encadrement des troupes indochinoises et le fonctionnement des services techniques s'en ressentent.

La population militaire blanche vieillit. Les relèves sont interrompues, le dernier convoi est arrivé à Saigon le 2 novembre 1941.

Un problème identique se pose pour le maintien en condition des matériels. Par message, le Gouvernement de Vichy fait connaître que « la commission allemande d'armistice interdit tout envoi de matériels et de munitions de France ou de Madagascar. Une seule voie reste donc ouverte, conclut le télégramme, celle des achats en Amérique ».

Le colonel Jacquin, attaché de l'Air à Washington, poursuivant la mission entamée l'année précédente, signale que les résultats en demeurent nuls, le Gouvernement américain ne voulant pas prendre le risque de voir son matériel tomber entre les mains de ses futurs adversaires. La voie américaine fermée, le matériel disponible demeure celui qui est en service. 

3 - Le problème du moral.

 Une armée restant l'arme au pied durant plus de trois longues années, alors que partout dans le monde et à sa portée même, le conflit s'amplifie et le combat fait rage, ne peut manquer de provoquer une crise grave dans son moral.

Sur les 19.000 militaires européens qui forment l'ossature des forces terrestres plus de 80% sont des anciens, c'est-à-dire sont arrivés dans la colonie avant 1939. Les autres proviennent de la relève normale ou des renforts acheminés à l'occasion du conflit thaïlandais.

La grande majorité des militaires est mariée et vit en famille. Le problème de la sécurité des familles demeurant en Indochine est une des préoccupations du commandement. Vulnérables dans le cas d'une agression nippone, par leur présence, elles risquent d'avoir une influence néfaste sur le moral des militaires. Le général commandant supérieur envisage, un instant, de les rapatrier sur Madagascar.

Un moment déroutée par la débâcle de 1940, puis touchée par les événements de Langson et la guerre thaïlandaise, la plus grande partie de la population militaire (et civile) s'installe dans une fausse sécurité, admet le fait accompli de la présence nippone, parfaitement discrète et s'en remet avec confiance à la politique de la « Révolution Nationale » qu'appliquent, sans parfois trop de nuances, l'amiral Decoux et son équipe. La vie de garnison sur fond colonial reprend ses droits, l'activité mondaine se maintient, tant avec le milieu civil des fonctionnaires qu'avec une certaine aristocratie et élite annamites, le thé chez l'impératrice d'Annam est une invitation toujours aussi prisée.

Les « nouveaux », ceux de la relève et des renforts et parmi lesquels certains ont déjà effectué un premier ou un second séjour en Indochine ou en Chine, possèdent une mentalité légèrement différente. Ils ont, en effet, presque tous participé aux combats de mai-juin 1940 sur le front français, ils ont connu la défaite et la déroute, et en sont profondément marqués. Ils réalisent mieux l'enjeu final d'une guerre totale et mondiale. Partis de la Métropole vaincus, ils aspirent à la revanche et sont persuadés de reprendre les armes contre l'allié asiatique des puissances de l'Axe. Les plus jeunes, surtout, se sont portés volontaires au titre des « engagements spéciaux pour l'Indochine » afin de fuir la France à demi occupée et trouver outre-mer les raisons d'espérer et d'agir. C'est ainsi, en particulier, que débarquent à Saigon plus de deux cents aspirants que la fin des hostilités avait arrêté dans leur formation militaire. Ce seront les chefs de section des années 1942-1945.

Parmi les nouveaux débarqués, certains, les plus âgés, sont marqués par la défaite, dans un sens différent et font preuve d'un pessimisme que justifie, à leurs yeux, l'expérience vécue dans des postes de responsabilité et de commandement. C'est malheureusement l'attitude que l'on prête à celui qui héritera des délicates fonctions de Commandant supérieur, le général Mordant.

Ces nouveaux, enfin, ne sont pas accompagnés de leurs familles et vivent en célibataires. Dégagés du souci de la sécurité des leurs, en cas de crise locale, ils sont dans un certain sens plus disponibles. Pour eux, toutefois, l'isolement affectif et l'inquiétude sur le sort des familles restées en France, s'accroissent du fait des événements et de l'interruption des communications.

A l'exception de certains, bien tranquilles et routiniers, il est certain que les cadres européens sont devenus extrêmement fragiles et traversent une crise psychologique et morale qui risque de mettre en cause l'homogénéité et le peu d'efficacité que possède encore l'armée indochinoise. Cet état d'esprit se traduit par un manque de confiance vis-à-vis du commandement et des cadres supérieurs et constitue un danger pour l'esprit de discipline.

A l'échelon du gouvernement général, les excès d'une politique de répression menée contre les opinions, les idées et les attitudes taxées d'antinationales, ne passent pas inaperçus. Des officiers soupçonnés d'appartenir à la franc-maçonnerie et ceux d'origine juive sont congédiés et surveillés. Les cadres manifestant une trop grande sympathie pour le gaullisme et les Alliés sont également l'objet d'une surveillance étroite.

Le manque de confiance dans la hiérarchie et l'apparente soumission à une puissance étrangère incitent quelques militaires à rejoindre les forces françaises libres en passant par la frontière sino-tonkinoise. Plus d'une douzaine d'officiers et autant de sous-officiers sont ainsi parvenus à passer en Chine : le capitaine d'aviation Pouyade s'envole de Bach Mai', le 2 octobre 1942, à bord d'un Potez 25 et deviendra le commandant de la fameuse escadrille « Normandie-Niémen ». Dans le sens Chine-Indochine, le lieutenant de réserve Pierre Boulle, le futur auteur du Pont de la rivière Kwaï, échoue dans les prisons tonkinoises au mois d'août 1942.

A partir de 1944, la mission militaire française en Chine dissuade les candidats à l'évasion et fait connaître que, sauf cas particulier, le devoir de chacun est de rester en Indochine. Cela n'empêche pas, le 2 novembre de cette même année, six sous-officiers aviateurs dont deux adjudants pilotes, de gagner la Chine à bord de deux Potez.  

4 - Le Commandement et son action.

 La fin de la campagne contre la Thaïlande coïncide avec un renouvellement presque complet du Haut Commandement.

 Le général Mordant est désigné par Vichy pour prendre les fonctions de commandant supérieur des troupes d'Indochine (génésuper) au mois d'août 1940. A cette époque, la liaison maritime Marseille-Saïgon passe par Dakar et le Cap. Il s'embarque le 28 octobre et touche Saïgon le 13 janvier 1941.

Le 20 janvier 1941, le général Mordant occupe officiellement ses nouvelles fonctions. Le 24, le colonel Turquin remplace le général Bourdeau à la tête de la brigade d'Annam-Laos. Début février, le général de Rendinger cède sa place de commandant de la division de Cochinchine-Cambodge, en raison de ses sentiments gaullistes, au général Pellet ; son chef d'état-major, le lieutenant-colonel Magnan le suit dans sa disgrâce. Le 10 mars, le général Aymé succède au général Cazin dans le commandement de la division du Tonkin. Ainsi, en moins de deux mois, les 4 principaux postes des forces terrestres changent-ils de titulaires. Aux échelons subordonnés, le général Sabattier est désigné courant février, pour prendre le commandement de la « zone d'action de Battambang » sur le front thaïlandais, en remplacement du général de Boiboissel.

Durant quatre années, le Haut Commandement connaît une grande stabilité. Le général Mordant conserve ses fonctions jusqu'au 23 juillet 1944, date à laquelle il est remplacé par le général Aymé. Ce dernier a pour successeur à la tête de la division du Tonkin, le général Sabattier, devenu entre temps, commandant le groupement de Cochinchine. La division de Cochinchine-Cambodge est successivement sous les ordres du général Quilichini, succédant au général Pellet, mis à l'écart pour franc-maçonnerie, puis du général Delsuc, quittant le commandement de la brigade de Dapcau. La B. A.L. demeure sous les ordres du colonel, puis général Turquin.

C'est sur les épaules de ces hommes, que repose pendant ces dures années d'isolement toute la responsabilité de la survie des forces indochinoises.

Cette stabilité de commandement, comme toute situation de ce genre, si elle entraîne des avantages certains dans le domaine d'une continuité de pensée et d'action, conduit, en revanche, à l'immobilisme et aux habitudes au détriment d'un esprit novateur.

5 - Les activités opérationnelles de police.

 La mission de maintenir la souveraineté française à l'intérieur des limites de l'Union, qui est confiée à l'armée, passe nécessairement par ce qu'il est maintenant convenu d'appeler le « maintien de l'ordre ». Sur réquisitions des autorités civiles les forces armées participent en renfort des moyens de police, sûreté, garde indochinoise, à la recherche du renseignement, aux patrouilles et tournées de surveillance et, si nécessaire, aux opérations de contrôle, de poursuite ou de destruction, menées contre les bandes de pirates, de contrebandiers ou de rebelles révolutionnaires et nationalistes. Il se trouve que les régions les plus sensibles en ce domaine, sont les provinces frontalières du Nord et, en particulier, celles sous contrôle militaire, les Territoires Militaires. Cette situation provient de la proximité de la Chine, à la fois refuge des exilés de toutes tendances et, de ses limites méridionales, voie de transit de tous les trafics et terre de prédilection de bandes irrégulières.

Entre 1940 et 1945, le 11° territoire militaire de Cao Bang constitue la base inattaquable où se crée, se forme et s'organise le futur mouvement du Viet-Minh. De cette terre d'asile, le Viet Bac, le mouvement progressera vers le sud, fera sa jonction avec les mouvements disparates et toujours incontrôlés du Bac Son et de Langson, pour, au moment voulu, déboucher sur le delta et ses populations ouvrières et paysannes. Il n'est donc pas inutile de suivre les premiers pas en cette région du mouvement Viet-Minh.

En Indochine même, le phénomène révolutionnaire passe pratiquement inaperçu, en dehors des provinces directement touchées. Le mouvement Viet-Minh est inconnu ou fortement sous-estime. A cette époque, en outre, des préoccupations autrement plus importantes en apparence occupent le devant de la scène, favorisant le développement en toute quiétude du mouvement révolutionnaire dans les premières années de son implantation militaire sur le territoire nord-tonkinois.

Après avoir présidé à l'unification des tendances existantes et à la création du Parti communiste indochinois (PCI) à Hong-Kong à l'issue de longs débats de l'année 1930, le leader Nguyen Ai Quoc connaît encore bien des aventures avant de regagner, après trente années d'absence, son pays natal. Il semble que ce soit en décembre 1940 que le chef communiste quitte le Kouang Si pour rentrer en Indochine. Il s'installe dans les grottes calcaires, à proximité du village de Pac Bo, à 2 km de la frontière chinoise et à une dizaine de km au nord-est de Soc Giang dans la haute vallée du Song Bang Giang, en amont de Cao Bang.

A Pac Bo ou plus vraisemblablement à Tsin Tsi en territoire chinois, se réunit, du 10 au 19 mai 1941, la VIII0 session du comité central du PCI. Participent à cette réunion tous ceux qui deviendront célèbres : Vo Nguyen Giap, Pham Van Dong.... Le déclenchement de la guerre mondiale modifie les données du problème qui se pose au PCI. La lutte contre le fascisme devient prioritaire, la lutte des classes lui est subordonnée, le socialisme ne pourra être atteint qu'après la disparition des impérialismes français et japonais. Dans ces conditions, l'union nationale doit se réaliser afin de préparer l'insurrection armée. Cette dernière demande la constitution de bases de guérilla et une organisation militaire capable de s'appuyer sur la population. Le 19 mai 1941, le PCI décide la création d'un front national ouvert à toutes les tendances nationalistes, le « Viet Nam Doc Lap Dong Minh », c'est-à-dire la « Ligue pour l'indépendance du Viet Nam » ou par contraction le « Viet Minh ».

Nguyen Ai Quoc, devenu Ho Chi Minh, connaît de nouvelles aventures, y compris un long séjour dans les prisons chinoises, probablement d'août 1942 à septembre 1943.

La Chine tente d'organiser les réfugiés vietnamiens non communistes en vue de la lutte commune contre les Japonais. En octobre 1942, se crée, sous l'égide du gouverneur du Kwang Si, le « Viet-Nam Cach Meng Dong Minh Hoi » destiné à contrebalancer l'influence du Viet-Minh pratiquement aux mains des communistes. Tout au long de l'année 1943, le nouveau mouvement se heurte au Viet-Minh et ne parvient ni à s'installer sur la frontière, ni à pénétrer à l'intérieur du territoire indochinois.

Vers la fin de 1943, les autorités françaises s'inquiètent de la situation qui se développe ainsi en Haute et Moyenne Région. L'administration indigène locale est reprise en mains, de nouveaux cadres mandarinaux plus nombreux et de meilleure qualité, sont mis en place dans les circonscriptions touchées par le mouvement révolutionnaire. Ces dispositions créent, à la longue, un climat favorable qui parvient à séparer la population des agitateurs et à la mettre à l'abri des pressions et des représailles possibles.

Les résultats sont positifs et les soumissions se multiplient, tandis que les opérations militaires de police rejettent les bandes dans les calcaires et parfois les accrochent. Au mois de juin 1944, une trentaine de rebelles sont surpris par le lieutenant Gentric, chef du poste de Soc Giang, en plein exercice dans le massif du Lung Xung. Les documents saisis donnent une image des buts et des méthodes de ce que l'on comprend, maintenant, être le Viet-Minh. Pour celui-ci, la période qui s'étend de septembre 1943 à juin 1945 est le temps de la « terreur blanche ».

L'été 1944 marque donc un net recul de l'emprise Viet-Minh sur le Nord-Tonkin.

Les postes et les garnisons de la frontière sino-tonkinoise vivent ainsi dans une ambiance de continuelles alertes, qui maintient en éveil la troupe et les cadres, et leur donne une attitude opérationnelle certaine.

   
 

L'INDOCHINE    ET   LE    GENERAL   DE   GAULLE

 En 1940, le Général de Gaulle ne pouvait intervenir en faveur de l'Indochine. « Pour moi, écrira le Général, qui n'était en mesure, ni de soulever en Indochine un mouvement capable d'y prendre les affaires en main, ni d'y briser l'intervention japonaise qu'un tel mouvement n'aurait pas manqué de provoquer, ni de décider les Alliés à s'opposer aux empiétements nippons, je me trouvais, jusqu'à nouvel ordre, contraint à l'expectative ».

Après Pearl Harbor, le Comité national français déclare la guerre au Japon et appelle l'Indochine à la résistance. La première décision est sans effet, la seconde aléatoire. Mais, il convient pour de Gaulle de prendre date.

Pour le moment, il y a lieu de fournir des informations au bénéfice des alliés.

Outre les organismes militaires spéciaux de renseignements (le Bureau des statistiques militaires de Hanoi' dirigé par le colonel Maupin, le Bureau des archives militaires de Saigon dont le chef est le commandant Graille), on trouve, dès le début de 1941, principalement, un mouvement civil d'opposition politique chez les planteurs, les fonctionnaires et les commerçants. Ce mouvement en opposition avec la politique de l'amiral Decoux se manifeste par la création de « réseaux de résistance ». Les liaisons, fréquentes à cette époque entre les milieux d'affaires français et britanniques dans le Sud-est asiatique, assurent la transmission des renseignements au bénéfice des services du colonel Green à Singapour. Les réseaux existants sont : au Cambodge, le réseau de M. Plasson, hôtelier à Pnom Penh, en Cochinchine, ceux de M. Huchet et M. Bocquet, planteurs en Annam, celui de M. Tricoire, ingénieur des mines à Tourane.

A la frontière sino-tonkinoise, les officiers de renseignements, les OR des territoires et subdivisions frontières mettent à profit leur situation pour informer leurs collègues chinois.

Au Tonkin, en juin 1942, se constitue le réseau Gordon, du nom de son animateur, qui est de nationalité canadienne. Il était jusqu'à 1940, chef de l'agence de la Texaco à Haïphong. Installé par la suite en Chine à Long Tchéou d'abord, puis à Kunming, il recrute en Indochine grâce à d'importants subsides des Américains et en faisant appel à ses anciennes connaissances du Tonkin, dont son ami M. Lan, qui devient chef de réseau local. Font partie du groupe MM. Giraud, Lanata, Martin et quelques militaires dont le capitaine Mingant, OR de Langson et le capitaine Driay, exclu de l'armée par les lois anti-juives. Le réseau Gordon s'occupe, en particulier à partir de 1943, de l'évasion des aviateurs américains tombés en Indochine. En outre, cinq stations radios sont installées à Hanoi', Haïphong, Monkay, Tourane et Saigon.

Un élan nouveau se produit en 1942, lorsque se réalise le premier contact par delà la frontière avec les membres de la Mission militaire française de la France Combattante (MMF).

Admise par la Chine au nom de la coopération entre Alliés, la Mission rencontre des oppositions de toutes natures avec les services chinois. Tchung King s'abstient de faciliter le retour de la France dans sa colonie. De son côté, poursuivant une politique anticolonialiste, le président Roosevelt prévoit la constitution d'un conseil de tutelle international à la place du statut de souveraineté française pour l'Indochine.

 
 
   
 

Dans un tel climat politique, la MMF, simple organisme de recherches et de recueil de renseignements, sans pouvoir en exploiter les résultats, doit faire profiter Chinois et Américains des résultats de son activité dans l'intérêt de la lutte commune.

La MMF sera de 1942 à 1944 le seul et unique moyen de liaison entre Alger et l'Indochine.

A la fin de l'année 1943, le Comité français de libération nationale (CFLN) adopte les mesures suivantes : la formation d'un corps expéditionnaire est confiée au général Blaizot et la détermination d'Alger de participer à la libération de la colonie est portée à la connaissance des Alliés par une note du 18 septembre.

Après l'opération «Torch» en Afrique du Nord au début de 1943, après la victoire américaine de Guadalcanal, la résistance de Stalingrad, les pays de l'Axe sont en recul sur tous les fronts d'opérations. Georges Gautier, Secrétaire général du gouvernement de l'Indochine, a rapporté une conversation de novembre 1942 où l'amiral Decoux, constatant le revirement de situation, prédisait la victoire inéluctable des Alliés. Dès ce moment, son souci, comme celui de Boisanger, conseiller diplomatique de l'amiral de fin 1941 à 1945, est d'informer le Comité français de libération nationale de la situation exacte de l'Indochine. A défaut de liaison télégraphique ou autre avec Alger, il convient d'envoyer un porteur d'un long message pour exposer l'évolution de la situation. Un directeur de banque, M. François, est chargé en octobre 1943 de cette mission. Passant par la Chine, celui-ci arrive en novembre à Alger, mais ne réussit pas à rencontrer le Général de Gaulle et sa mission échoue.

D'autre part, Boisanger réussit à entrer en relations avec la mission gaulliste à Tchung King. A Alger, le commissaire aux affaires étrangères, l'ambassadeur Massigli, envoie le 2 novembre 1943 une note au Général de Gaulle, président du Comité de libération nationale, lui suggérant d'utiliser la liaison Boisanger pour appuyer notre demande de « participer aux conseils alliés chargés de la direction de la guerre dans le Pacifique... car il est indispensable que nous soyons tenus exactement informés des projets interalliés » dont on ne connaît rien.

Malheureusement, le Général de Gaulle, dans une lettre personnelle, lui fait savoir que ces démarches ne sont pas « suffisamment précises pour qu'elles soient utilisées ». Il estime, par ailleurs, dangereux d'en informer « les services alliés qui pourraient alors se mettre en travers de notre jeu et en compromettre le résultat ». Cette crainte de voir « les Alliés se mettre en travers de ses desseins » restera pour lui une idée fixe.

Pour sa part, l'amiral, obnubilé par son devoir de garder l'Indochine à la France, maintenait avec le Japon un équilibre difficile. A cet effet, il avait plaidé « j'avais le devoir de m'appuyer sur le seul gouvernement dont je pouvais me réclamer vis-à-vis des tiers, le seul aussi avec lequel le Japon acceptât de négocier ». Il ne pouvait que rester fidèle au gouvernement de Vichy.

Il ne se rappelait pas que Catroux lui-même, lors de ses adieux aux Français d'Indochine le 20 juillet 1940, leur disait : « qu'il serait resté à la tête de l'Indochine si le bien de ce pays l'avait exigé ». Mais, avait-il ajouté, « il en serait résulté une modification du statu quo en Extrême-Orient qu'une grande puissance n'eût pas tolérée ». Il voulait dire qu'entrer en dissidence avec Vichy aurait entraîné aussitôt une occupation totale de la colonie par le Japon. 

La politique du Général de Gaulle sur l'Indochine était complètement opposée à celle de l'amiral. Au lendemain de Pearl Harbor, le 8 décembre 1941, le Général avait annoncé : « La France a déclaré la guerre au Japon et libérera par le combat tout le territoire de l'Indochine ».

Le 29 août 1944, il proclame que la France « étant en guerre avec le Japon, le sort de l'Union indochinoise serait réglé par les armes ». Il voulait que les troupes françaises se battent contre les Japonais, « en dépit de ce que leur situation aurait de désespéré... car le sang versé sur le sol d'Indochine serait un titre important » pour confirmer nos droits.

« Ce que nous avions fait en Métropole, nous pouvions le faire en Indochine » songeait de Gaulle, qui voulait créer en Indochine une résistance basée sur l'armée française se trouvant sur place, avec l'appoint de volontaires civils auxquels des armes seraient parachutées.

Pourtant, l'éventuelle libération de l'Indochine (24 millions d'autochtones, 40.000 Français) n'avait aucun rapport avec la libération de la France. Cette assimilation sera néfaste sur le plan militaire comme sur le plan civil.

En France, le débarquement allié s'est produit en juin 1944. A Alger, puis à Paris, on était persuadé qu'il y aurait un débarquement allié en Indochine, sans lequel on allait à la catastrophe. Mais, aucune assurance n'avait été donnée à ce sujet car, pour ce qui concernait l'Indochine, de Gaulle ne voulait rien demander à Washington ou à Londres. Or, pour les Américains, une telle opération n'avait jamais été envisagée. Ils fonçaient droit vers le Japon. C'est ce que le général Leahy avait laissé entendre le 14 mars à l'amiral Fénard et qu'a confirmé le général Marshall au général Juin le 14 mai 1945.

Echec d'une tentative de rapprochement.

Les observateurs avisés du CFLN à Alger estimaient qu'il était possible de récupérer l'amiral Decoux. Massigli partageait le même avis que Soustelle, chef des services secrets de la France libre. Si le gouverneur général pouvait maintenir la souveraineté française sur l'Indochine, on éviterait ainsi une guerre de reconquête.

De Gaulle se laisse convaincre et approuve cette proposition. A la fin de 1944, il charge le commandant de Langlade d'une mission en Indochine pour qu'il contacte Decoux. 

François de Langlade, planteur français vivant en Malaisie, rallié à la France libre à Singapour le 19 juin 1940, occupait les fonctions de chef des services spéciaux à Calcutta. Âgé de 40 ans, il partageait l'avis de Gaulle qu'il fallait « verser du sang » pour libérer l'Indochine. Il aurait déclaré : « La France qui a perdu dans la Résistance 100.000 des siens ne tolérerait pas que l'Indochine fut libérée sans le sacrifice de 10.000 des siens ».

De Langlade reçoit une lettre d'accréditation rédigée de la main du Général. Personne n'en connaîtra le contenu parce qu'elle a été détruite et qu'il n'existe aucune copie. Le messager dit : « il s'agissait de voir Decoux, de lui expliquer les idées de la France libre sur l'Indochine, de lui demander de bien vouloir donner son accord à une action de la Résistance contre les Japonais, action qui serait décidée par de Gaulle et sur son ordre ». Propos enregistré en 1987 sur cassette par l'association Citadelles et Maquis d'Indochine, au cours d'un recueil de témoignages.

Langlade, parachuté au dessus du Tonkin le 5 juillet 1944 voit en premier à Hanoï le général Mordant (Génésuper, arrivé à Hanoï en janvier 41, s'est rallié à la France libre en octobre 43) à la retraite depuis un mois, qui le persuade que «l!' amiral Decoux, du fait même de sa collaboration avec les Japonais et avec Vichy, n'est pas acceptable pour la Résistance civile et militaire ». Il détruit la lettre d'accréditation du Général de Gaulle et repart, sans avoir rencontré Decoux, persuadé qu'il faut confier la direction de la Résistance à Mordant.

A Alger, le 19 août 1944, Langlade fait confirmer par le Comité d'action la nomination de Mordant comme « délégué général du Comité d'action pour la libération de l'Indochine », c'est-à-dire, chef de la Résistance.

Aujourd'hui, la personnalité de Mordant est unanimement controversée pour la manière dont il a mené la Résistance en 1944 et 1945. L'inimitié qu'il concevait pour Decoux venait essentiellement de rivalités personnelles.

Le 26 août 1944, lorsque le Général de Gaulle descend les Champs-Elysées sous les acclamations de 2 millions de Parisiens, l'amiral Decoux n'est pas au courant de l'entrevue de Langlade le mois précédent. Il ne sait pas qu'une Résistance a été créée et qu'elle aura pour Chef le général Mordant avec lequel il ne s’entend pas.

Le gouvernement provisoire s'installe à Paris à la fin d'août 1944. Comment va évoluer l'Indochine, qui n'a pas encore établi de liaison entre le Général de Gaulle et l’Amiral ? Un message à trois, signé par Decoux, Roland de Margerie, chargé d'affaires à Pékin et Henri Cosme, ambassadeur à Tokyo, adressé par voie neutre au général de Gaulle le 31 août, n'est pas encore parvenu à son destinataire. Après avoir rappelé les oppositions de l'amiral aux pressions des Japonais, les trois signataires demandaient au GPRF de déconseiller aux Alliés tout débarquement en Indochine et de s'abstenir lui-même de toute initiative politique ou militaire susceptible d'éveiller la méfiance du Japon.

Le 9 octobre, l'amiral Decoux adresse un message à l'amiral Lemonnier, chef d'état-major général de la Marine, qu'il connaît personnellement, appelant son attention sur le télégramme à trois.

Ces divers appels restèrent sans réponse. L'amiral a écrit dans ses mémoires « qu'il était prêt, à tout moment, à passer ses pouvoirs à celui dont ferait choix le nouveau gouvernement ». Il était sûrement sincère.

Entre-temps, le commandant de Langlade, après sa mission à Hanoi' en juillet, est à Paris où il est reçu le 27 août 1944 par le Général de Gaulle qui lui demande s'il a vu l'amiral Decoux et qui, sur sa réponse négative, lui dit : « Eh bien, retournez-y ! ».

Ainsi, à la fin d'août 1944, de Gaulle n'a pas encore perdu l'espoir de « récupérer Decoux ». Il n'a pas changé d'avis sur l'amiral, après le rapport Langlade.

En Indochine, la résistance s'organise avec une composante militaire à 90%. Le nouveau génésuper, le général Aymé, en contact avec Alger, puis avec Paris depuis la fin de 1944, s'est placé sous les ordres de Mordant, nommé chef de la Résistance. Le 28 octobre 1944, il informe l'amiral Decoux de l'existence de cette Résistance, avec laquelle il devra communiquer pour contacter Paris.

L'amiral est stupéfait. Estimant qu'il ne peut y avoir de dyarchie à la tête de l'Indochine, il envoie le 30 octobre au Général de Gaulle par le canal chiffré de Mordant un télégramme reçu à Paris le 4 novembre, dénonçant le risque d'anarchie. La « confusion des pouvoirs lui enlève le poids nécessaire pour négocier avec l'étranger (les Japonais) ». Il réaffirme « sa volonté de maintenir intégralement l'allégeance de l'Indochine à la France ». Il veut savoir si la confiance du gouvernement lui est acquise. Sinon, dans les trois semaines, il remettra ses pouvoirs au général Aymé, génésuper. Il précise un peu plus tard : « j'étais le seul qualifié pour prévoir et pour organiser, lorsque le moment serait venu, le passage de la résistance passive à la résistance active ». 

Pour sa part, le 2 novembre 1944, Mordant, sans attendre la confirmation du gouvernement, demande «l'exclusion de l'amiral Decoux de l'organisation de la Résistance sous peine de provoquer un gros malaise chez tous ses membres, dont les consciences seraient révoltées ».

Langlade atterrit le 16 novembre 1944 à Dien Bien Phu et rencontre le 19 novembre l'amiral Decoux à 8 heures du matin au palais Puginier à Hanoï. Il sait que l'amiral est informé. « Notre entretien fut courtois, sinon cordial » a écrit Decoux. Il fut « bref et sans portée véritable » a-t-il dit à Boisanger, aussitôt après le départ de Langlade.

On ne retrouve pas le télégramme qui a été envoyé au Général de Gaulle au sujet de l'entrevue avec Decoux. Dans un compte rendu remis par Langlade le 15 décembre à Paris, deux pages se rapportent à cet entretien d'où il ressort que l'amiral a motivé son comportement à l'égard de Vichy et Pétain, tout en regrettant que le gouvernement du Général de Gaulle ne soit pas entré en contact avec lui plus tôt. Langlade lui a reproché le traitement qu'il a fait subir aux gaullistes et rappelé que, le gouvernement français étant en guerre contre le Japon, il « désavouerait publiquement et totalement » l'amiral s'il exagérait pour rassurer l'occupant.

Si cette version des faits parait vraisemblable, elle est sans portée car il manque la question essentielle qui devait être posée à l'amiral : était-il disposé à se rallier au GPRF et à entrer dans la Résistance ?

De Paris, le 14 novembre 1944, l'amiral reçoit par radio l'ordre formel de rester à son poste. Cet ordre est envoyé sous forme de télégramme signé par René Pleven, qui lui transmet par la même occasion les instructions du gouvernement approuvées par le Général de Gaulle.

On ne trouve pas trace du texte original de ce télégramme, disparu de toutes les archives. On ne connaît que le texte, daté lui aussi du 14 novembre, qui a été remis le 28 novembre à l'amiral, après avoir été remanié par Langlade.

Celui-ci a expliqué par la suite que les instructions de Paris accordaient à Decoux des pouvoirs inacceptables, en raison de la politique vichyste de l'amiral. En soumettant à Paris le texte du télégramme qu'il a modifié de sa propre autorité, il a précisé que, sauf avis contraire reçu dans les huit jours, il remettrait son propre texte à l'amiral.

Il a laissé entendre au cours de son entretien de février 1987 qu'il avait fait « brouiller les communications avec Paris pendant huit jours au bout desquels n'ayant pas reçu (et pour cause) de contrordre » il a remis le 28 novembre à Decoux le texte préparé par lui.

Lorsque ce texte parvient à Paris, La réaction du Comité d'action pour l'Indochine (Pleven, Giaccobi, Chauvel, Soustelle, Juin, Laurentie) réunie le 8 décembre 1944, est très violente.

M. Pleven pense qu'il convient de rappeler d'urgence M. de Langlade à Paris : il avait un ordre du gouvernement et les ajouts et omissions qui y ont été apportés ne sont pas admissibles.

« Après discussion, le Comité décide qu'il y a lieu de répondre à M. de Langlade que l'on trouve déplorable qu'il n'ait pas communiqué à qui de droit les instructions du gouvernement telles qu'elles avaient été approuvées par le général de Gaulle, qu'on l'invite à les communiquer sous leur forme originale à l'amiral et qu'on prie M. de Langlade à revenir à Paris au plus tôt ».

Langlade rejoint Paris, sans avoir suivi les instructions du Comité d'action qu'il ne reverra qu'après avoir fourni ses explications au Général de Gaulle. Au Comité d'action du 13 janvier 1945, « toute la première partie de la séance est consacrée au compte rendu de mission de M. Langlade, lequel donne au Comité tous les éclaircissements nécessaires sur la situation qu'il a rencontrée et sur la nécessité où il s'est trouvé de modifier le texte du télégramme adressé à l'amiral par le gouvernement.

Dans cette affaire, le Général de Gaulle a soutenu un rallié de la première heure (19 juin 1940). Il l'a nommé gouverneur des colonies, chevalier de la Légion d'honneur et l'a promu secrétaire général du Comité d'action pour l'Indochine. Dans ses Mémoires, il écrit, à propos de Decoux, « qu'un homme (l'amiral), qui avait durant quatre années si obstinément vilipendé la France combattante, se trouvait trop compromis pour opérer le retournement ». Et il définit le rôle que doit jouer l'amiral : « Decoux n'a aucune place dans l'organisation clandestine. Il sert seulement de paravent entre la Résistance et les Japonais ».

L'amiral Decoux s'est incliné sans restriction. Pour couvrir Mordant convenablement, il créa pour lui un poste d'inspecteur général des forces de terre, de mer et de l'air. Il le fit entrer en qualité de vice-président au Conseil de l'Indochine, organisme restreint institué au cours de l'été 1944.

Les rapports entre les deux hommes étaient inexistants. A la veille du coup de force japonais du 9 mars 1945, l'amiral ignorait encore l'étendue des pouvoirs de Mordant. 

LE COUP DE FORCE NIPPON DU 9 MARS 1945

L'INDOCHINE SANS LES FRANÇAIS

En 1944, le débarquement de Normandie en France et l'effondrement du régime pétainiste qui s'ensuit créent une situation nouvelle. Le GPRF qui se trouve à Paris est en guerre avec le Japon. Le siège provisoire de l'Etat français, le gouvernement parodique installé par les Allemands à Sigmaringen ne peut être pris en considération. Les Nippons, dont les services n'ont pas tardé à être informés de la nature exacte des relations entre Hanoi' et Paris, savent que les autorités de la colonie obéissent au nouveau pouvoir, ce qui n'arrange pas leur situation. Dès lors, convaincus du fait que fonctionnaires et militaires de la péninsule sont sous la tutelle d'un gouvernement ennemi, les partisans nippons de l'élimination de la France se font plus pressants.

Le commandement local japonais (à Saigon) est du même avis que le ministère des Affaires étrangères pour penser que le coup de force doit se produire rapidement et aboutir à l'indépendance des trois Etats indochinois (Vietnam, Cambodge, Laos). Le 1er février 1945, quelques heures avant la chute de Manille, la Conférence suprême sur la conduite de la guerre décide d'organiser le coup de force contre la puissance coloniale dans les semaines suivantes. Il convient de se mettre d'accord sur le nouveau statut de l'Indochine. Les diplomates penchent pour la thèse des indépendances qui, seule, permet au Japon de tenir le pays, une fois l'administration française éliminée. Enfin, il y a lieu de prendre en considération l'URSS qui a signé, en décembre 1944, un traité d'alliance avec la France. Certes, des sondages effectués à Moscou, il apparaît que le traité ne comprend pas l'Indochine ; mais, pour ne pas sortir de sa neutralité l'Union Soviétique doit se présenter comme libérateur des peuples colonisés que comme agresseur. Ces arguments gagnent Etat-major, qui se rallie, à la fin du mois de février, aux vues du Ministère des Affaires étrangères.

Dans l'hiver 1944-1945, les troupes japonaises ont été renforcées, comme l'exige l'évolution de la situation. En fait, à la veille du coup de force, les relations entre l'administration coloniale et l'armée d'occupation ne posent pas de problèmes particuliers.

Le 9 mars, se tient comme pré vue l'entrevue entre le gouverneur général et l'ambassadeur japonais dans la capitale de la Cochinchine. Au début, tout se passe comme une réunion normale et l'accord sur les livraisons annuelles de riz est paraphé. Puis, l'ambassadeur demande que l'entretien se poursuive. A 19 heures, il présente à Decoux son ultimatum. En vertu des accords sur la défense commune et vu le risque de débarquement américain, les forces françaises doivent se placer sous commandement nippon, la réponse est à donner avant 21 heures. Decoux, à son habitude, cherche à gagner du temps en éludant les exigences japonaises, mais laisse la porte ouverte à d'éventuelles négociations. L'heure n'est plus aux tergiversations. Avant même l'expiration du délai fixé par l'ultimatum, les forces impériales partent à l'attaque des garnisons françaises à Saigon, comme dans le reste du pays. L'amiral et son entourage sont arrêtés. Decoux voit disparaître son proconsulat, convaincu que les imprudences de la Résistance ont réduit à néant une politique judicieusement élaborée et qui pouvait être menée jusqu'à la capitulation du Japon.

Au soir du 9 mars, l'armée coloniale se défend dans les plus mauvaises conditions. En effet, compte tenu des renforts qu'ils viennent de recevoir, les Japonais ont la supériorité du nombre et de l'armement. En Indochine même, ils disposent de 60.000 hommes sur tout le territoire, auxquels il faut ajouter les 35.000 soldats qui stationnent aux frontières chinoises et thaïlandaises. Le général de Gaulle dans ses Mémoires reconnaît que l'armée d'Indochine de 12.000 hommes, est faible car « diminuée physiquement », équipée d'un matériel « usé et périmé », manquant de « blindés, d'avions et de camions ». Il observe que ces forces .défendent un territoire immense et qu'un ennemi supérieur en nombre les entoure de partout. Le général reconnaît qu'il sera impossible de contenir une attaque japonaise si celle-ci se produit avant la mi-mai 1945 (elle aura lieu le 9 mars), moment où des renforts extérieurs commenceront à être disponibles. Mais, on l'a déjà rappelé, il justifie sa décision d'accepter un combat même désespéré.

Des informateurs indochinois ont bien prévu l'imminence du coup de force. Mais, si la Sûreté a été en état d'alerte, les services de l'armée n'y croyaient pas : on s'était déjà trompé plusieurs fois.

A Hanoï où ma compagnie faisait partie de la défense de la Citadelle, l'assaut va être donné à 20 h 10. Toutes les garnisons attaquées au même moment tombent comme des châteaux de cartes, car elles sont toutes surveillées depuis plusieurs semaines par l'adversaire. Les généraux Aymé, Delsuc, Mordant ainsi que l'amiral Béranger sont capturés.

C'est à Langson, verrou de la porte de Chine, que le courage des Français force l'admiration et que la cruauté des Japonais atteint le summum. L'état-major nippon tend un piège en donnant une réception en l'honneur des autorités civiles et militaires le 9 mars à 18 h 30. Le général Lemonnier refuse l'invitation, mais pour éviter tout incident diplomatique laisse l'administrateur Auphelle, le colonel Robert, le lieutenant-colonel Amiguet et le chef de bataillon Leroy s'y rendre.

Vers la fin du repas, les invités sont faits prisonniers. Amiguet et Leroy sont abattus. Aux même instants 10.000 soldats japonais attaquent les positions de la citadelle défendues par les troupes aux ordres du général Lemonnier. La résistance acharnée, à un contre dix, permet aux troupes franco-indochinoises de tenir toute la nuit. A raison des lourdes pertes subies, les Japonais cherchent à extorquer au général un ordre de reddition. Devant son refus, il est conduit avec le résident Auphelle dans les grottes de Ky Lua où ils sont décapités au sabre. Le colonel Robert subira le même sort deux jours plus tard. A l'issue des combats, les Japonais exécuteront sauvagement les prisonniers.

A Dong Dang, poste clé de la frontière du Tonkin, le combat dura deux jours et trois nuits ; la garnison française de 150 hommes écrase l'une après l'autre toutes les vagues d'assaut japonaises. La garnison décimée, munitions épuisées, le combat cesse. Les Nippons ont perdu un millier d'hommes. Le général japonais félicite le capitaine Anosse pour son courage, l'assomme d'un violent coup de crosse sur la nuque et l'achève d'une balle qui lui fait éclater la tête. Les 55 survivants du poste (dont 40 indochinois) sont ensuite décapités au sabre ou achevés à la baïonnette.

Les mêmes tueries sauvages se répéteront à Hagiang et à Hongay.

Chaque garnison est un cas exemplaire. Quand elle le peut, l'armée coloniale se bat ; certes, dans la confusion, étant donné la défaillance des transmissions, l'arrestation ou la mort de ses chefs. Ainsi, l'armée d'Indochine ne se laisse pas neutraliser, comme l'armée d'armistice en France en novembre 1942. Mais son infériorité, jointe à l'effet de surprise, conduit à l'échec, ces combats décousus ne constituant qu'un baroud d'honneur. 

De faibles éléments ont réussi à se soustraire du piège tendu par le coup de force du 9 mars. Au sud de la péninsule, quelques éléments s'échappent dans la jungle où ils ne pourront survivre. Au Laos, la présence japonaise est faible. Des groupes réfugiés dans la brousse et y trouvant l'aide de la population locale, vont être sauvés par Calcutta ; ils gagneront à pied Luang Prabang après la capitulation nippone. Mais c'est au Tonkin que se situe l'essentiel. Prudent, le général Sabattier, a déplacé son poste de commandement hors d'Hanoï à la veille du coup de force ; et, au passage, il a alerté son subordonné, le général Alessandri. Les deux hommes réunissent la résistance d'environ 6.000 hommes. Dans leur repli stratégique, les Français espèrent obtenir une aide de l'aviation américaine, à partir de ses bases chinoises. Le général Chennault, commandant la 14° armée aérienne des USA est prêt à leur porter secours. Mais, Roosevelt, moribond, s'y refuse malgré les insistances réitérées de Paris. L'attitude de Washington donne l'occasion à de Gaulle de faire de vifs reproches à l'ambassadeur américain. Un temps, Sabattier et Alessandri ont pu penser que les Japonais conserveraient l'Indochine des plaines, ce qui permettrait aux colonnes françaises d'occuper la Haute Région en attendant que Tokyo capitule. Mais, les Japonais sont décidés à éliminer les Français de la région. L'idée d'installer un réduit en Haute Région devant être abandonnée, le repli sur le Yunnan s'offre aux fugitifs. Au cours du mois de mai, les derniers groupes français franchissent la frontière chinoise, après un parcours de 1.000 km dans les montagnes et à travers la jungle. A l'hostilité du climat et de la nature, à la désertion de dizaines de tirailleurs annamites, aux harcèlements d'un adversaire implacable, s'est ajoutée parfois l'hostilité des populations locales. Les rescapés connaîtront également les avanies de l'accueil chinois. De même que les Américains, les Célestes ne tiennent au retour en Indochine de leurs soi-disant alliés.  

1 — Les Japonais sont maîtres de l'Indochine, mais capitulent le 15 août. Ho Chi Minh en profite.

Les conséquences du coup de force japonais du 9 mars 1945 seront dramatiques pour l'avenir de l'Indochine.

L'autorité politique, administrative et militaire de la France disparaît du même coup. La 38° armée japonaise du général Tsuchihashi prend la relève. Les fonctionnaires français, à commencer par les résidents supérieurs et chefs de province sont remplacés par des Japonais. Seul, le personnel indochinois ne bouge pas. Tous les Français sont rassemblés dans les grandes villes. Le couvre-feu est instauré partout.

En fait, cette solution est un expédient provisoire sans intérêt pour l'Indochine, car elle a essentiellement pour objet d'y aviver les passions nationalistes.

Dans la soirée du 9 mars, la voiture de Bao Daï de retour d'une de ses habituelles parties de chasse, fut interceptée par des soldats japonais. Informé du coup de force, l'empereur apprenait qu'il n'avait rien à craindre pour son trône. Le 11 mars, le souverain « proclame publiquement l'abolition du protectorat avec la France et reprend ses droits à l'indépendance ». Le roi du Cambodge, Norodom Shianouk et Sisavang Vong, roi du Laos, annulent eux aussi les engagements qui les lient à la France et donnent leur adhésion à la grande Asie orientale. Sisavang Vong, resté fidèle à la France, ne cache pas ses sentiments et déclare courageusement : « Nous ne quitterons notre peuple et subirons ce qu'il subira. Notre attitude à l'égard de la France ne variera pas ». 

Les Japonais incitent la presse vietnamienne à la haine contre la France, fournissent des armes à leurs indicateurs, les «japonais locaux» et ouvrent les bagnes et prisons.

D'autre part, de graves problèmes économiques vont se poser. Surtout, une épouvantable famine va provoquer, au Nord, la mort d'un million de personnes en raison du manque de riz. Mais, la raison véritable de cette famine est la disparition de F administration française. L'excédent de riz du Sud a toujours servi à faire la soudure au Tonkin, grâce aux jonques de mer. Or, les voies terrestres et ferroviaires sont inexploitables à cause des bombardements américains, et l'armée japonaise n'a pas remplacé les Français pour reprendre le trafic par mer. De plus, au Nord, depuis le 9 mars, les Français ne peuvent plus assurer l'entretien les digues aux bords des fleuves et les rizières du Delta sont inondées. La récolte de riz du dixième mois a été compromise. Enfin, une grande partie des stocks de riz constitués par les Français sont réquisitionnés par les Japonais. Les gens meurent de faim et du typhus dans les rues d'Hanoi".

2 - L'Indochine du 9 mars au 15 août 1945.

Le gouvernement Tran Trong Kim, formé par Bao Daï le 17 avril 1945, n'arrive pas à rétablir une situation de plus en plus perturbée.

Ho Chi Minh déclare « zones libérées » les territoires du Haut-Tonkin où il s'est établi. Ces zones vont se conforter et servir de tremplin au Vietminh pour étendre sa pression vers le Sud.

Les agents américains de l'OSS qui se trouvent en Chine du Sud sont attirés par cette situation. Le major Parti, aussi anticolonialiste qu'anti-français, est subjugué par Ho Chi Minh qui, par ailleurs, déclare être l'allié des Etats-Unis en les débarrassant du « fascisme japonais ». En juin 1945, l'OSS décide de faire participer le Vietminh à ses opérations envers les Japonais et lui accorde des armes. En Eut, Ho Chi Minh, en sage avisé, réserve ses hommes pour des combats dont l'importance lui parait primordiale. Washington refusera de s'engager davantage. Lorsque le gouverneur de la République démocratique du Vietnam (RDVM) sera désigné, les Etats Unis, malgré les efforts de Ho Chi Minh, ne voudront jamais lé reconnaître.

A partir du 9 mars 1945, « le vide politique » en Indochine est quasi total. Le général Gras (Histoire de la guerre d'Indochine, Denoël 1992) précise : « La France était absente sur le terrain au moment où allait se jouer le destin du pays. Tout le drame de la guerre d'Indochine devait résulter de cette éviction temporaire, à laquelle le gouvernement français n'avait guère attaché d'importance dans ses calculs ». Il y avait, bien entendu, beaucoup d'autres facteurs déterminants, mais il est incontestable, que celui-ci a été l'un d'entre eux. De cette situation, Ho Chi Minh va profiter avec une remarquable audace. Le coup du 9 mars 1945 ouvre soudain l'Indochine au Vietminh. Celui-ci s'empressera d'occuper la place vide. Il faut aussi préciser que l'armée japonaise, par sa passivité et même par une discrète coopération, donnait toutes ses chances au nationalisme vietminh. Au mois de mai 1945, Ho Chi Minh établit son PC à Iran Tao, à 60 km de Hanoï et se lance à la conquête du Delta tonkinois. Il fait circuler par des tracts un programme en 10 points, totalement démagogique : distribution aux pauvres des biens des riches, suffrage universel, redistribution des terres, abolition des taxes (c'est-à-dire des impôts), égalité entre tous...

Le Vietminh contrôle alors six provinces du Viet Bac (Nord-Tonkin). Il rassemble ses « zones libérées » en une seule « zone de pouvoir révolutionnaire » autour de la province  de Thaï Nguyen.  Dans les villages il obtient par la propagande,  la persuasion ou la force, les rancœurs contre les bourgeois et les propriétaires terriens. Il a fait lancer un peu partout le mot Doc Lap, c'est-à-dire « Indépendance ».

Les premiers à danser cette gigue enivrante sont tous ceux qui croient que l'oppression est blanche et l'indépendance jaune, écrit Franchini de Saigon.

Ho Chi Minh avait conseillé la prudence à ceux qui désiraient lancer l'insurrection libératrice trop tôt ; il convenait d'attendre le moment propice. Les faibles troupes révolutionnaires devaient se préparer à prendre le pouvoir au lendemain d'une capitulation japonaise estimée prochaine, et pour s'opposer au retour du système colonial.

Le Vietminh s'était habitué à distinguer entre mauvais et bons Français, entre les «fascistes » (Pétain, Decoux) et les « démocrates » (les gaullistes et les résistants). Cependant la déclaration d'Alger de décembre 1943, confirmée par les textes ultérieurs, faisait ressortir que le nouveau pouvoir français tenait à maintenir le système colonial en Indochine, fût-ce au prix de quelques réformes. Prévoir les luttes futures n'empêcha pas le Front de prendre contact avec les représentants du GPRF. Dirigeant de la Mission 5, c'est-à-dire la centrale de renseignements installée à Kunming par la DGER, Sainteny fut approché par des hommes du Vietminh. Il reçut notamment par le truchement de l'OSS, un texte sur l'avenir de l'Indochine, texte modéré qui ne soulevait la question de l'indépendance qu'à terme (dans un délai maximum de dix ans). Le principe d'un entretien entre Ho Chi Minh et Sainteny fut fixé. Seules, les difficultés météorologiques ne permirent pas cette rencontre. Un officier français fut tout de même mis à la disposition du Vietminh. Ces liaisons avec une organisation qui se donnait comme la représentation de la résistance vietnamienne antijaponaise, n'empêchait pas de considérer la France en ennemi qu'il conviendrait bientôt de prendre de vitesse.

3 - L'Indochine du 15 août au 2 septembre.

L'arme nucléaire va changer fondamentalement les données de la situation. Au lendemain de Hiroshima, le 7 août 1945, Ho Chi Minh comprend que la voie est libre à condition de faire vite. Pour commencer, il rompt avec le « gouvernement provisoire » créé par le Chinois Siao Wen en 1944, ce qui lui permettra de devancer, seul, tous ses rivaux, VNQDD, DMH, qui arriveront dans les fourgons de l'armée chinoise.

Le 13 août, à Tran Tao, Ho Chi Minh forme un « Comité de libération du peuple du Vietnam » dont onze membres sur quatorze appartiennent au PCI. Il sait que les décisions de Postdam vont amener Chinois et Anglais au nord et au sud du 16° parallèle. Il décide de s'emparer du pouvoir avant leur arrivée et lance un appel à l'insurrection générale. Hanoï connaît plusieurs jours d'effervescence indécise (dans la terminologie des historiens du Parti, c'est la pré-révolution). Le 19, la capitale tombe aux mains du Front. Le même scénario va être suivi dans la plupart des villes. Après une courte période de confusion, les autorités locales cèdent la place aux comités révolutionnaires. Les Japonais vaincus, mais disposant sur place de la force armée, laissent faire. Les activistes de la grande Asie orientale ne sont pas mécontents de gêner le retour des puissances coloniales théoriquement victorieuses.

A Hué, Kim affirme que son premier objectif est de préserver l'indépendance accordée en mars et que les Nippons confirment in extremis par la dévolution de tous les pouvoirs aux trois gouvernements qu'ils ont institués. Pour préserver cet acquis, il lance un appel à l'union nationale et met sur pied un évanescent Comité de rassemblement patriotique. Quant à Bao Daï, il s'adresse aux cinq grands vainqueurs pour empêcher le retour à l'ordre colonial. Un temps, il songe à remplacer le cabinet Kim par une équipe révolutionnaire. Ayant été empereur sous les Français, empereur sous les Japonais, pourquoi ne resterait-il pas empereur sous le Vietminh? Trop compromis pour pouvoir se maintenir, il doit finalement laisser la place au « gouvernement républicain révolutionnaire » au profit duquel il abdique.

Dans le Sud, les groupes nationalistes de droite dominent. Pour s'imposer, le Vietminh fait jouer les solidarités nationalistes. Si on veut préserver l'indépendance du pays, les forces qui ont collaboré avec l'occupant ne doivent pas se mettre en avant. Il faut laisser agir et même rallier le Vietminh qui, lui, est dans le camp des vainqueurs. Le 25 août, une imposante manifestation unitaire se déroule à Saigon sous la bannière du Front, tandis qu'un comité révolutionnaire du Nambo (Cochinchine) se constitue à majorité communiste.

A la fin août, le drapeau vietminh flotte de la frontière chinoise à la presqu'île de Camau (Cochinchine). Somme toute, grâce à la neutralité bienveillante des Japonais, et à la faible réaction des autres forces vietnamiennes, la révolution s'est faite facilement du 14 au 25 août. Ce qui ne signifie pas sans violences. Le Front a procédé à la liquidation d'une série d'adversaires ; l'éventail est large, qui va des trotskistes comme Tran Thu Thau, à de grands notables intégrés au système français, tels Bui Quang Chieu (le fondateur du Parti constitutionnaliste) ou Pham Quynh. Des colons ont été molestés, quelques-uns ont été tués. Les violences anti-françaises ont eu lieu surtout dans la nuit du 19 août à Hanoi' et dans la soirée du 2 septembre à Saigon.

A Hanoï, le 2 septembre, Ho Chi Minh, pieds nus dans des sandales, vêtu d'une veste kaki à la Mao, du rond-point du gouvernement général, devant une foule considérable, proclame l'indépendance du Vietnam et la création de la République démocratique du Vietnam. Son harangue commence par deux citations, l'une empruntée à la déclaration de l'indépendance américaine de 1776, l'autre à la déclaration des droits de l'homme de 1789. Envers la France, il se montre violent et menaçant : « les colonialistes français ont violé notre terre...ils nous ont imposé des lois inhumaines...ils ont construit plus de prisons que d'écoles...ils nous ont exploités jusqu' à la moelle ».

Ho Chi Minh a prescrit à ses agents d'organiser une manifestation le même jour, 2 septembre à Saigon, pour fêter la journée de l'indépendance, à l'heure où les Japonais signent officiellement la capitulation sur le porte-avions Missouri. Philippe Franchini, un saïgonnais, était présent. Il décrit le défilé qui commence en bon ordre. Mais, « au cours de l'après-midi, les choses tournent mal ». On y voit beaucoup d'éléments mal famés (prisonniers de toutes sortes, libérés de Poulo-Condor), pègre saïgonnaise, pirates Binh Xuyen. Certains d'entre eux sont armés et, sur la place de la cathédrale, des coups de feu éclatent. Le père Tricoire, aumônier des prisons, est blessé mortellement sur le parvis de l'église. Alors, la violence se déchaîne en ville. Tout blanc ou métis rencontré est molesté, piétiné ou arrêté. Cinq Français sont tués. Plusieurs dizaines de blessés sont dénombrés. Plus d'un millier de Français sont emmenés dans les locaux de la police. De nombreuses maisons françaises sont envahies et pillées. Tard dans la soirée, les Japonais ramènent le calme en attendant l'arrivée des Alliés.

L'acte de capitulation du Japon stipulait aussi au quartier général impérial japonais « de libérer immédiatement tous les prisonniers de guerre et internés alliés ». Or, 1500 soldats et officiers français se trouvaient à Saigon, confinés depuis le 9 mars dans la caserne Martin-des-Pallières. Ces militaires durent rester internés jusqu'au 21 septembre et, le rester sous garde japonaise, alors que la note annexe à l'ordre général n° 1 du général Leclerc en date du 25 août 1945, stipulait leur libération et leur réarmement pour être placés « sous les ordres immédiats » du commandement français. On verra que c'est un Français, le commissaire de la République Cédille qui refusera leur libération et les maintiendra sous garde japonaise.

Le 15 août 1945, jour du cessez-le-feu, le général de Gaulle avait diffusé un message : « L'ennemi a capitulé. Demain l'Indochine sera libre ». Il écrit dans ses Mémoires : « L'Indochine, du jour au lendemain, nous redevient accessible. Nous n'allons pas perdre un seul jour pour y entrer ». Le général allait un peu vite. Il ignorait que le Vietminh était sur le point de s'emparer de tout le pays.

Les deux divisions françaises, préparées depuis 1943 et annoncées aux Américains pour le 15 juin 1945, ne sont pas encore disponibles. La bombe atomique a surpris tout le monde. Jean Sainteny, ancien résistant, gendre d'Albert Sarraut, chef de poste de la Direction générale des études et recherches (DGER) à Kunming (Chine du Sud) depuis avril 1945, reçoit le télégramme suivant : « GPRF pris de court par capitulation japonaise, compte sur vous pour parer au plus pressé ».

Sainteny, bien qu'en mauvais termes avec le major Parti, de l'OSS, réussit à le convaincre de partir avec lui pour Hanoï. Le 22 août, un avion américain dépose les deux hommes sur l'aérodrome de Gia-Lam à Hanoï. Sainteny a agi de sa propre autorité et n'a aucune accréditation officielle. Il a emmené avec lui une équipe dont un radio. En fait, c'est Messmer qui avait été prévu pour venir à Hanoï. Les Japonais installent au siège du gouvernement général qui était libre, Sainteny et son équipe.

A son arrivée à Hanoï, couverte de banderoles anti-françaises, Sainteny, constatant qu'il est tombé dans une ville « rouge » envoie un télégramme à Paris : « Situation à Hanoï pire que tout ce que nous avions pu prévoir. Ai trouvé la ville pavoisée par le seul drapeau vietminh ». Le 2 septembre, Sainteny assistera à la manifestation de 1' « indépendance » de la résidence du gouverneur général, transformée en une sorte de prison, où il est gardé par des soldats japonais, puis vietnamiens.

Les Français d'Hanoï qui se trouvent confinés à l'hôtel Métropole le jour de son arrivée, lui font découvrir la situation dramatique de la communauté française, entourée d'une population autochtone devenue hostile. Il télégraphie à Paris : « II faut que l'on comprenne que l'Indochine n'est plus française ».

La présence de Sainteny à Hanoï inquiète le Vietminh qui lui envoie Giap le 27 août, accompagné de Patti. L'entretien, peu amène entre les deux hommes, ne donne aucun résultat.

Paris avait compris très vite après le 9 mars qu'il fallait pour diriger un pays comme l'Indochine, disposer d'équipes d'administrateurs intégrés au SEAC en plus des militaires proprement dit.

Deux commissaires de la République sont désignés : Messmer pour le Nord, Cédille pour la Cochinchine. Le gouverneur des colonies Pignon assistera Sainteny à Kunming, où il arrivera le 22 juin de Ceylan. Les commissaires de la République disposent de l'autorité sur les civils et militaires français. Ils précéderont le haut-commissaire pour l'Indochine qui sera nommé par le GPRF en remplacement de l'amiral Decoux.

De Gaulle ne veut, en effet, utiliser ni Decoux ni son équipe, parce qu’il leur reproche d'avoir « collaboré » avec les Japonais. Il aurait pourtant été de l'intérêt de la France, de faire libérer l'amiral Decoux, ou à la rigueur le gouverneur général Gautier qui était bien vu de la Résistance, pour assurer l'intérim en attendant la relève désignée par Paris.

 Les inculpations de « collaboration » étaient, comme on l'a vu, pratiquement erronées. Pour apprécier combien Paris était partial sur ce point, il y a lieu de se reporter à un échange de télégrammes au début de 1945 entre l'amiral Decoux et René Pleven. A une remarque que l'amiral, le 23 février, avait fait valoir une fois de plus sur la façon de maintenir la souveraineté française, Pleven lui répond le 3 mars : « Votre affirmation que l'Indochine n'est pas soumise à l'occupation japonaise est une interprétation toute gratuite, à laquelle le gouvernement juge inutile de répondre ». C'était désobligeant pour l'amiral, mais c'était surtout une erreur aux conséquences graves. Les Français d'Indochine étaient, pour beaucoup de « Français 1945 », des « collaborateurs ». Pour Paris, tous les fonctionnaires d'autorité devaient passer devant une commission d'épuration.

Il fallait les remplacer par des hommes nouveaux, de la « France nouvelle » qui ne seront pas là, le moment venu ; l'administrateur Lamarque, collaborateur de Pignon, pourtant « Français 1945 » écrit : « Le GPRF, faute d'avoir voulu s'enquérir auprès de gens qualifiés, n'avait élaboré aucun programme approprié ».

L'amiral Decoux et ses soldats sont donc restés captifs sous la garde des Japonais, chargés par les « Français 1945 » de maintenir l'ordre à leur place. Absurde paradoxe. La France préférait faire garder par des Japonais vaincus des hommes compétents, citoyens d'un pays victorieux et prêts à reprendre leurs fonctions, plutôt que de renoncer à un ostracisme de mauvais aloi. Ainsi, le vide politico-militaire existant dès le 16 août n'a pas été comblé par des Français qui étaient sur place. On aurait évité, au moins pour le Sud-Vietnam, que la situation n'empire de manière catastrophique.

Les parachutages de Messmer et Cédille, prévus très tôt après le 15 août, ont été retardés au 22 août, à cause de la météo sur le Vietnam. Messmer est captif du Vietminh, son radio est pris et empoisonné. Il réussira une évasion spectaculaire après deux mois de détention.

Cédille est un administrateur des colonies qui a rallié de Gaulle depuis le Tchad en juin 1940. Ayant effectué brillamment toutes les campagnes de Leclerc (Fezzan, Tunisie, Allemagne), il est nommé compagnon de la Libération. Toute sa carrière s’est effectuée en Afrique, il n'a jamais mis les pieds en Indochine. Il éprouve les préjugés des « Français 1945 ». Son intolérance s'étendra à tous ceux qui, de près ou de loin, ont appartenu à l'équipe de l'amiral Decoux.

Cédille est accueilli par les Japonais, qui le déshabillent et l'amènent en caleçon à Saigon le 24 août. Il parvient à occuper une villa proche du gouvernement général. Les liaisons avec les Français d'Indochine ne sont pas cordiales et ne s'amélioreront pas. Il refuse leur demande de libérer les 1500 soldats et officiers français des troupes coloniales, prisonniers des Japonais depuis le 9 mars dans la caserne Martin-des-Pallières à Saigon. Il délègue le colonel Rivier comme porte-parole. Le général Benoist d'Azy, alors lieutenant, était là et rapporte : « Rivier a réuni tout le monde, généraux compris. Il nous a mis au garde-à-vous, nous a dit que nous n'avions pas su remplir notre mission de garder l'Indochine à la France et que nous n'avions pas su agir avec les populations. Au lieu de nous parler de libération, il nous a dit que le cas de chacun de nous serait examiné en France où nous serions renvoyés ».

Pourtant, les décisions alliées et japonaises stipulaient, on l'a vu, la libération immédiate des PG. Ce fut le cas, dès le 5 et 6 septembre, pour les 1.756 prisonniers hollandais, 214 américains, 2.314 anglais et 265 australiens, libérés par le colonel américain Dewey, de l'OSS. Pourquoi cette différence de traitement concernant les Français ? Parce qu'ils avaient servi sous Decoux ! Et Cédille confie à l'armée japonaise le soin de garder les prisonniers français, qui auraient été, certes, plus utile au maintien de l'ordre à Saigon que leurs geôliers.

Cédille prend la décision d'entrer en contact avec le Comité exécutif provisoire du Vietminh, le 27 août, par l'intermédiaire du groupe culturel marxiste français. Il pense pouvoir trouver un terrain d'entente entre « gens de gauche ». Il peut, à cet effet, entrer en rapport avec le Vietminh, sans prendre d'autres engagements que ceux qui sont envisagés par la déclaration du 24 mars 1945. Mais Tran Van Giau estime que, pour lui, le Vietnam a déjà gagné son indépendance et qu'il y a entre Cédille et lui un dialogue de sourds.

Dès le 14 août, le général de Gaulle a désigné l'amiral d'Argenlieu, haut-commissaire pour l'Indochine et commandant en chef de toutes les forces armées du territoire. Le général Leclerc, est nommé commandant supérieur des troupes et placé sous l'autorité de l'amiral, ce qu'il n'appréciera pas.

D'Argenlieu, Leclerc, le Général, ne savent pas la décision qui a été prise par le Combined Chiefs of Staff (CCS) à Postdam le 26 juillet sur le partage de l'Indochine au Nord et au Sud du 16° parallèle. Cette décision n'est connue que le 15 août 1945 à midi lorsque l'ambassadeur des Etats-Unis, Caffery, remet à Georges Bidault une note lui précisant les conditions de la reddition des Japonais. Curieusement, Bidault ne remarque pas que ce renseignement est d'importance et se contente de le communiquer aux services du Quai d'Orsay, sans le faire parvenir au Général ou à Leclerc, qui vont partir incessamment, l'un pour Washington et l'autre pour l'Indochine. Leclerc, parti le 18 août, ignore tout de la situation en Indochine et se propose d'atterrir directement à Saigon.

Heureusement que l'amiral Mountbatten lui demande de s'arrêter à Candy pour le rencontrer. Celui-ci l'informe, le 22 août que : d'abord, la situation à Saigon ne permet pas qu'il arrive tout de suite - le calme n'étant pas encore revenu - enfin, il lui explique la décision du CCS sur le 16° parallèle. Stupéfait, Leclerc qui en saisit l'importance et les conséquences désastreuses pour le Nord de l'Indochine saisit immédiatement le général de Gaulle à Washington pour qu'il obtienne de Truman une modification du plan d'occupation du Tonkin et du Nord-Annam par les Chinois. Il faudrait disposer d'une seule zone de reddition au profit d'un Anglais (sans doute Mountbatten).

Par suite de retards de transmission, le Général est déjà parti pour New York et il ne peut évoquer lui-même du problème avec le président américain. La démarche incombe à l'ambassadeur Henri Bonnet. Les Américains se contentent de transmettre les suggestions françaises aux Chinois, qui estiment qu'il est trop tard pour étudier la requête française. Cette intervention de dernière heure avait peu de chances de réussite, les décisions ayant été longuement mûries et discutées par le CCS au Caire en 1943, et à Berlin en 1945. On sait aussi que la France était absente de ces discussions.

Les circonstances du départ de Leclerc le 18 août pour l'Indochine, et celles du Général, le 20 août, pour Washington, dénote une méconnaissance totale de Paris sur la situation en Indochine. C'est ainsi que, le 13 août, le secrétaire général du Quai d'Orsay, Jean Chauvel, pourtant bon connaisseur de l'Asie, signe une note pour le ministre demandant le départ immédiat de l'amiral d'Argenlieu pour Hanoï. Il ajoute de sa main : « L'amiral, me dit-on, vient d'arriver à Paris. Il y aurait lieu de le mettre dans un avion sans aucun délai. Une fois de plus, on voit l'intérêt, quand ce n'aurait été que pour avoir des renseignements, qu'aurait eu la libération de l'équipe Decoux ».

 Jusqu'au 30 septembre 1945, les télégrammes du ministre des Affaires étrangères et de Paul Giaccobi, ministre des Colonies, sous-estiment les dangers de la situation alors que, depuis le 2 septembre, le Vietminh a la mainmise sur le Tonkin, à l'exception des zones contrôlées par les pro-Chinois.

Le 12 septembre 1945, jour de l'arrivée des premiers Français à Saigon, le gouvernement vietminh détient tous les pouvoirs au Tonkin avec une armée comptant déjà quelques milliers d'hommes. De plus au Nord du 16° parallèle, 180.000 soldats chinois vont venir occuper le pays.

Au Sud du 16° parallèle, les Britanniques vont amener la 20° Division hindoue (les redoutables gurkhas du général Gracey) prélevée en Birmanie. Le retour sans ambiguïté de la France en Indochine se fera grâce à la solidarité entre les deux puissances coloniales de l'Asie du Sud-Est.

Le 2 septembre, l'acte de capitulation japonaise est signé à bord du cuirassé américain Missouri en présence du général Leclerc représentant la France. Le général Mac Arthur, qui ne partage pas les opinions de Roosevelt, l'incite en ces termes : « Amenez des troupes, encore plus de troupes, autant que vous le pouvez ».

« Le sang versé sur le sol de l'Indochine » le 9 mars 1945 sera-t-il alors « le seul titre imposant » nous permettant de récupérer nos droits ? Personne, à vrai dire, n'en tiendra compte.

Le 2 septembre 1945, en effet, la situation paraît bien compromise pour les Français au Nord-Vietnam.

La France se trouvait dans une situation plus que difficile.

 EXACTIONS ENVERS LES CIVILS ET LES PRISONNIERS DE GUERRE

Par leur attaque du 9 mars 1945, les Japonais détruisent non seulement toute la structure politique et administrative de l'Indochine française, mais encore discréditent l'ensemble de la communauté française : les chiffres sur les arrestations restent imprécis, variables, mais celui donné de source japonaise paraît plausible : au total, jusqu'au 15 août 1945, on relève 10.000 arrestations. Des hommes principalement. Dans les jours qui suivent le 9 mars, la population mâle française est emprisonnée, ou du moins confinée, ce qui traduit l'acharnement minutieux avec lequel l'armée et la police nippones ont mené l'opération.

Dès le 9 mars, ils mettent la main sur tous les représentants, même modestes de l'autorité française. D'abord, le gouverneur général, l'amiral Decoux, ses collaborateurs et ses chefs militaires. Pris par surprise dans le palais Norodom à Saigon, ils y restent enfermés, sans informations sur les événements survenus à l'extérieur. « Chacun de nous s'y installa tant bien que mal, et les nombreux bureaux, désormais inutiles, devinrent des chambres à coucher », relate de Boisanger. Une captivité provisoire qui dure jusqu'au 8 mai : ce jour-là — le jour de la victoire en Europe - ils sont conduits dans une plantation d'hévéas à Loc-Ninh, au nord-ouest de Saigon, tout près de la frontière du Cambodge.

Il s'agit là des prisonniers privilégiés. Les Japonais prennent moins de formes avec d'autres hauts fonctionnaires. A Hanoï, ils pénètrent brutalement dans la résidence de l'administrateur Georges Gautier, le principal collaborateur de Decoux, son homme de confiance. Ils passent les menottes à sa femme et à sa fille, et les emmènent tous les trois au centre de détention qu'ils ont improvisé dans le bâtiment de la société Shell. En beaucoup d'endroits, ils arrêtent tous les Français chargés du fonctionnement des services publics, tant et si bien qu'ils perturbent eux-mêmes des services publics, dont ils dépendent. Ils iront jusqu'à faire venir du Japon des spécialistes, mais leur bateau sera torpillé et disparaîtra. Il leur restera comme solution de rechange que la libération des fonctionnaires français compétents.

1 - Les victimes de la Kempétaï (Gestapo nippone).

Pour des centaines d'autres résistants, le sort réservé sera celui de l'enfer : ils vont faire connaissance avec les cellules, les « cages », les interrogatoires, les tortures, les camps. Ce n'est pas le système bien rodé des camps de concentration nazie. Mais la recherche de la cruauté et les excès aveugles du fanatisme japonais. Tout Français est devenu un suspect, un coupable. Des lycéens de Hanoï, recrutés des semaines avant par le service « Action » sont identifiés, arrêtés et torturés ainsi que les membres des réseaux de renseignements : l'organisation de la région de Pnom Penh est démantelée, 59 de ses agents sont capturés. Dans la région de Haïphong, le port du Tonkin, il y a 72 arrestations en avril. L'un des tout premiers résistants du Tonkin, François Martin, un des pionniers des lignes aériennes d'Air France, est arrêté le 12 avril. Une prise de choix : c'est un spécialiste des renseignements et des récupérations d'aviateurs américains, membre actif du réseau Gordon. Après d'atroces tortures durant trois semaines, il est transporté mourant, à l'hôpital de Lanessan de Hanoï où il succombera le 12 mai.

Dans le Sud, à Saigon, la Chambre de commerce devient un centre de détention et d'interrogatoires où s'alignent des cages aux barreaux de bambous, exiguës, au sol recouvert de nattes. Dans chacune sont enfermés 16 détenus, des hommes et quelques femmes, des notables comme le bâtonnier de l'Ordre des avocats et des anonymes, tous au même régime de la boule de riz suri et d'un bol de thé pour quatre. Il est interdit de parler, de s'étendre... La moindre peccadille est punie par les gardiens, qui hurlent sans cesse. Un officier, le capitaine Beauvallet, qui avait exprimé une protestation, est condamné à rester debout sept jours et sept nuits. Tous subissent l'interrogatoire, résistants ou non. Les sévices sont variés. Il y a aussi les supplices de l'eau et de la pendaison. Le prisonnier est attaché sur un banc et le bourreau lui applique sur le visage une serviette mouillée jusqu'au bord de l'asphyxie. Le temps de reprendre le souffle et, à nouveau, la serviette est appliquée brutalement sur la face. C'est une variante de la baignoire. Ou encore le supplice «de la pendaison : par les deux bras ou un seul bras, ou encore la tête en bas, pendant que les coups pleuvent. Lorsque le supplicié réussira à tenir jusqu'à la libération des camps, il restera des semaines entre la vie et la mort.

Difficile à préciser le nombre des Français morts dans ces prisons et ces cages : le chiffre de 300 a été avancé par certains, mais ce bilan ne tient pas compte des séquelles.

2 - Des adolescents enchaînés :

Les élèves de l'école des Enfants de troupe de Dalat, âgés de 13 à 17 ans, ont participé courageusement avec leurs cadres aux combats du 9 mars. Ayant subi au camp de Paksong (Laos) les mêmes sévices que les autres prisonniers de guerre, ils représentent les plus jeunes résistants d'Indochine.

3 - Les camps de la mort lente (Hoa-Binh) :

Intervenant au Parlement le 8 juin 1948 (Conseil de la République), M. Durand-Reville, rapporteur de la commission de la France d'outre-mer lors de la discussion de la loi du 6 août 1948 sur le statut des déportés et internés de la Résistance, s’est exprimé en ces termes à propos de la détention subie par les prisonniers de guerre du Tonkin : « Cette captivité, relativement courte, peut être considérée comme aussi meurtrière, toutes proportions gardées, que quatre années de stalag ou d'oflag.

« La faim, le paludisme, la dysenterie firent de terribles ravages dans les camps de prisonniers dont les plus sinistres incontestablement furent ceux de Hoa-Binh, aux confins du delta tonkinois et de la Moyenne-Région : Hoa-Binh, lieu d'enfer où furent envoyés à partir du mois d'avril près de 4.000 prisonniers, hommes de troupe, sous-officiers et officiers subalternes.

« Le plus horrible de ces camps fut celui des Calcaires ; appelé d'abord camp des Aigles en raison de son altitude.

«Cela commença par une seule étape de 53 kilomètres à pied, distance séparant Hanoï de Hoa-Binh. Cette performance déjà pénible pour des hommes sains, normalement nourris, vêtus et chaussés, fut imposée à des prisonniers affamés, en proie à la fièvre, à la dysenterie et au béribéri ; ils marchaient nu-pieds, à peine vêtus sous une pluie battante, par des chemins détrempés et portant non pas leurs propres bagages - ils les avaient tous perdus - mais ceux de leurs tortionnaires avec les vivres de ces derniers et le produit de leurs rapines.

«Beaucoup contractèrent là des maladies dont ils devaient mourir peu après. D'autres traînent depuis ce temps un mal dont ils ne guériront plus...

« II y avait plusieurs chantiers : le travail de sape, le transport des terres, la confection et le transport des boiseries.

« Sans cesse, les loques humaines qu'étaient devenus ces prisonniers glissaient sur les pentes détrempées et s'affalaient parmi les hurlements et les éclats de rire des Japonais qui relevaient les traînards à coups de crosse.

« Les épaules meurtries par les lourdes charges, brûlées par le soleil, présentaient d'abominables plaies toujours à vif.

« Cette vie d'enfer dura deux mois. Quand elle prit fin par suite de la capitulation japonaise, ceux qui restaient n'avaient plus rien d'humain. Ils étaient devenus complètement amorphes, ne se disputant même plus pour manger.

« Un jour, ils n'allèrent plus au travail... »

Tel est le résumé officiel fait aux Conseillers de la République le 8 juin 1948 sur les atrocités nippones (J.O. des débats parlementaires, Conseil de la République, séance du 8 juin 1948, p. 1403-04).

Pour ma part, j'eus la chance de me trouver dans un groupe de prisonniers qui a quitté au mois de juin la Citadelle de Hanoï, dans un camion faisant partie d'un convoi composé de plusieurs véhicules. Je me souviens que nous roulions sur une route défoncée. Après des km, des cris et le camion repartait. Enfin, le convoi s'immobilise. Des ordres hurlés, notre bâche se soulève. Il fait nuit. Des sentinelles, baïonnette au canon, entourent le véhicule. Nous sautons à terre. A droite, à gauche, partout c'est la forêt. Dans la nuit épaisse, tout est noir et lugubre. Pas un village, pas la moindre paillote en vue. Le ciel est d'un noir d'encre.

A la lueur des phares des camions, un maigre barda sur le dos, les prisonniers sont rassemblés, comptés et recomptés. On nous entasse de part et d'autre et en contrebas de la route, à quelques mètres de la chaussée.

Nous sommes invités à nous étendre sur place, dans l'humus spongieux, à même le sol. Sous l'œil vigilant de nos gardiens, nous passâmes ainsi notre première nuit dans ce qu'on appela plus tard « les camps de la mort lente ». Nos tenues d'été étaient détrempées par l'humidité qui nous environnait. Soumis sans répit aux piqûres de moustiques, le ventre creux, nous nous sentions envahir par une profonde désespérance.

Nous devions apprendre, quelques jours après, que nous n'étions pas seuls et les multiples camps semblables au nôtre s'échelonnaient le long de la route n°6. Distants de quelques kilomètres les uns des autres, ils subirent en gros le même traitement barbare, les mêmes conditions d'installation rudimentaire et de travail épuisant. Notre groupement était installé au km 62. Ce n'est que plus tard, lors de notre retour à la Citadelle de Hanoï, que nous apprîmes tout ce qui s'était passé dans les autres camps.

Bien entendu, nous n'eûmes jamais aucun contact avec les camarades des autres groupements. Seuls, les camions japonais les reliaient pour assurer journellement le « ravitaillement », en même temps que la relève des troupes chargées de la garde.

Le matin de notre arrivée, dès l'aurore, les outils, coupe-coupe, pelles, pioches, pics, scies, haches sont répartis; tous étaient ébréchés et en fort mauvais état. Les prisonniers groupés par dizaine et escortés par des sentinelles armées jusqu'aux dents, s'enfoncèrent sous le couvert de l'impénétrable forêt tropicale. Dans cet enfer vert, plus de routes, ni de pistes.

Dès le premier jour, les difficultés commencèrent. Le groupe des lieutenants, sous-lieutenants et aspirants, après conciliabules, avait décidé de refuser de travailler en invoquant avec une belle candeur la Convention de Genève. Poussant des vociférations, le chef du camp nous fit comprendre qu'il ne voulait rien savoir et nous dûmes nous incliner.

Le lendemain matin, après l'appel, les officiers se présentèrent sans insignes de grade. Chacun prit un outil et, en file indienne, étroitement encadrés par les soldats nippons ou coréens, plus hargneux que jamais, la forêt nous absorba.

Un garde-chiourme, chef de chantier, nous indiqua une direction et, par signes et cris, nous montra un passage à constituer à travers un enchevêtrement de lianes. Nous devions atteindre une crête que nous ne pouvions voir d'ailleurs, à une distance difficile à évaluer, tant la brousse était touffue.

Avec des outils dont le tranchant était émoussé au milieu d'une jungle inextricable, notre travail quotidien consistait à couper, scier et abattre des troncs énormes, arracher et niveler des souches de bambous aussi dures que le métal. Nous progressions avec une lenteur nonchalante. En fait, notre travail était volontairement saboté. Par bonheur, les préposés à la surveillance des travaux, disparaissaient facilement dans ce lacis infernal ; nous en profitions pour ralentir aussitôt notre cadence et souffler un peu. Chaque effort devint rapidement une souffrance. Nous étions sous-alimentés depuis de longs mois, tous plus ou moins fiévreux, affaiblis par la dysenterie. Notre rendement était à peu près nul.

Par petits groupes, nous avancions d'une dizaine de mètres par jour, les uns, en tête, coupaient les hautes herbes et les lianes entrelacées, les suivants, pourvus de haches, entaillaient les troncs et les racines. L'obstacle le plus désagréable était constitué par les souches énormes de bambou.

De temps en temps, surgissait derrière nous, à nous toucher, un de nos gardiens. Ne pouvant surveiller en même temps l'ensemble de sa troupe, en raison du manque de visibilité, il allait de l'un à l'autre pour nous surprendre. Du Japonais, nous apercevions d'abord la courte baïonnette large et acérée pointée vers nous, le corps sortait ensuite des fourrés. Les coups de crosse pleuvaient sur les dos nus et les reins, quand l'avance était trop lente ou notre inertie manifeste.

La bourbouille mettant la chair à vif sous nos aisselles, le moindre mouvement des bras provoquait une douleur insupportable et, toute plaie s'infectait rapidement dans cette chaleur humide.

Quand, après avoir surmonté bien des difficultés, un groupe avait percé une trouée d'une vingtaine de mètres, on constatait soudain qu'une erreur de direction avait été commise, la piste était abandonnée ; nous n'étions pas convaincus de la nécessité de nos travaux. Que l'on imagine un travail épuisant, parfaitement inutile, surveillé par une espèce de brute qui n'échangeait avec les prisonniers que des cris inarticulés et des ordres incompréhensibles. Il y avait de quoi dissuader les plus patients d'entre nous. En fait, le manque d'esprit coopératif ne facilitait pas les rapports.

Les shorts partaient en lambeaux, les moustiques piquaient les parties dénudées de notre corps. Les pieds, dans les fameuses sandalettes taillées dans les vieux pneus de la Citadelle de Hanoï, étaient couverts de plaies inguérissables et la dartre annamite faisait suinter nos doigts douloureux. Nos jambes blessées par les plantes coupantes étaient couvertes de sangsues et de vermine qui montait du sol pourri. Nous étions en juillet, dans une atmosphère humide et accablante, sans boire ni manger. Nous pouvions nous désaltérer qu'au camp, sauf si nous avions la chance, après une averse, de trouver un peu d'eau stagnante.

A la nuit tombante, avec force hurlements, les cerbères rassemblaient le maigre troupeau et, en file indienne, l'outil à la main ou sur l'épaule, nous faisions le chemin inverse du matin. Epuisés, sans un mot, nous nous laissions tomber sur le sol, la tête vide, ne souhaitant plus rien, sinon chez certains, la mort qui les délivrerait de leur désespérance.

Peu de temps après notre arrivée, nous fûmes autorisés à bâtir une paillote pour nous protéger surtout de la pluie. Et encore, le droit de construire notre installation, nous fût-il accordé après l'horaire quotidien de travail sur les pistes.

Les Japonais avaient choisi un emplacement surplombant la route de quelques mètres. Après avoir creusé et nivelé une plate-forme de 5 à 6 mètres de largeur sur 30 mètres de longueur, nous pûmes édifier une longue paillote à la mode indigène. Le bambou que nous trouvions dans la forêt, nous fournit le matériau classique. Les longues tiges cannelées servirent de montants et de charpentes. Fendues longitudinalement, les lames tressées et assemblées avec des lianes nous permirent de confectionner des bat-flanc.

Un unique passage de cinquante centimètres, aménagé dans le sens de la longueur, permettait de circuler. De chaque côté, un long bat-flanc tenait lieu de litière. Les quelques nattes ou couvertures que nous avions pu emporter complétèrent ce rudimentaire ameublement.

L'herbe à paillote servait de toiture, mais cette couverture était plutôt symbolique car la pluie, presque toujours diluvienne, traversait la toiture et transformait notre habitat en un véritable bourbier.

Légèrement en contrebas de notre plate-forme et à proximité de l'unique accès, les Japonais avait fait construire leur poste de garde sur le même gabarit, mais évidemment mieux équipé et plus confortable que notre cantonnement.

En définitive, notre cabane adossée au talus sur trois côtés, non clôturée du côté route, permettait aux sentinelles de ne jamais nous perdre de vue et au besoin de nous prendre en enfilade avec la mitrailleuse, que nous apercevions toujours pointée vers nous. A proximité, une sorte de grotte naturelle abritait la cuisine du camp. L'eau était amenée par camions dans des fûts et nous la faisions bouillir dans de grands chaudrons.

La nourriture se réduisait essentiellement à du riz cuit à l'eau et quelques légumes locaux (liseron d'eau) en très faible quantité. Une fois ou deux par semaine, on ajoutait au brouet quelques déchets de viande et d'os.

La répartition des aliments revenant à chacun d'entre nous posa un jour un problème. Le chef de table qui se trouvait au bout de la table et qui remplissait les assiettes qu'on lui passait successivement, eut la main lourde, de sorte que les derniers n'ont pu avoir leur part, le plat étant vide. Les premiers servis ayant déjà terminé de manger, il n'était pas possible de leur demander de restituer une portion des aliments distribués.

Je me suis proposé, au repas suivant, à faire le service, car j'avais, comme on le dit familièrement, le compas dans l'œil. Je m'arrangeai pour procéder en deux services, pour avoir du rabiot.

Tout le monde étant satisfait, je fus maintenu dans les fonctions de « répartiteur ». Toutefois, je fus pris en défaut, un jour : je devais partager un petit pain avec mon voisin d'infortune, un lieutenant d'artillerie, ancien  polytechnicien. Il m'a démontré que le partage sera équitable lorsque le pain sera en équilibre sur le fil du couteau. Bien sûr !

La faim nous tenaillait sans cesse et, dans notre délire, il nous arrivait de rêver comme tous les prisonniers du monde de steak-frites et de fruits frais.

Dans un camp voisin, où les malades étaient particulièrement nombreux, le chef japonais fit enfermer les dysentériques dans une case dont il fit condamner l'unique accès. Personne ne devait s'approcher des reclus sous peine de partager leur sort. Malgré les terribles menaces, on réussit, à travers un trou percé dans la paillote à leur faire passer quelques boules de riz et un peu d'eau. Leur martyre dura 10 jours. Le dixième jour, on enleva les morts déjà en décomposition. Il restait seize survivants, incapables de se tenir debout, à demi comateux et souillés de déjections et de sang.

En toutes circonstances, il nous fallait lutter contre le renoncement, car tout homme qui cessait de lutter, tombait, s'accroupissait comme une bête qui crève et, recroquevillé sur lui-même, attendait la mort libératrice.

Ces marsouins, bigors, légionnaires n'étaient certes pas des enfants de cœur. Ils avaient tout au long de leur carrière appris à souffrir sous des cieux incléments.

Ignorés de tous, ces gens simples surent souffrir en silence. N'attendant rien de personne, dans l'affreuse solitude qui était la leur, dans une détresse physique et morale inexprimable, il touchait le fond du désespoir. En vérité, ils étaient condamnés à mourir d'inanition et de misère. Lorsque, après notre retour à Hanoï, les rescapés moururent par dizaines, les certificats de décès établis par nos médecins portaient à peu près tous la même mention : « misère physiologique ».

D'une maigreur quasi squelettique, nous étions à bout de forces par le moindre effort. Nos jambes enflées par le béribéri refusaient de nous porter. Certains qui devaient mourir à k « libération » maigrissaient de 25 kg après deux mois de séjour au camp de représailles. Le terme de « séjour » est impropre, car, il faudrait dire en camp de déportation.

Tous les prisonniers subissaient le même régime. Les officiers n'étant pas traités différemment. Nous subissions avec nos hommes le même travail pénible et la même déplorable vie.

Bien entendu, nous ne disposions d'aucune lumière, la nuit venue ; allongés sur nos bat-flanc, nous attendions le lever du jour dans une immobilité forcée. Il était interdit de se lever la nuit et à plus forte raison de déambuler. Les gardes-chiourme montaient la garde sur la route en contrebas et avaient ordre de tirer à vue sur tout ce qui bougeait.

Quand un camarade trépassait, le corps était enlevé du bat-flanc par ses plus proches compagnons et enroulé dans une natte, enseveli à une centaine de mètres du cantonnement sous trente centimètres d'humus. Encore fallait-il se hâter, les Japonais ne tenant pas à ce que nous perdions du temps. Quand les nattes firent défaut, les corps furent mis en terre, à peu près nus, les amis se partageant les maigres guenilles du défunt.

Dans un camp voisin du nôtre, le chef de poste avait imaginé pour se dégourdir les jambes l'exercice suivant : en pleine nuit, il courait d'un bout à l'autre du bat-flanc sur les corps étendus. Ses lourds brodequins cloutés provoquaient sur les corps blessés des meurtrissures atroces. Les hurlements de douleur remplissaient de contentement le sadique guerrier qui, satisfait de sa bonne plaisanterie, reprit sa garde tranquillement.

Pour ceux que tentait l'évasion, l'obstacle le plus difficile demeurait la forêt elle-même et l'impossibilité absolue de se diriger et de s'orienter sans l'aide de k population.

Certains prisonniers qui, dans un camp voisin, avaient voulu « se faire la belle », furent repris plusieurs jours après à quelques kilomètres de là par des Thaïs qui les livrèrent aux Japonais moyennant récompense en retour. Les fugitifs furent décapités séance tenante devant le camp rassemblé.

Dans un autre camp, Gontran, un eurasien, d'abord amené au milieu du camp, subit une terrible bastonnade pour avoir été surpris dans un village proche. Couvert de sang, il fat ensuite attaché à un arbre. Un nœud coulant lui enserrait le cou de telle sorte qu'en se penchant en avant la boucle se resserrait et le malheureux s'asphyxiait lui-même. Quand il perdit connaissance, les Japonais retendirent sur une pile de madriers en plein soleil. Il râla jusqu'au soir. Enfin, les tortionnaires firent creuser un fossé par quelques prisonniers. Ils rirent accroupir le malheureux à demi inconscient au bord de la fosse. Un premier coup de sabre lui fracassa l'épaule. Le second l'atteignit dans le dos. Il fallut deux nouveaux coups de sabre pour l'achever. Satisfaits de leur besogne, le chef du camp et ses hommes s'acharnèrent sur le corps pour bien montrer leur dextérité aux prisonniers français muets d'horreur. Pour les punir de ne pas avoir dénoncé leur camarade - qui s'était enfui pour aller chercher des denrées alimentaires au village le plus proche - ils devaient assister en plein soleil depuis le matin à toutes les phases du macabre et hallucinant sacrifice de leur camarade.

Un autre jour, un prisonnier, marin d'une canonnière fluviale du Tonkin, n'eut pas de chance. S'amusant à lancer des cailloux sur un camarade situé à une dizaine de mètres de lui, il manqua sa cible et toucha fortuitement le garde-chiourme, un colosse coréen d'un mètre quatre-vingt-dix de hauteur. Celui-ci, offensé, prit très mal l'incident. Il le fit sortir des rangs, dégaina son sabre et le décapita atrocement. Les camarades étaient médusés.

L'espoir de sortir vivant de cette jungle maudite s'estompait petit à petit et notre désespoir était devenu sans limites.

Nous étions aux alentours du 15 août.

Un soir, au poste de garde et durant toute la nuit, une agitation inaccoutumée chez nos geôliers nous empêcha de dormir. Il se passait quelque chose que nous cherchions à deviner : les plus folles hypothèses circulaient. Au matin, il n'y eut pas de rassemblement pour les corvées habituelles et ce n'était pas un jour férié pour les Japonais. Par une indiscrétion venue on ne sait d'où, la nouvelle inespérée se transmet de bouche en bouche : la guerre est finie, le cauchemar est terminé !

Le surlendemain, des camions nous ramenèrent à Hanoï à la Citadelle.

La Citadelle n'est plus une prison, mais un casernement qui, deux fois par semaine, ouvre ses portes à la visite des familles.

Le ravitaillement du camp a été pris en mains par l'intendance française.

Quant à la surveillance, ou à la protection, il est bien difficile de dire qui en a la charge, tant s'entrecroisent les missions et patrouilles : chinoises, américaines, japonaises.

Progressivement, la vie militaire redevient normale pour les prisonniers de guerre encore valides, qui sont réintégrés dans leurs anciennes unités à partir du 18 septembre, puis incorporés au sein du Corps expéditionnaire français.

Pour ma part, je suis affecté au 5eme R.I.C., puis détaché à l'Etat-Major de la Subdivision de Hanoï. Je participerai aux opérations dans le delta tonkinois, durant encore un an et demi, avant d'être rapatrié.

 
   
 
   
 
   
 
   
 
   
 
   
 
   
 

LE RETOUR DES FRANÇAIS EN INDOCHINE

1 - La reconquête de la Cochinchine.

Le 5 septembre 1945, un premier détachement de la 20° division hindoue, les Gurkhas, atterrit à Saïgon. Le 12, c'est le général Gracey, chef de la division, qui arrive avec de nouveaux Gurkhas et un petit détachement français du 5° RIC, basé à Ceylan. Gracey, classique officier de l'armée des Indes, reconnaît, comme le gouvernement britannique, le droit des Français à reprendre le gouvernement de l'Indochine.

Bien que la capitulation du maréchal Terauchi le 12 septembre en présence de Cédile fût reçue par Mountbatten, les Japonais ne quittent pas le territoire pour autant ! Ils ne s'en iront définitivement de l'Indochine qu'en mai-juin 1946. Depuis les émeutes du 2 septembre, l'ordre est loin d'être rétabli à Saïgon. Le 17 septembre, la grève générale est déclenchée par le comité exécutif vietminh du Sud, pour protester contre « la cabale franco-anglaise ». La ville est privée d'électricité et d'eau. Des Français sont arrêtés et maltraités. Le 18, les serviteurs vietnamiens des Français s'absentent brusquement. Des soldats français sont blessés et deux maisons incendiées.

Le 20 septembre, les sabotages, les vols et les actes de vandalisme se reproduisant à nouveau, Gracey proclame la loi martiale (couvre-feu, pas de rassemblements, instauration de tribunaux militaires).

La situation se dégrade de plus en plus à Saïgon. Les troupes anglaises ne sont pas encore assez nombreuses pour faire respecter l'ordre. Le 21 septembre, Gracey obtient l'accord de Cédile pour réarmer les 1.500 hommes du 11° RIC confinés par les Japonais à la caserne Martin-des-Pallières depuis le 9 mars. Dans la nuit du 22 au 23 septembre, les 1.500 militaires français et les 1.800 Gurkhas, s'emparent aisément et sans tirer un coup de feu, de tous les bâtiments des services publics, dont ils chassent les Vietminhs (commissariat de police, santé, trésor, hôtel de ville).

Malheureusement, les militaires français internés trop longtemps, se défoulent brutalement, maltraitent des Vietnamiens et en jettent en prison un millier environ. Ceux-ci seront relâchés le lendemain sur ordre de Cédile, et le 11° RIC à titre de sanction doit regagner ses casernements.

Dans un raccourci saisissant, le général Gras écrit : « la guerre (d'Indochine) avait commencé le 23 septembre, mais cela nul ne le savait encore ».

La riposte nationaliste est rapide et brutale. Des expéditions punitives sont organisées par le Vietminh contre les Français « trop colonialistes ». La haine incite au massacre. L'insécurité grandit. La grève générale, le 24 septembre, coupe une nouvelle fois l'eau et l'électricité. Des barricades sont dressées dans la ville, le Grand Marché est en feu.

La cité Héraut, sorte d'enclave dans la ville, regroupant de petits fonctionnaires français, a connu dans la nuit du 24 au 25 septembre le comble de l'horreur. Un récit de ce qui s'est passé cette nuit-là a été fait par un des rescapés, J. Conrad, vice-président de l'association des familles des victimes des massacres de septembre. Ce récit a été publié par Les Ecrits de Paris en décembre 1949.

            Conrad accuse Cédile de n'avoir pas protégé, dès le 21 septembre, la cité Héraut. Or, à proximité immédiate, vivait une pègre redoutable, dont les Binh Xuyen, qui, dans la nuit du 24 au 25 cernent toute la cité et coupent toutes les communications, dont le téléphone avec le centre ville. La caserne du 11° RIC est alertée à 6 heures du matin par un Français qui a réussi à franchir les barrages, mais s'est heurté à l'ordre formel donné par Cédile de ne plus secourir les Français. A 7 heures du matin, le massacre commence. Ce n'est qu'à 11 heures qu'arrivent les 1.500 soldats du 11° RIC, enfin appelés. Ils trouvent 150 cadavres effroyablement torturés, 200 otages ont été enlevés, disparus à jamais.

La panique saisit les Français, car les révolutionnaires se déchaînant de plus en plus assiègent la ville de l'extérieur et y rentrent la nuit pour piller et tuer. Ils attaquent même un Américain, un capitaine attiré dans une embuscade, et assassinent le 26 septembre, le colonel Dewey, chef de l'OSS, qui roulait en jeep près de l'aérodrome.

Le 11 octobre Iran Van Giau donne l'assaut de l'aéroport défendu par les Anglais et sur les accès à Saïgon gardés par les Anglo-Français. Mais les renforts sont arrivés : la division hindoue est au complet depuis le 30 septembre, le 5° RIC et le commando Ponchardier ont débarqué à Saïgon le 3 octobre et le général Leclerc a atterri à Tan Son Nhut (aéroport de Saïgon) le 8 octobre. Le groupement Massu de la 2° DB le suit de près. Le rapport des forces a changé.

Saïgon est dégagée rapidement et les Vietminh, bousculés, se retirent dans les campagnes. La reconquête du Sud va entrer dans sa phase initiale. Leclerc le fera à sa manière.

A la fin de 1945, Leclerc réalise la difficulté de la situation. Le général de Gaulle, lui, au contraire, n'avait pas de doutes. Le 7 janvier 1946, il dit à Paul Mus, porteur d'un long message de l'amiral d'Argenlieu : « Nous rentrons en Indochine, parce que nous sommes les plus forts ».

Après avoir débloqué Saïgon pour rétablir le calme et assurer son ravitaillement, Leclerc se lance dans la chevauchée « spectaculaire » qui devait le conduire jusqu'au 16° parallèle. Il va réoccuper les principales villes de Cochinchine par des raids de blindés fulgurants « sans s'occuper des éléments vietminhs qui restaient derrière ». Avec le débarquement de la 9° DIC du général Valluy, le corps expéditionnaire atteignait 30.000 hommes en janvier 1946. Leclerc « cherchait à donner l'impression d'être partout à la fois ».

En janvier 1946, 10.000 Vietminhs se sont rendus. Des bandes subsistent encore dans les forêts ou se réfugient dans les marais de la plaine des Joncs. Leclerc a donc pacifié le Sud car il a occupé les villes, et assuré entre elles les liaisons des grandes voies de communication. Saïgon est devenue tranquille.

Le 6 février 1946, la situation pouvait se résumer ainsi : « la pacification de la Cochinchine et du Sud-Annam est achevée... Mais, il y a encore des bandes rebelles ». Les troupes françaises ne parvenaient pas à empêcher le Vietminh d'entretenir, ça et là, une psychose de guerre. Le terrorisme subsistera sous diverses formes jusqu'à la fin de la guerre.

L'amiral d'Argenlieu qui se trouvait depuis le 5 septembre à Chandernagor, atterrit à Saïgon le 31 octobre. Il a 56 ans, il est mince, de taille moyenne, le visage osseux. Leclerc est très rigoureux à son égard.

Dès son arrivée en Cochinchine, il décrit à de Gaulle que « la situation en Indochine n'est pas tellement éloignée de celle qui s'était créée, lors de la libération du pays ». Cette comparaison entre les deux libérations (Indochine et France) était une erreur de jugement analogue à celle qui avait déjà provoqué de dangereuses fausses manœuvres sur le plan militaire. C'est ainsi que l'amiral donne priorité à « l'épuration » qui, on l'a déjà dit, n'avait pas d'autre motivation qu'un sectarisme tout à fait déplacé. Des « commissions d'épuration » rapatriaient dans des conditions humiliantes (par exemple, à fond de cale) des hauts fonctionnaires et des officiers sortant des camps japonais...pour y être de nouveau emprisonnés à leur arrivée en métropole. Il s'agissait, la plupart du temps, de personnages honorables, dont les compétences auraient été fort utiles pour rétablir l'économie de l'Indochine dans les mois qui suivirent la capitulation japonaise.

En novembre 1945, la quasi-totalité des hauts fonctionnaires et chefs de service avaient dû abandonner leurs fonctions. Une note du 18 novembre 1945 pour le président Bidault dit : « le nouveau personnel manquait d'expérience dans un contexte et un environnement où il en fallait beaucoup. Le désordre grandissait ».

Quand à l'amiral Decoux, il partira le 1er octobre 1945 de son internement de Loc Ninh pour être renvoyé en France sans égards dans un avion. Cependant à l'escale de Rangoon, les honneurs militaires lui furent rendus par les Anglais. Son procès en Haute Cour se termina par un non-lieu.

Le traitement réservé à l'ancien gouverneur général incontestablement respecté et estimé par de nombreux Vietnamiens, ne fut pas compris par ceux-ci. Le docteur Thinh, président du Parti démocrate dira à des « nouveaux Français » : « Je ne vous comprends pas... Pourquoi cela ! ».

Le retour de la France en Cochinchine avait été loin de provoquer l'exaltation même chez les amis les plus fidèles. Le terrorisme, on l'a vu, n'avait pas disparu.

Pourtant l'optimisme est de rigueur à Paris si l'on en croit une note du 4 décembre pour Georges Bidault, alors ministre des Affaires Etrangères : « Sauf imprévu, nous pouvons espérer avoir repris en mains l'Indochine au début du printemps ». Jusqu'à la fin de 1945, en effet, l'amiral avait sous-estime la force et l'influence du Vietminh.

2 - Le problème du Nord.

Au Nord du 16° parallèle, Sainteny avait été nommé commissaire de la République, le 5 octobre 1945 par l'amiral d'Argenlieu qu'il était allé voir à Chandernagor. Rentré en Indochine avec son titre officiel et ayant fait mettre sur sa voiture un fanion tricolore, son véhicule est arrêté et assailli par la foule. Il doit retirer son fanion pour ne pas provoquer de troubles graves.

Sainteny est secondé par Pignon et, à son retour de Chine, de Salan, nommé le 25 octobre 1945, commandant des troupes françaises du Tonkin et de Chine. Les deux, hommes constituent « la Mission française » qui réside depuis le 11 septembre dans la maison du directeur de l'Instruction publique, boulevard Jauréguiberry. Sainteny occupe un appartement de la Banque de l'Indochine.

La Mission française, devenue « mission Sainteny » reçoit le concours de François Misoffe et du lieutenant Sauvagnac. Tous ces hommes rassemblent les anciens administrateurs se trouvant sur place et forment de nouveau une petite administration française.

La mission Sainteny doit se limiter à un rôle humanitaire : faciliter le départ des Français, femmes et enfants surtout qui veulent quitter le Nord, pourvoir au ravitaillement en vivres de tous ceux qui restent et intervenir auprès des autorités vietminh et chinoises pour régler les incidents plus ou moins graves dont sont victimes les Français.

Les militaires français - au milieu desquels je me trouve - toujours gardés par les Japonais à la Citadelle de Hanoi ne seront libérés que le 18 septembre.

Enfin à partir de décembre 1945, Sainteny et Pignon seront chargés de mener les pourparlers avec Ho Chi Minh pour obtenir le retour des Français au Nord du 16° parallèle.

180.000 chinois (9 fois plus nombreux que les Anglais au Sud) arrivent à la fin de septembre 1945, sous le commandement d'un « seigneur de la guerre », le général Lou Han. C'est un fumeur d'opium, au passé trouble, un dépravé, qui exploitera systématiquement la région pour son propre compte. Tchang-Kai-Check l'a envoyé au Tonkin pour l'éloigner de lui. Le général chinois ne réussira pas à empêcher ses soldats de multiplier les incidents avec les Français. Il y aura des bagarres et des morts. Les hordes chinoises se comportent comme des pirates. Le désordre s'installe dans le pays. En fait, Lou Han n'est intéressé par le Tonkin que pour accroître son patrimoine.

Les 20.000 Français du Tonkin sont toujours dans la même situation dramatique, « bafoués par les Chinois, pillés et molestés par les Annamites ». Du 1er au 31 janvier 1946, les Français ont été victimes de 145 crimes, délits ou voies de fait, dont 6 assassinats.

Comment la France allait pouvoir les délivrer ?

Bien naïvement, l'amiral et ses collaborateurs ont estimé qu'il suffirait de restaurer l'autorité de la France au Tonkin « pour écarter le danger de l'implantation marxiste ». Ils étaient obnubilés par la menace de la présence des Chinois et croyaient que leur départ faciliterait les rapports avec le Vietminh. Au contraire, par le départ des Chinois, Ho Chi Minh réussira à se débarrasser, souvent par élimination physique, des Vietnamiens prochinois. Le Vietminh, ayant renforcé sa situation dominante se montrera encore plus méprisant à l'égard des Français. L'implantation marxiste sera réelle.

Le général de Gaulle avait un autre projet très personnel concernant le prince Vinh San qui n'était autre que l'ancien empereur Duy Tan, déposé par les Français pour avoir pris en 1916 la tête d'une révolte contre le Protectorat. Exilé à la Réunion, il s'était engagé dans la 1ère Armée française en 1944 et avait obtenu de brillants états de service dans la campagne d'Allemagne. Le Général s'entretient longuement avec lui et décide de le replacer sur le trône. Mais, le 24 décembre 1945, l'avion qui amenait le prince à la Réunion pour passer Noël avec sa famille, pris dans une tempête de sable au-dessus de l'Afrique, s'écrase au sol, tuant tous les passagers.

Qu'aurait donné la solution Vinh San? L'homme avait de la personnalité. Il jouissait chez quelques élites de l’Annam d'une certaine notoriété due à ses difficultés avec la France. Mais après 30 années d'exil, la grande masse du peuple vietnamien le connaissait peu. D'autre part, une restauration sous l'égide de la France ne lui aurait sans doute pas simplifié la tâche.

Le 28 février 1946, un accord franco-chinois signé à Tchung-King par l'ambassadeur René Meyrier et Tchang Kaï Chek stipule que la relève des troupes chinoises du Tonkin sera assurée par les troupes françaises. La note à payer est lourde. La France cède les vestiges d'anciens traités (concessions, territoire à bail, privilèges pour le chemin de fer du Yunnan).

D'autre part, un communiqué commun d'Argenlieu-Mountbatten est publié : « Le 5 mars, à partir de zéro heure, les territoires de l'Indochine au sud du 16° parallèle, cesseront d'être placés sous le commandement du chef du théâtre d'opérations du Sud-est asiatique

Sur le plan juridique interallié, la France rentrait en possession à cette date de l'ensemble des territoires d'Indochine.    

En conséquence, la date officielle de cessation des hostilités pour la seconde guerre mondiale (guerre du Pacifique) est fixée au 1er juin 1946 (loi du 10 mai 1946).

 
   
 
   
 
 
 
 
 
 
 
   
 
   
 

LES ACCORDS DU 6 MARS 1946

 L’AFFAIRE DE HAÏPHONG

 

Pour pouvoir rentrer au Tonkin, la France devait politiquement et militairement être assurée de ses arrières au Cambodge et au Laos. Ce but sera pratiquement atteint au début de 1946.

Le prince Monireth, oncle du jeune roi du Cambodge, Sihanouk, est nommé Premier ministre. Suivant le souhait du roi, il signe avec la France, le 7 janvier 1946, un modus vivendi en attendant l'entrée en vigueur de la déclaration du 24 mars 1945, qui est acceptée par le Cambodge comme base de discussion.

Les choses sont plus compliquées avec le Laos que le 16° parallèle partage en deux. Les Anglais ne se préoccupent pas du Sud, tandis que les Chinois stationnent au Nord. Ils n'y ont aucun droit car les Japonais s'étant retirés au Siam, il n'y a pas lieu de procéder à leur reddition. Les Chinois favorisent un mouvement procommuniste, le « Lao Issara » qui a constitué à Vientiane « un gouvernement provisoire Lao », à la tête duquel les Japonais ont placé le Premier ministre Petsarath, qui a fait appel au Vietminh.

Les troupes françaises qui, depuis le 9 mars 1945, sont toujours réfugiés dans le maquis avec la participation du prince Boun Oum, souverain de la province du Bassac, sont solidement implantées dans le sud du pays. Elles progresseront peu à peu vers le nord et se heurteront aux Chinois jusqu'à leur départ (30 avril 1946).

Le roi Sisavang Vong, fidèle ami de la France, rétabli sur son trône, confie le pouvoir au prince héritier Savang et signe avec la France un modus vivendi le 28 août 1946. Tous les territoires « laos » de l'Indochine sont rassemblés dans le royaume du Laos.

La France avait pris l'engagement d'aider le Cambodge et le Laos à rentrer en possession des provinces annexées par le Siam en 1941. Par le traité de Washington du 8 décembre 1946 entre la France et la Thaïlande lesdites provinces seront rétrocédées tant au Cambodge qu'au Laos.

La situation au Cambodge et au Laos ayant reçu du moins provisoirement une solution, la France allait pouvoir s'occuper des derniers territoires qui étaient encore hors de sa portée : le Nord-Annam et le Tonkin.

Avec le Vietminh, les pourparlers sont engagés depuis longtemps. Dès le 28 septembre 1945, le général Alessandri, accompagné de Pignon, s'est entretenu avec Ho Chi Minh. Maintenant Sainteny l'a remplacé. Les rencontres avec le leader communiste ont lieu le plus souvent sans témoin Les discussions achoppent constamment sur les mêmes problèmes, la question de l'unité (l'unité des 3 kys, les 3 régions constitutives du Vietnam) et celle de l'indépendance (doc lap, en vietnamien). Ho Chi Minh est finalement conduit à être réaliste eu égard à la situation internationale. Son gouvernement n'est pas encore admis comme légitime. L'URSS est éloignée et semble désintéressée. La politique des blocs n'a pas encore cours. Moscou ménage la France où le PCF a acquis de solides positions. La Chine ? La seule qui compte alors est celle de Tchang Kaï-Chek. On connaît ses manœuvres, ses arrière-pensées (l'accord franco-chinois de février fait abstraction du gouvernement Ho Chi Minh). Quant à Mao, ses bases sont à des milliers de kilomètres. Les Etats-Unis ? Ils n'ont pas gardé de relations avec le gouvernement révolutionnaire et leur entente avec le colonisateur est manifeste. Il n'y a, bien sûr, rien à attendre de la Grande-Bretagne. Dans ces conditions, le réalisme porte à l'entente avec la France, une France gouvernée, elle aussi, par des équipes issues de la résistance et où le PCF participe au pouvoir.

L'accord que Leclerc, haut-commissaire par intérim, presse Sainteny de conclure est sur le point d'aboutir. La flotte reçoit l'ordre d'appareiller vers le Nord. Pour une question de marée, elle doit débarquer les troupes du général Valluy le 6 mars au matin. Le général chinois qui commande la garnison de Haïphong donne l'ordre d'ouvrir le feu sur les navires français. Après vingt minutes, ceux-ci répliquent en faisant exploser munitions et matériel accumulés par les officiers de Lou Han sur les quais du port en prévision de leur départ. Au bout de plusieurs heures de canonnade, un cessez-le-feu est signé à Haïphong, tandis qu'à Hanoi', l'accord tant attendu est enfin conclu par Sainteny et Ho Chi Minh.

Une fois réglées les difficultés de dernières minutes soulevées aussi bien par les Chinois que par le Vietminh, Leclerc peut pénétrer dans la capitale le 18 mars, au soulagement de Sainteny et de la colonie européenne qui vivait dans l'angoisse depuis des mois. De même, les prisonniers de guerre, confinés et non armés, n'étaient guère rassurés. Accueilli triomphalement par la population européenne en liesse, le général se rappela la libération de Strasbourg. Au cours d'une visite à la Citadelle, il se fit présenter les officiers un par un et ceux-ci ne sont pas prêts de l'oublier.

Par l'accord du 6 mars 1946, le gouvernement français admet la république du Vietnam comme un état libre ayant son gouvernement, son parlement, son armée et ses finances, faisant partie de la Fédération indochinoise et de l'Union française.

L'intégration ou non de la Cochinchine ferait l'objet d'un référendum populaire. Le gouvernement du Vietnam prend l'engagement de recevoir « amicalement » l'armée française chargée de relever les troupes chinoises. Ensuite, la relève des forces françaises se produirait par cinquième tous les ans. Un article prévoit encore que des négociations ultérieures - elles allaient se dérouler en France - définirait trois points suivants : les relations diplomatiques du Vietnam avec l'étranger, le statut futur de l'Indochine et les intérêts économiques et culturels de la France.

En fait, ces pourparlers qui se déroulent au cours de l'été et de l'automne à Fontainebleau entre Ho Chi Minh et Bidault se terminent par un fiasco.

La délégation vietnamienne a quitté Paris, avant que l'Assemblée nationale n'adopte les articles de la Constitution consacrés à l'Union française. Mais, Ho Chi Minh a prolongé son séjour et c'est in extremis qu'il signe avec le ministre Moutet un accord partiel, connu sous le terme de modus vivendi du 14 septembre 1946 : « les deux gouvernements estiment le moment venu de marquer un nouveau progrès dans le développement des relations entre la France et le Vietnam, en attendant que les circonstances permettent de conclure un accord total et définitif». Les négociations seront reprises dès que possible et au plus tard au mois de janvier 1947. La France - et l'Union française - aurait alors une Constitution, la Quatrième République serait enfin en place. En attendant, le gouvernement vietnamien accepte de mettre fin aux « actes d'hostilité et de violence en Cochinchine » et reconnaît le principe de l'unité monétaire et douanière de l'Indochine. La création de commissions mixtes est prévue pour les problèmes en cours. Après ces concessions, Ho Chi Minh quitte la France. Le 20 octobre, après avoir repris les discussions en mer de Chine avec l'amiral d'Argenlieu, il débarque à Haïphong reprenant contact avec un pays dont la situation a rapidement changé depuis son absence.

L'affaire de Haïphong (20 novembre 1946).

L'ambiance générale du moment est conflictuelle. Haïphong est le seul port indispensable à la vie économique du Tonkin. C'est aussi pour les Français le seul moyen de ravitailler le Corps expéditionnaire. Le 20 novembre au matin, la marine française contrôle une chaloupe chinoise transportant de l'essence de contrebande. Les milices locales vietminh (Tu Ve) ouvrent aussitôt le feu sur les marins français dont la riposte ne se fait pas attendre. C'est très vite l'embrasement du port de Haïphong. En fin de journée, un accord de cessez-le-feu est conclu. Les pertes chez les Français s'élèvent à 24 tués dont le commandant Carmoin, chef de la Mission française de liaison, qui s'avançait sans arme et le drapeau blanc à la main. Il y eut aussi 68 blessés français.

Le 21 au matin, les milices Tu Ve que leurs chefs ne maîtrisaient plus, se mettent de nouveau à tirer. Néanmoins, le 21 au soir, une commission mixte de liaison parvient à arrêter les combats. L'affaire est sur le point d'être réglée.

Survient le drame de Langson. Dans la matinée du 21, un détachement français du poste, allant pour le compte de la « Commission des crimes de guerre » entreprendre des fouilles dans un charnier japonais où avaient été ensevelis les cadavres des militaires français massacrés le 9 mars 1945, est tombé dans un guet-apens tendu par les Vietnamiens. Il y a 9 tués et 20 blessés français.

Ces incidents, Haïphong et Langson, semblaient constituer le début d'une généralisation des attaques du Vietminh. Ne convenait-il pas d'arrêter cette montée en puissance d'une crise s'étendant à toute la région, au moins par un coup de force locale ?

C'est l'avis à Saïgon du général Valluy, haut-commissaire par intérim, pendant le séjour de l'amiral à Paris.

Valluy adresse directement au colonel Dèbes, commandant la place de Haïphong, le message suivant : « Le moment est venu de donner une leçon à ceux qui nous ont traîtreusement attaqués. Par tous les moyens, vous devez vous rendre maître de Haïphong et amener le gouvernement et l'armée du Vietnam à résipiscence ».

Le 23 novembre à 7 h du matin, une sommation est faite : Les Vietnamiens doivent se replier avant 9 h des positions qu'ils ont occupées à Haïphong. En l'absence de réponse, à 10 h 05, Dèbes fait donner l'artillerie des navires se trouvant dans la rivière Cua Cam et les avions de chasse basés à Hanoï font du straffing. Le 23, le Savorgnan de Brazza tire sur les casernes vietminh. Le 25, le Savorgnan de Brazza et le Dumont d'Urville ouvrent le feu sur les mêmes objectifs en bordure du port. Après cinq jours de combats très violents, les Français maîtrisent Haïphong et une partie de sa périphérie, au prix de 26 tués et 88 blessés. On peut évaluer à 300 morts les pertes chez les Vietnamiens.

Le 27 novembre, Ho Chi Minh adresse à Georges Bidault un télégramme quelque peu cynique : « Monsieur le président et cher ami, les questions entre nos deux pays sont des questions de famille que l'on peut résoudre sans verser le sang. L'emploi de la force ne servira à rien. Je vous demande de donner des instructions pour faire cesser immédiatement les hostilités, afin de ne pas mettre en danger l'amitié entre nos deux peuples ».

Ho Chi Minh utilisait une fois de plus le double langage.

Paris a soutenu Valluy.

Le gouvernement Bidault renoncera à ses fonctions le 28 novembre. Le 12 décembre, Léon Blum sera désigné comme président du Conseil. La politique à l'égard dé l'Indochine est alors entre les mains de trois hommes : Moutet qui défend son modus vivendi, d'Argenlieu qui est à Paris et Bidault qui conseille « de faire parler le canon ». 

 

LE DEBUT DE LA GUERRE D'INDOCHINE   (19 décembre 1946)

Le général Giap décrit dans son livre « Des journées inoubliables » les mesures militaires prises par les Vietnamiens à Hanoï en décembre 1946 : barricades, tranchées, évacuations secrètes hors de la ville des organismes d'Etat, communications à travers les habitations afin de passer de l'une à l'autre sans être vu. Des renseignements parvenaient aux Français sur la création de bases secrètes et sur des ateliers de munitions dans les montagnes (mentionnée également par Giap). Des aménagements de cette ampleur excédaient manifestement le niveau des plans de protection, tels qu'on les trouve dans toutes les armées. Il devenait de plus en plus probant que ces travaux étaient dirigés contre le Corps expéditionnaire français.

A Paris, le 10 novembre 1946, ont eu lieu les élections à l'Assemblée nationale. La nouvelle Chambre est tripartite avec une forte progression du Parti communiste (183 sièges), le MRP gagnant 167 sièges et le parti socialiste 105. La SFIO dépasse nettement le PCF, ce qui paraît donner des espoirs à Ho CM Minh. Mais les communistes ne peuvent obtenir la majorité du Conseil et c'est Léon Blum qui est finalement désigné le 12 décembre pour constituer un gouvernement « homogène SFIO » qui recevra l'investiture le 18 décembre, Moutet restant à la France d'outre-mer. Il s'agit d'un gouvernement de transition, avant l'élection d'un président de la République au début de 1947.

Que va faire ce gouvernement en Indochine ? La gauche française croit que le Vietminh sera satisfait de traiter avec un gouvernement socialiste.

Ho Chi Minh et Giap sont bien déterminés à conduire leur pays dans une longue guerre. Mais le président de la RDVN proclame qu'il est toujours disposé à discuter en vue d'obtenir la paix.

Dans le même temps, plusieurs fois par jour, la Mission de liaison française intervient auprès du Vietminh pour régler les incidents qui sont de plus en plus fréquents (enlèvements et assassinats de Français). Elle se heurte constamment à des réponses dilatoires ou à des fins de non-recevoir.

A Hanoï où règne la panique, les barricades sont dressées dans les rues. L'importance des préparatifs visibles ne pouvait plus résulter des raisons de défense ou de protection. Chaque jour, les services de sécurité prévoyaient l'attaque pour le soir même.

Après l'affaire de Haïphong, le gouvernement français souhaitait sans aucun doute la paix, mais il était dépassé par les événements qu'il ne maîtrisait plus. Il désirait se maintenir en Indochine, mais ne savait pas comment atteindre ce but. Il avait sollicité Sainteny, qui était en congé de santé, de revenir d'urgence pour reprendre le dialogue avec le Vietminh, en utilisant ses relations personnelles avec Ho Chi Minh.

Sainteny voit celui-ci le 3 décembre, mais sans résultat. Puis le président vietnamien disparaît soudain de la circulation, il est paraît-il malade ? Le 7 décembre, on a intercepté un ordre du jour de Giap fixant au 12 décembre la date à laquelle « les préparatifs militaires en vue d'une action devaient être terminés ».

Les événements vont s'accélérer. Les troupes françaises sont maintenues en état d'alerte depuis plusieurs jours. C'est alors que Ho Chi Minh va tendre son guet-apens.

Le 18 décembre au matin, Ho Chi Minh sollicite Sainteny, de manière très aimable, de recevoir le ministre Giam « pour trouver une solution en vue d'améliorer le climat ». Le rendez-vous est prévu pour le 19. Giam ne se présentera pas.

A midi, le 19, Giap demande au général Morlière de déconsigner les troupes « pour faire baisser la tension ». Comme l'ambiance de la ville s'est tout d'un coup calmée (la police règle à nouveau la circulation dans les rues, les ouvriers sont venus reprendre le travail à la Citadelle, les patrouilles mixtes sillonnent à nouveau une ville où l'animation est revenue), Morlière lève la consigne des troupes.

Mais, peu de temps après, deux renseignements précis arrivent sur le bureau du général Morlière. Un sous-officier français est marié à la sœur d'un Tu Ve. Celui-ci rencontrant sa sœur dans la rue lui dit : « C'est ce soir que l'on coupe le cou à ton Français ». D'autre part, un Eurasien, infiltré chez les Tu Ve, informe le général que l'attaque vietminh est pour le soir même. Un officier, envoyé en patrouille dans le quartier sino-annamite, affirme que la situation lui a paru inquiétante.

Le général Morlière, sans hésiter, rappelle les permissionnaires, consigne à nouveau les troupes.

Le guet-apens vietminh est éludé de justesse. Ho Chi Minh et son gouvernement avaient évacué Hanoï au début de l'après-midi. Pour tromper les Français, l'hôpital Yersin situé dans la capitale avait été rempli de faux malades, qui étaient des militaires Vietminh déguisés.

Le 19 décembre à 19 h 55, l'artillerie et les mortiers du Vietminh entrent en action. A 20 h l'usine électrique saute, mettant Hanoï dans une totale obscurité. A l'exemple des Japonais au soir du 9 mars 1945, les Vietminhs attaquent simultanément en hurlant sur toutes les positions françaises. Ils agressent également les civils. Le premier soir, on compte 43 personnes massacrées, sauvagement et bestialement, dont 11 femmes violées et torturées. S'y ajoutent 200 otages enlevés dont 49 femmes et de nombreux bébés. Parmi les victimes se trouvent une de mes tantes et une cousine. A 21 h 30, Giap lance un ordre d'offensive générale.

La voiture amenant Sainteny à la Citadelle saute sur une mine. Il est grièvement blessé.

Le consul général des Etats-Unis, O'Sullivan, reconnaît et confirme la préméditation du Vietminh.

A Hanoï, toute la nuit, la situation est demeurée assez confuse. Mais, à l'aube, il est apparu que l'armée française n'a pas faibli. Le coup de force a été un échec.

Dans le Delta et au Centre-Annam, les attaques ont commencé à 2 h du matin. Là aussi, le dispositif a tenu bon.

A Vinh, dans le Nord-Annam, où il n'y avait pas de troupes, mon oncle, délégué de la liaison franco-vietnamienne, fut pris en otage ; il demeurera 7 ans prisonnier des Viets avec d'autres civils français. Rapatrié sanitaire, il décédera à son arrivée.

5.000 hommes pris en renfort sur le Sud libèrent Hanoï et Hué. En Cochinchine, Nguyen Binh a donné le signal de l'attaque et le début des hostilités pour le 21 sur l'ensemble du territoire.

Le 20 décembre, Ho Chi Minh a diffusé son appel à la lutte, à partir d'une station secrète, la Voix du Vietnam : « Par amour de la Paix, nous avons fait des concessions. Mais la clique des colonialistes français réalise son dessein de subjuguer à nouveau la patrie. Plutôt sacrifier sa vie que de retourner à l'esclavage. Compatriotes ! Debout ! Luttez par tous les moyens. Que celui qui a un fusil se serve de son fusil, que celui qui a une épée se serve de son épée ! Et si l'on n'a pas d'épée qu'on prenne des pioches et des bâtons ! Que chacun mette toutes ses forces à combattre le colonialisme et à sauver la patrie ! »

Léon Blum est consterné. En tant que pacifiste et libéral, il vient de déclarer la guerre.

Effectivement, les hostilités viennent de reprendre et la guerre va durer 7 ans.

L'amiral est retourné à Saigon le 23 décembre, après avoir rencontré le général de Gaulle et Léon Blum. L'entretien avec ce dernier démontre qu'il, y avait une incompatibilité de caractère et de méthode. D'Argenlieu n'a plus que l'appui du MRP et l'ombre du général de Gaulle, qui d'ailleurs l'embarrasse à gauche.

Moutet et les socialistes reprochent à l'amiral d'avoir mal appliqué les accords du 6 mars, d'avoir été la cause de l'affaire de Haïphong. Ce qui est vrai, c'est que l'amiral avait compris qu'il n'y avait plus d'entente possible avec Ho Chi Minh.

Léon Blum donne sa démission en vertu de la Constitution après l'élection de Vincent Auriol à la présidence de la République, le 16 janvier 1947. Le 21 janvier, Paul Ramadier reçoit l'investiture de l'Assemblée nationale. Il constitue un gouvernement tripartite, reprend Bidault aux Affaires étrangères et garde Moutet à la France d'outre-mer.

L'amiral se doute que sa mission touche à sa fin ; il n'est plus persona grata. Rappelé par Ramadier, il quitte Saïgon le 24 février 1947. Il n'y reviendra pas.

Le général Leclerc, sur l'insistance de Ramadier, renonce au poste de haut-commissaire que le gouvernement désire beaucoup lui confier. Le général de Gaulle, consulté à Colombey, lui a conseillé vivement de refuser. Ce serait, notamment, désobligeant pour l'amiral d'Argenlieu : « On ne fait pas de croc-en-jambe entre Français libres » aurait dit de Gaulle.

Sur l'insistance de Ramadier, Leclerc était prêt à accepter mais, à certaines conditions : pleins pouvoirs politiques et militaires pendant trois ans, que le gouvernement ne pouvait pas lui donner.

Après le refus du poste par le général Juin, c'est Emile Bollaert, ancien préfet, déporté résistant, conseiller de la République radical socialiste, qui est nommé le 5 mars 1947. Il n'a aucune expérience de l'Asie et encore moins de l'Indochine.   

Les prodromes de la guerre d'Indochine marquent pour moi la fin de mon service militaire, car c'est maintenant à mon tour d'être rapatrié. Je vais quitter Hanoï, le Corps expéditionnaire français, et être dirigé sur Saïgon pour prendre, le 18 mars, le paquebot « Ile-de-France » à destination de Toulon.

 

EPILOGUE

Les prisonniers de guerre des Japonais, déportés à Hoa-Binh, ont connu la plus grande injustice de la seconde guerre mondiale.

Les circonstances qui conduisent à cette conclusion sont exposées ci-après.

Au cours de ma retraite, dans les années 80, ma curiosité a été attirée par la presse spécialisée qui appelait l'attention du monde combattant sur les souffrances endurées par les prisonniers du Vietminh : elle indiquait qu'un projet de loi était à l'étude pour témoigner la reconnaissance de la nation à l'égard de ceux qui sont restés marqués dans leur chair par les événements tragiques qu'ils ont vécus. Ce projet, devenu par la suite loi n°89-1013 du 31 décembre 1989, signé François Mitterrand, leur accorde le titre de « Prisonnier du Vietminh » équivalant à celui de « déporté résistant ».

Les prisonniers de guerre des Japonais détenus à Hoa-Binh, qui ont connu les mêmes souffrances au cours d'un conflit antérieur, n'ont apparemment bénéficié d'aucune reconnaissance de cette nature. On n'en parle même pas, on les ignore.

Etant juriste de formation, je décide, à partir de 1982, de faire des recherches auprès du Secrétariat d'Etat aux Anciens Combattants (SEAC) pour connaître les causes de cette disparité de traitement. J'apprends, à ma grande surprise, que les prisonniers de guerre des Japonais figuraient à l'origine dans la législation sur la guerre de 1939-1945, lors de la définition des statuts :

Statut des déportés résistants : la loi n°48-1251 du 6 août 1948 relatif au statut des déportés et internés résistants stipule, à l'article 2, que : « Le titre de déporté résistant est attribué à toute personne qui, pour acte qualifié de résistance à l'ennemi, a été...37'soit incarcérée ou internée par l'ennemi dans tous autres territoires exclusivement administrés par l'ennemi, notamment en Indochine... »

Pour connaître ce que recouvrent les termes « notamment en Indochine », il y a lieu de consulter le Journal Officiel des débats parlementaires. On découvre alors que le Conseil de la République (aujourd'hui Sénat), dans sa séance du 8 juin 1948, a modifié, en première lecture, le projet de loi en discussion en adoptant l'amendement Durand-Reville pour, d'une part, ajouter parmi les attributaires du titre, les prisonniers de guerre des Japonais qui avaient été oubliés et, d'autre part, les dispenser de la règle minimum de 3 mois de détention - que les conseillers venaient d'adopter - parce que si, leur détention a duré 6 mois, le séjour à Hoa-Binh reconnu comme lieu de déportation, n'a pas excédé 2 mois en raison de la capitulation du Japon.

M. Durand-Reville, rapporteur pour avis de la commission de la France d'Outre-mer, a même précisé le nombre des bénéficiaires, par ces termes : « Hoa-Binh ! lieu d'enfer où furent envoyés à partir du mois d'avril près de 4.000 prisonniers, hommes de troupe, et officiers subalternes ».

En deuxième lecture, devant l'Assemblée Nationale, le 18 juillet 1948, les députés décident de ne pas instituer de régime d'exception à l'article 2, d'étendre l'exemption accordée aux déportés résistants d'Indochine à l'ensemble des déportés résistants de la Métropole, en supprimant, d'une part, l'alinéa prévoyant une durée de détention minimum de 3 mois, et d'autre part, l'alinéa créant une dérogation en faveur des déportés de Hoa-Binh, dérogation dont l'instauration n'est plus nécessaire. L'article 2, ainsi allégé, est adopté par l'Assemblée Nationale qui a le dernier mot.

Il apparaît, à la lumière des débats parlementaires que les intentions des parlementaires sont claires et nettes : les déportés de Hoa-Binh figurent parmi les attributaires du titre de déporté résistant. Grâce à eux, les déportés résistants métropolitains sont dispensés de la justification d'une détention minimum de 3 mois. (En 1948, j'étais rendu à la vie civile et je préparais le concours d'entrée à la Banque de France. Personne ne m'a informé de la parution d'une loi sur les prisonniers de guerre des Japonais. Je suis resté dans l'ignorance la plus totale durant 34 ans, ainsi que la plupart des déportés de Hoa-Binh)

Malheureusement, trois ans après, la loi du 6 août 1948 est intégrée dans le Code des Pensions Militaires d'Invalidité et des Victimes de la Guerre par le décret n°51-469 du 21 avril 1951. A cette occasion, des erreurs de transposition ont été commises entre les prisonniers de guerre des Allemands et les prisonniers de guerre des Japonais, qu'il serait trop long d'exposer ici. Il y a lieu de retenir que, suivant les nouvelles dispositions, les PG des Japonais doivent, pour pouvoir prétendre au titre de déporté résistant, remplir les mêmes conditions que les PG des Allemands, alors que leur situation est totalement différente. Il n'est plus possible de faire état de l'ancienne législation, car dans le cas présent, le texte codificateur a annulé le texte codifié, de sorte que la loi du 6 août 1948 n'a plus d'existence légale.

Les conditions codifiées et erronées donnent un autre sens aux dispositions en cause. Primitivement, c'est grâce à la résistance à l'agression nippone du 9 mars 1945 que les PG des Japonais détenus à Hoa-Binh peuvent bénéficier du titre de déporté résistant. Après codification, le Conseil d'Etat, s'appuyant sur les dispositions nouvelles, soutient, dans une affaire intentée par un déporté de Hoa-Binh en 1982, que : « la résistance opposée, les armes à la main, par M. La/argue à l'action des Japonais lors de leur coup de force du 9 mars 1945 au Tonkin ne peut être regardée comme un acte de résistance à l'ennemi au sens de l'article R.287 du code des pensions dès lors que l'intéressé était, au moment des faits, militaire en activité de service, et combattait au sein d'une unité régulière de l'armée française attaquée par les Japonais » (Arrêt du Conseil d'Etat n°24 275, SEAC c/M. Lafargue, 7 juillet 1982).

Selon la Haute Juridiction, l'action de résistance à l'ennemi aurait dû être accompli durant la captivité et non avant. On assimile la situation des PG des Japonais au cas des PG des Nazis, capturés au cours de la campagne de France de 1940 et transférés en Allemagne jusqu'à la fin de la guerre. Durant leur longue captivité, ceux-ci ont accompli des actes qualifiés de résistance à l'ennemi, tels que des incitations à l'évasion, des sabotages etc.

Le Conseil d'Etat commet ainsi une erreur de fait et une erreur de droit. La première erreur provient d'une qualification erronée des faits soumis à son appréciation. Nous l'avons démontré, les combats du 9 mars 1945 sont bien des actions entrant dans le champ d'application de la loi. Soutenir le contraire, c'est s'exposer à commettre une erreur de droit en exigeant la justification d'un autre acte de résistance qui n'existe pas. Ce qui conduit à exclure les déportés de Hoa-Binh du statut des déportés résistants. C'est aberrant.

Pour faire valoir ma thèse, je dépose en 1984 une demande d'attribution du titre de déporté résistant auprès du Secrétariat d'Etat auprès du Ministre de la Défense, chargé des Anciens Combattants. Bien sûr, ce titre m'est refusé, avec les mêmes motifs que l'arrêt Lafargue. Je n'ai pas exercé de recours pour excès de pouvoir parce que j'ai laissé passer les délais de pourvoi. J'ai demandé à quatre déportés de Hoa-Binh de déférer, sous ma direction, au tribunal administratif du lieu de leur résidence la décision administrative de refus du titre sollicité, puis d'attaquer le jugement de rejet devant le Conseil d'Etat pour excès de pouvoir. La procédure a duré 6 ans environ. Le Conseil d'Etat s'est entêté dans son refus et a confirmé chaque fois les considérants de l'arrêt Lafargue. C'est un véritable déni de justice, car la Haute Juridiction ne s'est pas prononcée sur tous les moyens dont elle est saisie, à savoir, en l'espèce, sur l'amendement Durand-Réville qui est le moyen principal invoqué par les requérants. Les déportés de Hoa-Binh sont ainsi exclus définitivement du titre de déporté résistant par une codification erronée des textes.

Depuis 1984, j'ai été reçu par cinq Secrétaires d'Etat chargé des Anciens Combattants ; j'ai rencontré des parlementaires, demandé à mon député d'écrire au Président de la République, François Mitterrand, qui était Ministre des Anciens Combattants lors de la discussion de la loi de 1948. C'est son conseiller technique qui a répondu. En bref, aucun résultat satisfaisant n'a été obtenu. « Pourquoi avoir attendu si longtemps » a été la réponse le plus souvent entendu.

Sans me décourager, je me suis orienté vers une autre voie. A défaut du titre de déporté résistant, il existait un second titre, qui présentait des avantages équivalents, selon l'administration.

Statut des déportés politiques :

En vertu de la règle, qui peut le plus peut le moins, les déportés de Hoa-Binh remplissent aussi les conditions prévues pour ce titre qui n'exige pas la justification de l'accomplissement d'un acte de résistance à l'ennemi.

Suivant l'article L.286 du code des Pensions militaires d'invalidité (loi du 9 septembre 1948 codifiée), le titre de déporté politique est attribué aux Français et ressortissants français qui, pour tout autre motif qu'une infraction de droit commun, ont été soit incarcérés ou internés par l'ennemi, dans tous autres territoires exclusivement administrés par l'ennemi, notamment l'Indochine.

Sont exclus du bénéfice de l'article L.286, les personnes qui n'ont pas été incarcérées pendant au moins 3 mois, à moins qu'elles se soient évadées ou qu'elles n'aient contracté pendant leur internement une maladie ou une infirmité, provenant notamment de tortures, susceptible d'ouvrir droit à pension à la charge de l'Etat.

Pour satisfaire à cette dernière obligation, les déportés de Hoa-Binh produisent un certificat de pension sur lequel il est mentionné que, d'après la commission de réforme, les maladies constatées proviennent de la captivité subie en Indochine du 10 mars au 17 septembre 1945 (sans distinguer entre internement et déportation proprement dite). L'administration, avec son esprit critique habituel, considère, quant à elle, que la condition d'exception n'est pas satisfaite, car l'imputation à la détention à Hoa-Binh n'est pas établie de façon exclusive.

Devant les chicaneries de l'administration, il a fallu, de nouveau, exercer avec des camarades de Hoa-Binh des recours devant une dizaine de tribunaux administratifs choisis dans toute la France. Tous les jugements obtenus donnent raison aux requérants. Enfin, grâce à l'aide de M. Brocard, député d'Annecy, que je remercie très sincèrement, son intervention à l'Assemblée Nationale a réussi à faire fléchir le Secrétaire d'Etat chargé des Anciens Combattants. Les obstacles sont finalement levés.

Le 25 mai 1992, soit 47 ans après Hiroshima, j'obtiens ma carte de déporté politique, ouvrant la voie à une attribution automatique de ladite carte aux derniers rescapés de la barbarie nippone (300 environ sur 4.000 en 1945).

Je suis content d'avoir réussi à obtenir, sur le tard, pour les survivants de Hoa-Binh un titre de victime de la guerre de 1939-1945, qui a failli nous échapper. Certes, il s'agit d'une cote mal taillée, mais c'est mieux que rien du tout. Certains ont enduré un véritable calvaire qui les a marqués à jamais.

Je suis allé jusqu'au bout du dossier, en abordant les distinctions honorifiques. J'ai rencontré à nouveau l'incompréhension de l'administration et l'esprit d'injustice qui règnent dans les différents bureaux des Ministères.

Invalidités assimilables à des blessures de guerre.

Les invalidités dues à la déportation sont assimilables à des blessures de guerre au regard du code de la Légion d'honneur et de la Médaille militaire (article R. 39 à R.47). Ces dispositions concernent les déportés résistants et les prisonniers du Vietminh.

Après l'obtention de la carte de déporté politique, j'ai demandé au Ministère de la Défense à bénéficier des mêmes dispositions à l'occasion de l'examen d'une proposition au grade d'officier de la Légion d'honneur.

Le bureau des décorations m'a répondu que je devais, au préalable, obtenir la transformation de la carte de déporté politique - qui est un titre de victime civile - en celle de déporté résistant qui, on l'a vu, est refusée aux déportés de Hoa-Binh.

C'est donc une fin de non-recevoir.

Par construction, le statut de militaire-déporté politique est la combinaison de deux statuts : celui de militaire et celui de déporté politique. Ce statut « sui generis » n'a pas de réglementation qui lui est propre. Il convient, dès lors, de rechercher si la jurisprudence ne permet pas de combler cette lacune.

Ainsi, dans l'arrêt Ministre des Armées c/ sieur Scorvidere n°60.066 du 19 mai 1965, le Conseil d'Etat a confirmé le jugement du tribunal administratif annulant pour excès de pouvoir une décision du Ministre des Armées refusant d'homologuer comme blessures de guerre, les blessures occasionnées le 19 février 1943 au sieur Scorvidere (FFI), arrêté et torturé par la Gestapo. Pour la Haute Assemblée, les infirmités de cette nature doivent être assimilées à des blessures de guerre au sens du code, s'agissant de blessures causées par le fait de l'ennemi, au cours d'événements de guerre, à une personne participant à la lutte contre l'ennemi. La jurisprudence de l'arrêt Scorvidere permet de soutenir que les invalidités dues à la captivité à Hoa-Binh sont assimilables à des blessures de guerre.

Mais le Chef de cabinet du Ministre de la Défense, par lettre du 28 février 1996, croit judicieux de m'opposer un arrêt du Conseil d'Etat (n°14.789, sieur Meister du 19 avril 1961) qui répondrait très exactement à la question posée « ...qu'il est constant que l'infirmité pour laquelle le sieur Meister, titulaire de la carte de combattant, est pensionné, est la conséquence des sévices subis par l'intéressé alors qu'il était prisonnier des Japonais ; que les blessures reçues dans ces circonstances ne sauraient être regardées comme présentant le caractère, soit de blessures de guerre, soit de blessures en service commandé... »

Ce Chef de cabinet confond un « déporté »avec un « prisonnier ». C'est insensé. Il pense que la vie dans un camp de représailles instauré par la « Kempétaï », réplique de la Gestapo, est la même que dans un camp de prisonniers soumis au droit commun de la guerre, défini par la convention de Genève, comme il en existait dans d'autres villes de l'Indochine. Dans le cas d'espèce, l'arrêt Meister est inapplicable aux captifs des Japonais, détenus à Hoa-Binh.

Ecœuré par autant de parti pris de la part de l'autorité de tutelle, j'ai baissé les bras et renoncé à concourir pour une promotion dans la Légion d'honneur, me rappelant ces paroles de l'Ecclésiaste :

« Vanitas vanitatum et omnia vanitas »

             Vanité des vanités et tout est vanité

Les militaires ayant servi en Indochine durant la guerre de 1939-1945 sont pénalisés pour avoir appartenu à l'armée d'armistice et avoir combattu sous le drapeau tricolore dépourvu de la croix de Lorraine. Ce fut leur crime.

C'est sans doute pour cette raison que le gouvernement célèbre chaque année l'anniversaire de la victoire du 8 mai 1945 sur l'Allemagne nazie et laisse aux associations spécifiques le soin d'organiser la célébration de l'anniversaire de la capitulation du Japon (2 septembre 1945). II prive ainsi de l'hommage officiel rendu aux morts de la seconde guerre mondiale, ceux qui sont tombés face aux Japonais sur le front du Pacifique.

On accrédite auprès des jeunes générations l'idée que la guerre du Pacifique n'est pas un haut fait susceptible d'entrer dans la mémoire de la République.

On dénature les faits et réécrit l'Histoire en laissant croire que la guerre japonaise en Indochine n'est pas la phase finale de la seconde guerre mondiale, mais le prodrome de la guerre d'Indochine.

 

 

Marcel MEDRANO

Colonel de réserve du Service d'Etat-major

Chevalier de la Légion d'Honneur

Commandeur de l'Ordre National du Mérite 

Croix de guerre 1939-1945

 

 

Janvier 2005

   
 
   
 
   
 
   
 
   
  ANNEXES
   
 

 

   
 
   
 

BIBLIOGRAPHIE

 

-     Général de Gaulle - Mémoires de guerre (Plon, 3 volumes).

-    Institut Charles de Gaulle - Le Général de Gaulle et l'Indochine.

-    Amiral Decoux - A la barre de l'Indochine (Plon, 1949).

-    Claude  de  Boisanger -  On  pouvait  éviter  la  guerre  d'Indochine  (Adrien Maisonneuve 1977).

-    Georges Gautier - La fin de l'Indochine française (S.P.L. 1978).

-    René Charbonneau et José Maigre - Les parias de la victoire (France Empire 1979)

-    Général Yves Gras - Histoire de la guerre d'Indochine (Plon 1979).

-    Jacques Valette - Indochine 1940-1945 (SEDES 1993)

-    Jacques Dalloz - La guerre d'Indochine 1945-1954 (Edition du Seuil 1987).

-    Jacques de Folin -Indochine 1940-1945 Librairie Académique Perrin).

-    Amiral Paul Rome - Les oubliés du bout du monde - Brest 1975.

-    Général Gabriel Sabattier - Le destin de l'Indochine (Plon 1952).

-    Philippe Hédouy - Histoire de l'Indochine 1624-1954 - Edition SPL

 

Photos ECPA, Fort d'Ivry sur Seine.

 
   
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