| La 2ème Guerre Mondiale
 
 
    
 

 EVENEMENTS TRAGIQUES A LA SUCCURSALE DE CAEN

 

Rapport de M. BAVAY, Directeur de la succursale de Caen

   

HÖTEL DE FONTENAY - Salon du directeur avant le bombardement

 

HOTEL DE FONTENAY - Salon du Directeur après le bombardement

Mardi 6 juin 1944

Un bombardement lointain et continu a lieu depuis minuit. Est-ce l’attaque attendue depuis si longtemps ?

 

Vers 5 h 45, le Chef de la R.K.K. me fait demander de descendre et de me tenir prêt à recevoir dès que possible le versement de ses espèces. Je descends vers 6 heures et fais prévenir le Caissier et le Chef de comptabilité.

 

Le Chef de la R.K.K. me confirme que l’attaque anglaise a été déclenchée sur la côte, mais ne me fournit aucune précision sur les points de débarquement.

 

Vers 8 heures nous recevons et reconnaissons les espèces (environ 31 millions les chèques indirects visés à Paris, 40 millions). Le solde des excédents s’établit à 134 millions environ. Nous délivrons un chèque circulaire sur Paris.

 

Les employés de la R.K.K. ont revêtu l’uniforme feldgraü.

 

Nous effectuons quelques opérations dans la matinée (chèque C.I.N., lettre de crédit Versailles, prélèvements de clients directs).

En dehors de M. Haillard, Caissier, et de M. Rullier, Chef de comptabilité, se sont présentés à la succursale :

1) 2 dames de Cherbourg (Mmes Villiers-Moriane et Bouche)

2) Gesmier agent de recette

3) Boscheron sous-chef, et Mollet, rédacteur.

Les autres agents ne sont pas venus.

M. l’Inspecteur de Roincé s’est présenté à la succursale vers 7 h 30. M. de Roincé déjeune à la maison.

Vers 1 h 30, bombardement à proximité (incendie des Monoprix). Rue de l’Oratoire, rue des Carmélites, rue des Jacobins. Vitres brisées dans l’appartement, portes doubles de la salle arrachées.

Vers 14 h 30, départ de la R.K.K. avec un camion réquisitionné qui séjourne depuis le matin dans la cour d’honneur.

 

Vers 16 heures, au moment où les bombardiers américains lancent des projectiles sur l’Eden, un officier allemand se présente à la succursale accompagné de deux hommes et me demande 20 millions. Je refuse, en présence de M. de Roincé en prétextant que la R.K.K. a emporté la plus grosse partie de l’encaisse, et bien que l’un des soldats allemands ait déclaré que nous avions certainement conservé une encaisse suffisante pour faire face aux demandes de retrait du public et des administrations.

 

Vers 18 heures, sortie en ville avec M. Haillard et M. de Roincé. Bombardement du port au moment où nous rentrons. A ce moment, j’apprends par Guy Dedouvre qui m’en fait part en présence de M. de Roincé, de M. Haillard, de ma femme et des enfants, que des tracts, lancés par des avions anglo-américains auraient été recueillis à Douvres et aux environs (à 10 km au nord de Caen). Dans ces tracts, on annoncerait le bombardement de Caen et on inviterait la population à évacuer la ville immédiatement pour éviter des pertes de vies humaines. Je demande à voir un exemplaire de ce tract, mais on ne m’apporte aucune preuve. Néanmoins, par prudence, je propose aux personnes dont la présence n’est pas indispensable au service d’aller passer la nuit dans les carrières de Fleury (rive droite de l’Orne). Il suffirait que les agents de la Banque, seuls, en particulier les agents détenteurs des clés, restent à leur poste. Madame Haillard et ma femme déclarent qu’elles ne quitteront pas leurs maris.

 

Sur notre invitation, la famille du Caissier décide de passer la nuit dans notre abri (M. et Mme Haillard, leur fils Claude et la domestique). Sont en outre présents dans l’abri M. et Mme Bavay et leurs enfants Pierre et Denise, M. Guy Dedouvre, ami des enfants, M. de Roincé, Inspecteur.

 

Dîner vers 8 heures. Nous nous installons pour la nuit sur des matelas nous appartenant ou appartenant aux Haillard.

 

De temps à autre au cours de la nuit, nous surveillons les incendies de la rue Jean romain, à proximité de la Banque et qui pourraient gagner l’immeuble. Le concierge m’avait prévenu dans la soirée que l’eau était coupée.

 

Mercredi 7 juin

 

Vers 3 h 1/4 du matin, les avions anglo-saxons lancent des fusées au-dessus de la ville, dans la direction de la gare. Je les aperçois du soupirail de l’abri et j’ai, à ce moment, le pressentiment que la ville va être bombardée. Il est malheureusement trop tard pour partir.

 

Quelques minutes après, le bombardement commence. Par vagues successives, les avions lancent des bombes et les éclatements vont sans cesse en se rapprochant de la Banque et de notre abri.

 

Les bombes tombent dans le jardin, sur l’immeuble, autour de nous dans un fracas épouvantable. Tout le monde est calme dans l’abri. Nous prenons cependant la précaution de nous chausser. Vers 3 h 30, des bombes crèvent le plafond de l’abri et nous recevons des platras. Puis une nouvelle série de projectiles tombe à proximité immédiate.

 

Le souffle de l’éclatement chasse à l’intérieur de l’abri des débris de toutes sortes (bois, briques, poussières, ciment, etc.). Je suis à moitié enseveli. Pierre appelle au secours et pour l’aider, j’arrive à me dégager seul. Mais je m’apercevrai par la suite que l’effort désespéré que j’ai fait a entraîné des contusions multiples, un mal de reins très pénible.

 

Avec l’aide de M. de Roincé qui est resté debout et avec Guy Dedouvre, nos dégageons Pierre dont la figure seule émerge des décombres. Denise est indemne.

 

Claude Haillard a beaucoup de mal, avec notre aide, à dégager sa jambe entièrement prise sous les décombres. Mais quatre personnes sont complètement recouvertes et ne donnent aucun appel. Dans l’obscurité quasi-complète, atténuée seulement par les lueurs de l’incendie, j’aperçois une main, celle de M. Haillard. J’essaie de dégager la main, mais sans aucun résultat. Pelle et pioche sont enfouies. À l’aide des mains, je gratte briques, poussières, sans résultat.

 

Entre-temps, M. de Roincé, Claude Haillard, Denise, Pierre, sont sortis pour se diriger vers la campagne, à travers la plaine (champ de courses).

 

Je reste avec Guy Dedouvre, 1/2 heure à 3/4 d’heure encore sans réussir à dégager les corps ensevelis. L’incendie continue à faire rage. Je sors de l’abri pour constater que le garage brûle et que le feu nous encercle.

 

Je continue les recherches et les appels ; impossible de déterminer, dans la masse des éboulis dont la cave est remplie, où se trouvent ma femme, M. et Mme Haillard et la domestique.

À bout de résistance, désespérés, craignant d’être bientôt encerclés par les flammes, nous décidons, Guy Dedouvre et moi, de sortir de la ville pendant qu’il est encore temps et nous nous dirigeons vers Louvigny à travers la plaine.

Tout brûle autour de nous et de la plaine, la vue de la ville en feu est un spectacle tragique. Il m’est bien douloureux de quitter la ville en abandonnant ma chère petite Simone... Mais qu’y faire ? sinon y rester moi-même sans autre résultat certain que de périr dans les flammes.

Péniblement, à pas lents, les reins brisés et le coeur déchiré, j’atteins Louvigny après une heure de marche et je reste seul à l’hôtel où l’on me loue une chambre. Guy Dedouvre rentre à Caen et me dit qu’il espère retrouver la trace des enfants sans doute partis comme je leur avais dit chez Madame Veuve Terrée, cultivateur, à Éterville.

 

Vue de la succursale après les bombardements

Jeudi 8 juin

Je reste au lit. J’ai très mal aux reins. Dans la matinée, Me. Coquelin, accompagné du Dr Hauttelent d’Évrecy vient me voir. Le Docteur m’examine et ne trouve rien de grave. On me nettoie les plaies de la tête, friction des reins, aspirine.

Comme je le supposais, les enfants se sont réfugiés chez Mme Terrée avec M. de Roincé, Claude Haillard, Guy Dedouvre, M. et Mme Richard, rencontrés en cours de route.

Vendredi 9 juin

Visite à l’infirmerie de Louvigny ; vu le Dr Lhiromdel qui prescrit une piqûre de Pressyl et frictions à l’alcool sur les reins.

Je décide d’aller à Caen dans l’après-midi. Visite à la Banque et à l’abri. La Banque est dans un bien triste état, mais la caisse auxiliaire est toujours debout. Le coffre de la caisse courante est intact. Le coffre de la comptabilité est renversé. Le petit coffre du Chef de comptabilité est également culbuté. À première vue, l’incendie n’a pas gagné les bureaux.

 

Visite à la Gendarmerie. Je demande qu’on procède le plus rapidement possible au déblaiement de l’abri pour dégager les personnes ensevelies et retirer en particulier le jeu de clés que M. Haillard porte sur lui.

Samedi 10 juin

M. de Roincé vient me voir en passant à Louvigny pour se rendre à Caen. Il revient déjeuner avec moi et me dit qu’il a vu M. Spriet et M. Lapouza qui ont promis de faire hâter les travaux de déblaiement. Il est, d’autre part, nécessaire d’accéder aux caisses le plus rapidement possible.

Dimanche 1l juin

Je décide de regagner Éterville pour me joindre aux enfants. J’y arrive dans le courant de l’après-midi ; j’étais allé de nouveau le matin à l’infirmerie pour me faire soigner.

Lundi 12 juin

M. de Roincé est allé à Caen et a rencontré M. Rullier qui a organisé une permanence à la Banque pour la surveillance des travaux de déblaiement qui ont commencé.

 

Mardi 13 juin

De nouveaux bombardements par pièces à longue portée ont lieu sur Caen, et des obus tombent à proximité de la succursale. Les travaux de déblaiement sont interrompus, l’incendie a repris dans la succursale et dans les appartements.

M. de Roincé prescrit à M. Rullier de s’éloigner des bureaux aussi longtemps qu’il y aura danger pour le personnel et jusqu’à nouvel ordre.

Mercredi 14 juin

Je reste à Éterville. M. de Roincé va à Ifs.

Jeudi 15 juin

Toujours aucune nouvelle de l’avance anglaise. Il serait nécessaire d’aller aux nouvelles à Caen et je propose à M. de Roincé de faire le déplacement avec lui. Nous décidons d’y aller demain.

Vendredi 16 juin

M. de Roincé et moi quittons Eterville à 8 h 1/4 pour arriver à Caen vers 9 h 1/2. De nouveaux et très gros entonnoirs d’obus de gros calibre entourent la succursale. Entre la Banque et la place du Maréchal Foch, la rue Saint-Louis est encombrée de pierres et de débris de toutes sortes.

À l’arrivée à la succursale, nous constatons les ravages de l’incendie. l’appartement du Caissier est entièrement détruit. Mon Cabinet et le bureau de 1’ Inspection sont à ciel ouvert et tous les meubles et dossiers sont détruits. La porte de la caisse auxiliaire n’a pas bougé depuis ma dernière visite.

Je parviens à ouvrir le coffre de mon Cabinet et à y prendre des papiers personnels.

Vers 10 heures nous nous dirigeons vers la Préfecture, où nous rencontrons le Préfet, le Secrétaire Général, le Chef de Cabinet, le Maire de la ville de Caen.

Le Préfet nous déclare qu’il a pu se faire réapprovisionner en billets par la succursale de Lisieux. Pour le moment, il n’a besoin de rien. Il sait que je suis à Eterville et me fera prévenir s’il a besoin de moi.

Il reste à Caen environ 15.000 personnes dont il sera difficile d’assurer la subsistance bien longtemps encore. Pour le moment, le Préfet insiste pour une évacuation de la ville sans en donner l’ordre. Éventuellement, les services publics partiraient en dernier lieu.

Retour à Éterville sans incident vers 13 heures.

Le Préfet nous a indiqué, au cours de la conversation, que les troupes anglaises sont à 4 km de Caen.

Vu en ville, au cours d’une brève promenade, M. Perreau, Professeur à la Faculté de Droit qui m’apprend que le jeune ménage Leblanc a été porté manquant après le dernier bombardement de Lisieux.

 

Confié à Mme Terrée mes bons et mes papiers ainsi que ceux de M. Sauvage, un de mes amis de la Direction des Contributions Directes.

Samedi 17 juin

Je passe la journée à Éterville. J’apprends par Guy Dedouvre que M. Sauvage est réfugié dans les carrières de Fleury. Sa maison est intacte, mais a été pillée.

 

Dans la matinée, vers 8 h 30, M. de Roincé, qui a décidé de rejoindre M. l’Inspecteur Tariel à Lisieux, se met en route à pied. Il espère atteindre Lisieux demain soir. Je l’accompagne sur la route de Feugerolles un peu au delà du Château de Maltot.

 

Dimanche 18 juin

À la ferme.

Lundi 19 juin

Pluie. On entend toujours la canonnade au loin. Guy Dedouvre quitte la ferme de Mme Terrée pour rentrer à Caen.

Mardi 20 juin

Voyage à Caen où j’arrive vers 10 h 30. Après avoir vu M. et Mme Leblanc, je suis reçu par le Préfet à qui je renouvelle ma demande précédente concernant les mesures de police à prendre pour la sécurité de l’encaisse. Le Préfet m’assure que le nécessaire est fait.

Visite à la Banque vers la fin de la matinée. Le coffre de la caisse courante est tombé. La porte de la caisse auxiliaire est légèrement ouverte toujours dans la même position qu’au début. L’incendie semble avoir fait de nouveaux ravages.

Après avoir déjeuné au Lycée, je retourne à la Banque où je rencontre M. Boscheron et M. Mollet, ainsi que Cavalier, Lemière, Gesmier, Mamert, Marie.

Des serruriers ont été requis pour procéder à l’ouverture des coffres du Chef de comptabilité, du Caissier, et sans doute des coffres de la caisse courante si les clés ne fonctionnent pas.

J’apprends qu’à une réunion de banquiers convoqués sur l’initiative du Président de la Chambre de Commerce le 18 juin, il a été décidé que les Banques ouvriraient leurs guichets de 14 à 16 heures chaque jour pour effectuer des paiements et recevoir les versements. Jusqu’à présent, nous n’avons été saisis d’aucune demande de fonds, ni de la part des Banques, ni de la part du Trésor qui s’est approvisionné à Lisieux.

Mais ma présence à Caen devient indispensable et je décide d’accepter l’invitation de M. Mollet pour lundi prochain. On va procéder cette semaine à un nettoyage de la galerie des recettes et nous essayerons d’y traiter les opérations strictement indispensables.

 

Mercredi 21 juin - Jeudi 22 juin - Vendredi 23 juin 1944

Réponse à la lettre du 15 juin de M. le Secrétaire Général. M. de Roincé arrive de Lisieux, et me remet une lettre de M. le Gouverneur de Bletterie. M. de Roincé se propose de retourner à Lisieux demain à bicyclette.

Lundi 26 juin

À la Banque, les coffres ont été ouverts. La caisse courante est presque intacte. M. Boscheron a reconstitué le solde à 2.000 francs près (billets calcinés).

Le coffre de la Comptabilité, qui avait été éventré au cours du bombardement, ne contient plus que des documents calcinés. La Comptabilité est entièrement détruite. Les livres du visa déposés à la caisse auxiliaire dans l’après-midi du 6 juin pourront nous permettre de reconstituer les comptes particuliers.

Caisse auxiliaire intacte (on y pénètre par le trappon). L’une des serres a été endommagée par le bombardement, mais les sacs de billets en ont été retirés et déposés dans la partie intacte. Les clés et les doubles ont été retrouvés.

Il faudra faire aménager la galerie des recettes avant qu’on puisse y travailler. Vu M. Lapouza.

Mercredi 28 juin

Au cours de mon passage à la succursale, je rencontre M. Spriet et M. Sauvage.

Le personnel est au travail dans la galerie des recettes où nous nous installerons à l’avenir.

Je prescris à M. Boscheron de faire effectuer par le serrurier les travaux suivants :

1) ouverture de la porte forte de la caisse auxiliaire et de la conservation

2) remise en place des grilles de sécurité

3) vérification du fonctionnement de la serrure de la grille donnant sur la galerie.

En ce qui concerne la Comptabilité, il y a lieu, dès à présent, d’ouvrir un nouveau Journal général et d’y intégrer les soldes connus des comptes généraux.

Nous avons reçu le courrier de la Banque du 12 au 19 juin 1944.

Je verrai demain M. Lapouza et lui demanderai de faire effectuer quelques travaux urgents pour rendre supportable le séjour à la Galerie.

Je rends compte au Secrétariat Général.

Jeudi 29 juin

Dans la matinée, vers 12 heures évacuation d’Éterville et retour à Caen. Installation au Lycée. La famille Terrée nous suit 1/2 heure après et s’installe rue d’Hastings.

Vendredi 30 juin

Ouverture de la porte forte de la caisse auxiliaire. Lettre à M. le Secrétaire Général.

Samedi 1er juillet

M. Rullier, Chef de comptabilité, reprend son service à la succursale après avoir reçu une lettre de M. Tariel l’invitant à le faire. Il s’installe au Lycée Malherbe.

 

Lundi 3 juillet

M. de Roincé se rend à Lisieux et rentrera demain.

Mercredi 5 juillet

Nous sommes admis aux repas des officiels au Lycée.

Vu, dans l’après-midi, le Préfet à qui nous demandons de nous fournir éventuellement les moyens de transport nécessaires pour évacuer une partie de l’encaisse sur Flers. Ce sera fait dès que possible.

Jeudi 6 juillet

M. Rullier m’ayant fait connaître que l’architecte Auvray était rentré à Caen, je convoque ce dernier à la Banque pour lui donner mes instructions en vue de la remise en état très rapide de la Galerie des recettes.

M. Mollet, Rédacteur, me fait savoir qu’il a l’intention de quitter Caen avec sa famille pour se replier à Barbery : la situation rue Ch. Léandre devient intenable et la vie des siens étant en danger ; je lui réponds que je ne puis m’y opposer, mais que je dois, en tant que Directeur, considérer son geste comme un abandon de poste.

 

Vendredi 7 juillet

M. Mollet partira demain matin. Je lui conseille, ainsi qu’au reste du personnel, de déposer linge et objets précieux à la Banque. Dès ce moment, je décide qu’en cas de départ de M. Mollet, M. Rullier prendra la caisse ; je conserverai les clés, M. Boscheron se consacrera uniquement à la Comptabilité. M. Rullier accepte.

Vers 21 h 30, une vague de gros bombardiers apparaît au-dessus de la ville et lance des bombes de gros calibre sur la ville et en particulier sur la Faculté qui est incendiée. J’apprends par la suite que le C.L. et le C.I.N. sont entièrement détruits. La radio anglaise annonce que 2.300 t. ont été lancées sur la ville.

Nuit affreuse dans les abris ou dans les couloirs du rez-de-chaussée du Lycée. Blessés dans la famille Marion-Terrée.

Samedi 8 juillet

Impossible d’aller à la Banque en raison des bombardements. Les nouvelles sont contradictoires : les uns disent que les Anglais approchent de la ville, les autres qu’il n’y a pas de changement.

Nuit dans l’abri n° 1, accroupis et dans l’impossibilité d’allonger les jambes. Vers 5 h 1/2, je remonte à la bibliothèque et je dors enfin pendant 1 h 1/2. Nuit mauvaise mais calme.

J’ai l’impression que des événements nouveaux et prochains vont modifier cette vie qui devient chaque jour plus pénible.

Dimanche 9 juillet

En effet, vers 10 heures du matin, nous remarquons que les SS paraissent reculer, tout en surveillant les arrières, vers la rue de Bayeux. Les Anglais approchent certainement.

Vers 1l h 30, une automitrailleuse s’arrête devant le Palais de Justice. Elle est pilotée par des Canadiens à la poursuite des Allemands et l’arrivée des troupes alliées continue pendant tout l’après-midi. Les sorties du Lycée sont interdites, mais je puis néanmoins vers 16 heures m’approcher de fantassins canadiens qui se dirigent vers l’Orne (Vaucelles). La réaction de l’artillerie allemande est faible.

La nuit est assez calme jusqu’à 4 heures du matin. De 4 heures à 8 heures bombardements à quelques kilomètres de la ville.

 

Lundi 10 juillet

 

Il est toujours impossible d’aller à la Banque, et M. de Roincé propose de réunir le personnel au Lycée vers 14 heures.

Les soldats anglais installés rue Mélingue nous signalent que des soldats allemands isolés sont encore dans les ruines et qu’il vaut mieux attendre que les opérations de nettoyage soient terminées.

Vu Mlle de Lapasse, rue Sadi-Carnot ; elle a dû faire demi-tour avant d’arriver à la Banque sur ordre d’une sentinelle.

MM. Mollet, Boscheron, sont venus à la réunion du Lycée et ne quittent pas Caen.

 

Mardi 1l juillet

 

Au cours d’une tentative faite dans la matinée pour arriver à la Banque, nous rencontrons l’abbé Pelcerf, curé de Saint-Jean, qui veut aller voir son Église en passant par la rue Saint-Louis. Nous le quittons au poste anglais de la rue Mélingue où nous allons prendre nos informations avant de continuer notre "expédition" et c’en est une ! Quelques minutes après, l’abbé Pelcerf revient sur ses pas en nous disant qu’il est impossible de passer sur le cours Sadi-Carnot : deux cadavres de civils tués par les francs-tireurs allemands sont sur la chaussée.

 

Dans l’après-midi, vers 15 h 45, le Cdt de Courcelle représentant le Commissaire Régional de la R.F. (M. Coulet) convoque M. de Roincé et moi-même à la Préfecture pour nous remettre la note ci-jointe "Instructions aux Banques " datée du 16 juin 1944.

 

Au cours de la conversation, il nous signale que, les billets "émis en France " par les alliés doivent être acceptés par les Caisses publiques sans réserve, bien que le Gouvernement Provisoire n’ait aucun contrôle sur leur émission. Mais des accords seront certainement passés en vue du remboursement ultérieur.

 

Nous décidons, en conséquence, de faire figurer le montant des billets échangés en bas de caisse sous rubrique spéciale.

 

Pas d’échange de livres et de dollars. Les cours de ces monnaies seront respectivement fixés à 200 francs et à 50 francs.

Au cours des conversations qui ont lieu au Lycée vers 14 heures, M. Rullier qui avait primitivement accepté de prendre la Caisse, proteste parce que je passe à l’exécution, bien que M. Mollet soit toujours à son poste.

D’accord avec M. de Roincé, je maintiens les ordres antérieurs.

Mercredi 12 juillet

Au cours d’une visite au bureau des Affaires Civiles, rue d’Hastings, je rencontre les autorités financières alliées représentées ici par le Major américain Biddle.

Un rendez-vous est pris pour le lendemain à 10 heures pour plus ample information.

Jeudi 13 juillet

A 10 heures M. de Roincé qui devait m’accompagner rue d’Hastings, est absent par suite d’un malentendu.

A la réunion, sont présents, outre le Major Biddle, les Officiers suivants :

Lieutenant-Colonel Scarlett Chief Finance Officer Civil Affairs 2ème Arnée Britannique H.Q.,

Major Mowat Finance Officer Civil Affairs 2ème Canadian Corps,

Lieutenant-Colonel Fremantle, de la section monétaire pour la France, actuellement réfugié au C.L. à Bayeux.

Major Hellmuth, Cdt du Bureau de Caen des "Civil Affairs ".

Ces Officiers sont très bien documentés. Je donne les renseignements qui me sont demandés, aussi bien sur la situation des Banques que sur notre propre situation, et nous nous mettons facilement et avec beaucoup de cordialité d’accord sur tous les points.

Tous ont été heureux d’apprendre que nous avions une large encaisse nous permettant de répondre immédiatement aux besoins de billets et de petite monnaie.

 

Dans l’après-midi, après réunion au Lycée, MM. de Roincé, Boscheron, Rullier, Mollet et moi-même, essayons de gagner la Banque, pour voir l’état de la Galerie après les derniers bombardements. Arrivés rue Mélingue, les soldats anglais nous conseillent de voir un autre poste rue des Jacobins, avant d’aller à la Banque. Nous rencontrons une patrouille de la "Résistance" commandée par M. Jean Marin (de la radio) qui va en reconnaissance armée vers le pont de Vaucelles.

 

Un soldat anglais en armes nous accompagne et nous précède, nous pénétrons à la Banque en passant derrière les maisons de la rue Saint-Louis pour éviter les tirs de francs-tireurs.

La Banque (Galerie) et les sous-sols sont occupés par une section de soldats anglais.

Les grilles donnant accès à la Cour d’Honneur et à la Galerie ont été forcées. Les cases des agents ont été visitées. L’Officier qui commande le poste nous demande de lui ouvrir la porte des archives pour lui permettre de surveiller du 1er étage les abords de la Banque et d’effectuer éventuellement des tirs. Donnons satisfaction. Il nous assure qu’il ne permettra à aucun civil étranger à la Banque de pénétrer dans l’immeuble. La Caisse auxiliaire est toujours fermée.

Nous rentrons au Lycée par l’arrière de la Banque et en passant à travers les décombres de la rue Jean Romain.

 

Vendredi 14 juillet

 

La nuit de jeudi à vendredi a été infernale. Des tirs d’obus de gros calibre ont lieu sur le Lycée et dans les environs immédiats. Un obus tombe sur l’Église Saint-Etienne : deux tués, trois blessés. Au Lycée même, la famille de M. Lebot, Directeur des Services agricoles est gravement atteinte (trois enfants tués sur six, les parents blessés).

La vie ici devient impossible, et je décide d’évacuer les enfants sur Creully avec la famille Debelle.

Départ en camion anglais vers 12 heures pour Bayeux, d’où il sera possible de gagner Creully.

Je reste jusqu’à nouvel ordre. Dans l‘après-midi, promenade à Épron avec M. de Roincé par la Folie Saint-Contest. Retour en auto avec un sous-officier canadien (M. Dawson) appartenant à l’Intelligence Service.

 

Samedi 15 juillet Dimanche 16 juillet

 

Nouvelle nuit infernale. Tirs constants d’obus de gros calibre sur le Lycée, l’église Saint-Étienne, les alentours immédiats.

 

Vers 3 heures du matin, fusées éclairantes lancées direction Maltot. Que signifie cette manifestation et faut-il s’attendre à un nouveau bombardement ?

 

Incendie à 50 mètres du Lycée (dépôt du ravitaillement général, essence, bois pour gazo, pneus). L’Army Fire Service entre en action et protège le Lycée.

 

Je suis obligé de descendre au sous-sol tant les tirs sont fréquents et violents. M. de Roincé y passe la nuit complète.

 

Vers 8 heures, M. Rullier vient me voir à la bibliothèque et me demande l’autorisation de partir pour Bayeux, prétextant une grande fatigue. Je lui demande le temps de réfléchir et j’en parle avec M. de Roincé. D’un commun accord, nous décidons, en raison des dangers sans cesse croissants du séjour dans la ville et de l’impossibilité où nous sommes d’exercer nos fonctions, de nous éloigner momentanément de Caen pour rejoindre les enfants et la famille Debelle à Creully.

 

Quelques démarches avant de partir Lapouza-Prosper. M. Boscheron me remet les clés du coffre contenant les clés de la Caisse et m’assure qu’il ne quittera pas Caen sauf nécessité absolue (très belle tenue de cette famille dans un coin très bombardé). Affaires Civiles (Major Biddle qui me donne rendez-vous pour 14 heures). Préfecture (je laisse un mot au Secrétaire Général pour le prévenir). Trésorerie Générale.

 

Inscription pour le départ en camion anglais.

 

Vers 14 heures avec M. de Roincé, nous retournons aux Affaires Civiles. Le Major Biddle n’est pas arrivé ; on nous remet des "Pass" permanents.

 

Vu la Famille Terrée. Départ manqué. Nous partons par nos propres moyens, car les camions ne peuvent nous emmener ce soir. Départ par la rue des Rosiers. Vu les Briand qui nous prêtent une brouette pour les bagages encombrants.

 

Une première auto nous conduit à Canilly par Bretteville l’Orgueilleuse. Une seconde nous amène à Creully où nous retrouvons les enfants, la famille Debelle, les Richard.

 

Accueil très sympathique de Me Fortier qui nous retient à dîner. Départ pour Bayeux vers 10 heures du soir en camionnette, après tentative infructueuse par l’intermédiaire du Service de Santé Anglais (Sainte-Croix). Arrivée à Bayeux vers 1l heures du soir.

M. de Roincé loge chez Me Guillard. Je m’installe avec les enfants chez M. Mabire, 18 bis, rue Saint-Exupère. La famille Debelle chez des cousines, 7 rue Saint-Exupère (Mlle Legras). M. Rullier chez M. Turlotte fils.

Déjeuner chez les Debelle. Après-midi à Longues avec Pierre (auto-stop à l’aller et au retour). Accueil chaleureux du Maire (M. Le Meilleur) qui est heureux d’avoir des nouvelles des Sauvage.

Vu la mer et les bateaux amarrés dans le port d’Arromanches et sur toute la côte.

Retour vers 20 heures par Port-en-Bessin. Dîner chez les Debelle.

Lundi 17 juillet

J’écris ou plutôt je mets à jour ce journal dans la matinée chez Me Guillard.

Vers 12 h 30, nous déjeunons au Restaurant du Lion d’Or. Dans l’après-midi, avec M. de Roincé, nous essayons de rencontrer le Lieutenant-Colonel Fremantle (voir Journal du 13 juillet), qui a installé ses bureaux au C.L. à Bayeux.

 

Nous essayons, d’autre part, d’acheter une voiture pour les besoins de la Banque. M. Leroy, architecte, ami des Debelle, nous propose une C.4, pour 30 Mfrs. Le prix nous paraît élevé.

Vu également M. Borredon, Directeur de la Production Industrielle qui serait à même de nous faire réquisitionner une voiture.

Après le dîner, café chez Me Guillard.

Rencontré M. Mollet, réfugié avec les siens aux environs.

Mardi 18 juillet

Avec M. de Roincé, nous rencontrons dans la matinée à l’Hôtel de la Préfecture où est descendu M. Coulet, Commissaire Régional de la R.F. :

le Colonel Laroque, et le Capitaine Ricquebourg, Inspecteur des Finances, qui nous entretiennent des questions financières et qui nous confirment les termes de l’entretien que nous avons eu le 1l juillet avec le Cdt de Courcelle :

échanger les billets émis en France, mais en tenir une comptabilité spéciale ;

éviter de laisser trop d’emprise aux autorités alliées pour les questions financières.

L’après-midi, vu M. Borredon qui nous remet un ordre de réquisition pour une 201 à prendre à Blainville.

Mercredi 19 juillet

Rencontré au C.D. le Colonel Fremantle qui, très aimablement, met une voiture à notre disposition pour aller à Caen et revenir à Bayeux.

Départ à 13 h 30 de l’Hôtel du Lion d’Or où nous déjeunons. Prennent place dans la voiture, outre le Colonel et son conducteur : MM. de Roincé, Rullier, M. Somel (de la Préfecture), M. Lemarchand, dentiste, le Directeur de la Société Générale, une religieuse et moi.

Dès notre arrivée à Caen, nous nous rendons au Bureau des Civil Affairs et de là, à la Banque, où nous constatons de nouvelles dégradations. Il est, en particulier, tombé un obus dans la cour d’honneur (côté Galerie des recettes), qui a détruit une partie du mur.

Avec le Colonel Fremantle, nous visitons caisse auxiliaire et serre. Tout est intact. Je prélève des fonds pour mes dépenses personnelles.

Nous faisons visiter au Colonel la serre des titres où il pourra déposer les fonds dont il a la charge. Cette proposition lui convient parfaitement et il nous remercie chaleureusement.

Ensuite, nous allons à Blainville, dans la voiture mise à notre disposition. La 201 est en mauvais état depuis qu’un obus, tombé à proximité, a brisé les glaces et endommagé la carrosserie. Les accus sont vides depuis 4 ans et ne valent sans doute rien. Nous décidons de ne pas la prendre.

Retour à Caen. Visite au Colonel Marchand à qui le Colonel Laroque nous avait envoyés pour obtenir une garde armée à la Banque en attendant notre réinstallation.

Le Colonel Marchand ne dispose pas des effectifs suffisants et nous prie de voir le Cdt Bertrand à la Préfecture, qui a qualité pour faire le nécessaire. Visite à la Préfecture. Vu le Préfet, M. Daure, qui nous reçoit très aimablement et qui nous demande quelques renseignements sur l’importance de l’encaisse et sur la situation monétaire dans le Calvados (importance de la thésaurisation et de la circulation fiduciaire).

Le Cdt Bertrand, arrivant sur ces entrefaites, fera le nécessaire pour la garde.

Visite au Trésorier Général à qui nous remettons une note du Capitaine Ricquebourg, Inspecteur des Finances. Pour le moment, pas besoin de fonds.

Retour au Civil Affairs où nous retrouvons le Colonel Fremantle.

Sur la route du retour, je m’arrête quelques instants chez M. Debelle, 165 rue de Bayeux. Nous croisons de nombreux tanks, 50 à 60 tonnes sans doute, qui montent en ligne. Sur la route de Bayeux, circulation intense, mais parfaitement réglée.

 

Jeudi 20 juillet

 

Quelques obus sont tombés hier à proximité de la gare de Bayeux. Visite dans la matinée à l’étude Guillard où j’écris ce journal. Ensuite, hôpital Saint-Joseph où je vais voir des amis blessés (Marion, Terrée).

 

Déjeuner chez Me Guillard à 12 h 30 avec les enfants et Claude Haillard. Assistait au déjeuner (excellent d’ailleurs) le Major Twist de l’Armée Britannique chargé du bureau des réclamations et des locations. Cet Officier, qui parle couramment le français, est extrêmement intéressant et nous a donné, au cours du déjeuner et du thé de l’après-midi, une foule de détails précis sur la vie à Londres et sur l’état actuel de la ville, ainsi que sur les préparatifs faits en vue de l’invasion.

 

Vu dans l’après-midi, M. Borredon, Directeur de la Production Industrielle pour réquisition d’une voiture pour la Banque

 

Vendredi 21 juillet

 

M. Borredon qui m’avait donné rendez-vous pour ce matin à 9 h 1/2 n’est pas libre et me prie de repasser demain matin.

Pluie diluvienne. Les rues sont transformées en ruisseaux.

Le Colonel Fremantle me demande d’aller à Caen pour prélever des jetons à remettre en circulation dans la ville qui manque de monnaies divisionnaires. Départ en voiture à 13 h 30. Retour vers 19 heures. Étaient du voyage MM. de Roincé, Rullier, Garnier, Sous-Directeur de la Société Générale à Caen, Benard, Société Générale à Bayeux, le Directeur du C.L. à Bayeux, et moi-même.

Nous passons à la Trésorerie Générale et offrons de donner des fonds si c’est nécessaire. Pas besoin aujourd’hui.

À notre arrivée à la Banque, nous constatons que les bureaux sont gardés par deux soldats français en armes et deux gendarmes.

Nous prélevons 70 Mfrs de jetons pour les Banques de Bayeux et les autorités anglaises.

Vu également M. Leblanc, Directeur des Indirectes, M. Tardif, adjoint au Maire, qui me dit que le Centre d’Accueil du Lycée continue à fonctionner. Il est encore tombé ce matin trois obus sur le Lycée ou aux environs immédiats.

Croisé au retour des prisonniers allemands (mains croisées sur la tête).

Samedi 22 juillet

Après une longue attente et de multiples démarches à la Production Industrielle, j’obtiens enfin vers 1l h 30 une voiture pour me rendre à Vaux-sur-Seulles, chez M. Guilbert, cultivateur, qui possède une Citroën 1l CV, traction avant, susceptible d’être réquisitionnée pour nos besoins.

La voiture est bien là, mais il manque les pneus et la roue de secours, la batterie d’accus. Mme Guilbert, en l’absence de son mari, m’assure qu’il lui est possible de trouver rapidement ce qui manque pour la circulation. Elle me donnera réponse dès demain matin. Retour à Bayeux vers 13 heures.

Au cours de l’après-midi, Mme Guillard me déclare qu’elle a une voiture 202 qu’elle mettrait volontiers à notre disposition (pas d’accus). La question sera à étudier très rapidement et à régler.

Dimanche 23 juillet

Rien à signaler. Emploi du temps : messe à la Cathédrale à 1l h 30. Match football à 15 h 30. Bridge chez M. de Roincé à 18 heures.

Lundi 24 juillet

À 9 heures obsèques du beau-frère de M. Debelle.

Je continue mes démarches pour obtenir une voiture. M. Bourdon, Ingénieur des Ponts-et-Chaussées, chargé de ce service, me dit qu’il n’est plus autorisé à réquisitionner, mais qu’il est tout disposé à me donner une autorisation de circulation pour une voiture appartenant à un tiers, et que je louerai au nom de la Banque de France.

La voiture de Mme Guillard qui est en très bon état répond à nos désirs. Il suffit de passer avec Mme Guillard un accord amiable pour avoir satisfaction. M. de Roincé et moi-même sommes d’accord pour cela. J’espère trouver au garage Renault les accus indispensables mais c’est très difficile, étant donné la pénurie de matériel automobile.

L’après-midi, je reçois chez moi la visite du fondé de pouvoirs du C.N.E.P. de Caen. Il a perdu sa femme dans le bombardement du 7 juillet. Il est lui-même blessé. Je lui donne quelques conseils pour la remise en route de la succursale de Caen.

Le soir, bridge avec M. de Roincé.

Mardi 25 juillet

 

Dans la matinée, courses avec Denise.

 

Mme Guillard me remet un projet pour la location de sa voiture. Elle demande une indemnité kilométrique de 2 F 50. Le chiffre qui nous paraît élevé est à discuter.

 

L’après-midi, voyage à Caen dans la voiture du Colonel. La Banque est toujours gardée militairement. M. de Roincé prélève 3.000 francs. Quelques courses dans la ville (Civil Affairs Trésorerie Lapouza Spriet Debelle, etc.). M. Perreau, Professeur à la Faculté de Droit nous accompagne.

 

Retour à Bayeux vers 19 heures.

 

Mercredi 26 juillet

 

Je rencontre vers 10 heures le Colonel Fremantle qui a vu M. Duni hier.

M. Duni désirerait voir M. de Roincé pour recevoir des instructions. Il voudrait, d’autre part, récupérer sa comptabilité.

En principe, et sous réserve de l’accord de M. de Roincé, je propose :

1) d’aller à Caen demain pour prendre la comptabilité de Cherbourg à ramener à Bayeux ;

2) de porter la comptabilité de Cherbourg, de Bayeux à Cherbourg, vendredi dans la journée.

 

L’après-midi, chez Me Guillard. Le soir, nous recevons à dîner à l’hôtel : G. Terrée et ses cousines Marion.

 

Jeudi 27 juillet

 

À 13 h 30, départ pour Caen comme il était prévu. Avec M. Boscheron et le garçon de bureau Mamert que nous prenons en passant, nous transportons dans le camion les six sacs de comptabilité de Cherbourg que nous ramenons à Bayeux vers 18 heures. Dépose chez M. de Roincé.

 

Dîner chez les Debelle.

 

Dans la soirée, M. de Roincé vient me dire que M. Ricquebourg (Inspecteur des Finances Lieutenant-Colonel) désire me voir demain vers 10 heures à la Reine Mathilde.

 

Je n’irai pas à Cherbourg et me rendrai au rendez-vous fixé.

 

Vendredi 28 juillet

Le Lieutenant-Colonel Ricquebourg me reçoit à 10 heures et me demande de rouvrir la succursale le plus rapidement possible. Je lui dis que M. de Roincé et moi-même avions décidé de reprendre nos opérations dès lundi.

M. Boscheron prévient le personnel qui reste sur place, ainsi que tous ceux qu’il peut atteindre à l’extérieur.

De mon côté, je m’efforcerai de prévenir MM. Mollet et Vicialle qui sont aux environs de Bayeux, ainsi que Mlle Perrigault.

 

L’architecte est convoqué à la Banque pour lundi 15 heures. La Maison Fichet qui est rentrée à Caen va pouvoir réparer la porte forte de la caisse auxiliaire.

Ce matin à 8 heures Pierre est parti avec M. de Roincé et M. Rullier pour Cherbourg comme il était convenu.

Après-midi calme.

Pierre rentre de Cherbourg vers 19 h 15 avec M. Rullier. M. de Roincé reste à Cherbourg pendant quelques jours.

Samedi 29 juillet

Dans la matinée, je demande aux Ponts-et-Chaussées un laissez-passer pour la voiture pour lundi.

Rencontré le Colonel Fremantle à qui je remets la liste des agents à faire rentrer à Caen.

Demain à 9 h 30, j’aurai la voiture du Colonel pour faire le tour des "cantonnements" et prévenir le personnel d’avoir à réintégrer Caen.

Dimanche 30 juillet

Dans la matinée, M. Rullier et moi-même allons dans la voiture anglaise :

à Sables, prévenir M11~ Perrigault,

à Campigny, prévenir M. Mollet,

d’avoir à rejoindre Caen demain matin.

Rendez-vous au Lion d’Or à 13 h 30.

Impossible d’aller à Sainte-Croix Grande Tonne prévenir M. Vicialle. M. Rullier ira demain matin pendant que je m’occuperai de la voiture.

Après-midi au football.

Lundi 31 juillet

Impossible d’avoir la voiture ce matin.

M. Rullier est allé prévenir M. Vicialle à Sainte-Croix Grand Tonne. À 13 h 30, nous partons en voiture pour Caen. Nous arrivons vers 14 h 45 après avoir pris sur la route M. Vicialle.

La Maison Fichet vient dans le courant de l’après-midi pour se rendre compte des réparations à faire et entreprendre le travail dès jeudi.

Nous nous installons au Lycée (M. Rullier, Mlle Perrigault et moi-même).

Mardi 1er août

Dans la matinée, je passe à la Préfecture pour le permis de la voiture. Je reprends également les clés de l’appartement de M. Gardin. Dans l’après-midi, nous allons à la Banque. M. Rullier prend la Caisse et contrôle les existants y compris la serre.

Mercredi 2 août

Matinée à la Banque. Déblaiement de la serre.

Dans l’après-midi, on continue la remise à jour de la comptabilité. Réception des versements de banquiers et du Trésor qui ont trop de billets en caisse et qui veulent se dégager.

Le C.L. en particulier n’a qu’une installation de fortune (au Bonhomme Normand), et ne dispose pas de coffres pour la conservation de son encaisse.

Vendredi 4 août

M. Mollet, Rédacteur, est mobilisé.

Jeudi 17 août

Faute d’avoir à y noter des indications intéressantes, je n’ai pas tenu ce journal depuis quelque temps.

M. de Roincé est mobilisé depuis déjà deux semaines.

Nos opérations sont très calmes. Versements de banquiers, quelques opérations de la clientèle, mais rares.

La porte forte de la caisse auxiliaire est remise en état ; la porte de la salle des coffres est réparée. La maison Fichet doit encore vérifier le fonctionnement de la porte de la conservation et remettre en place la porte du circuit de sécurité donnant accès à la Galerie.

Les travaux de déblaiement de la cour sont entrepris depuis lundi dernier.

La couverture de la Galerie va être refaite.

J’ai appris hier en revenant de Bayeux, que M. l’Inspecteur Larrive avait pu rejoindre son secteur en passant les lignes. Au cours d’une visite qu’il faisait à Saint Malo, sa voiture a été détruite et le conducteur tué. Il a échappé miraculeusement à un accident mortel.

Mercredi 6 septembre

M. Roger, Contrôleur de Versailles, me remet le courrier de la Banque Centrale et des lettres de :

M. le Secrétaire Général,

M. le Directeur du Personnel,

M. Sauvageot,

et de M. Tondu.

Reçu également une lettre de mon frère.

M. le Secrétaire Général et M. le Directeur du Personnel me font savoir que pour me permettre de prendre un repos, M. l’Inspecteur Avel a été désigné pour assurer l’intérim de la direction de la succursale pendant mon absence.

M. l’Inspecteur Avel arrive à Caen le soir même.

Dimanche 10 septembre

J’ai enfin trouvé, par l’intermédiaire de M. Jouberteix, Directeur du Crédit Normand et après de multiples démarches, une voiture automobile qui peut nous conduire à Paris et assurer, me dit-on, le transport de nos modestes bagages.

Madame Cimier, dame principale du Secrétariat Général (Service Administratif) qui rentre également à Paris, nous accompagnera.

Vers midi et 1/2, on vient nous prendre 24 rue Charles Léandre pour nous conduire au point fixé pour le rendez-vous. Mais la camionnette mise à notre disposition est trop petite et le conducteur peu complaisant. Nous décidons, Denise et moi, de rentrer à la maison où nous attendrons une meilleure occasion, seule, Madame Cimier prend place dans la voiture.

Vendredi 15 septembre

M. Barnerias, Directeur d’Évreux, désigné par la Banque pour remplacer M. l’Inspecteur Avel, arrive à Caen avec M. l’Inspecteur Tariel.

M. Avel part immédiatement pour Paris, à bicyclette. Il espère trouver en cours de route une voiture automobile qui le conduira à destination.

Dimanche 17 septembre

Nous avons enfin trouvé un moyen de transport convenable. Denise et moi partons pour Paris, vers 14 heures avec nos bagages, dans la voiture de tourisme de M. Jouberteix fils.

Pierre reste à Caen jusqu’au baccalauréat.

Nous arrivons à Paris vers 20 heures après un voyage facile. Nous descendons chez M. Tondu.

Vendredi 22 septembre 1944

Nous nous installons définitivement chez mon frère, 56 avenue Dubois à Vitry-sur-Seine.

***O***

Ainsi se termine le journal de M. BAVAY relatant cette période tragique. Afin de donner quelques détails supplémentaires à nos lecteurs, nous ajoutons quelques bribes de témoignages d’autres protagonistes

 

Lundi 12 juin

L’après-midi le déblaiement de l’abri avance, on commence à dégager deux corps en partie. Je descends auprès avec Cavalier et nous identifions M. Haillard grâce au brillant qu’il a au doigt et que nous lui retirons.

Les corps ne pourront être dégagés que demain.

Vendredi 23 juin

Les corps de Mme Bavay et de M. et Mme Haillard sont enfin dégagés, mis en bière et déposés dans une fosse dans le jardin. L’équipe de déblaiement a remué tout l’abri mais n’a trouvé aucune trace du corps de la domestique de M. Haillard, seuls son sac et des papiers ont été retirés.

Dans le jardin, M. et Mme Haillard ont d’abord été inhumés provisoirement, enveloppés de sacs de billets, faute de cercueil.

Plus tard, le corps de M. Haillard étant presque entièrement calciné, les quelques ossements trouvés ont été mis dans le même cercueil que le corps de Mme Haillard.

 

Peu de temps après

 

Monsieur Bavay, très choqué, a été muté à la Banque Centrale où il avait un frère contrôleur. Mais, de désespoir, il s’est suicidé peu de temps après.

 

 
   Récit publié dans "Les cahiers anecdotiques n°14" de la Banque de France qui a autorisé la présente utilisation le 20.06.2000)