| La 2ème Guerre Mondiale
 

   TÉMOIGNAGE D'UNE ENGAGÉE EN INDOCHINE
    
 

 
 

Ce récit est dédié à la mémoire du Lieutenant Martin Emmanuelli tombé au combat le 23/03/1946 au Laos

 

Relater les circonstances qui m’ont amenée à m’engager dans cette guerre 1939-45 n’est pas une mince affaire cinquante ans après.

 

Enfin je vais tenter de remonter le temps, ce ne sera pas un récit circonstancié, je vais essayer de restituer l’atmosphère de l’époque, mes impressions dans cet environnement spécial.

 

Un certain jour du mois d’août 1939, je suis à Cannes en vacances lorsque me parvient de la Banque de France l’ordre de rejoindre mon poste de Secrétaire Comptable à La Direction générale de l’Escompte. J’ai 20 ans. Motif : la France a déclaré la guerre à l’Allemagne, qui vient d’envahir la Pologne avec laquelle nous sommes liés par un traité d’assistance.

 

Ce n’est pas une surprise : on s’attendait au pire depuis l’échec des pourparlers des gouvernements français et britanniques avec l’Allemagne (par Daladier, Chamberlain et Hitler interposés).

 

Depuis l’avènement du parti nazi et les vociférations de Hitler qui nous parvenaient par les radios et les actualités cinématographiques (pas de télévision à l’époque), la situation évoluait dangereusement mais nous n’avons aucune idée de ce qui va se passer et c’est bientôt l’exode du nord de la France vers le sud.

 

Et aussi le choc ; nous apprenons que nous n’avons pas les moyens de nous défendre, notre armement est insuffisant, nos défenses inefficaces alors que l’ennemi armé jusqu’aux dents déferle sur la France.

 

Nous entrons dans le temps des larmes et de l’horreur en Juin 1940 :

 

  • l’armée française prisonnière
  • l’armistice signé par Pétain et Hitler.

 

Seule lueur d’espoir, le 18 juin 1940 l’appel à la résistance du général De Gaulle réfugié à Londres et que peu de gens ont pu entendre.

 

Et c’est l’occupation de la France par les allemands, nous sommes dans un engrenage infernal , le terrain est miné moralement, la méfiance s’installe, les libertés disparaissent, les juifs sont marqués de l’étoile jaune et en plus, nous sommes harcelés par des difficultés matérielles en tous genres ; trouver de quoi se nourrir, se chauffer (les hivers sont exceptionnellement rigoureux).

 

La Direction de l’Escompte après un exil de quelques mois en Auvergne, à Châtel Guyon a regagné la capitale ,beaucoup d’hommes sont en captivité en Allemagne. Chacun se tient sur ses gardes et ne s’étend pas sur ses états d’âmes ? en général nous ne sommes pas, à notre échelon, en contact direct avec les allemands qui occupent la Banque de France, toutefois c’est dans une ambiance feutrée de suspicion, que le travail reprendra, la résistance à l’occupant est dans l’air, en tapinois , elle se cherche, ce n’est pas évident, car le moment de stupeur passé chacun se tient sur ses gardes et n’annonce pas sa couleur.

 

Cependant, je finis par découvrir à mots couverts que notre Chef de Service, Mr De Perrot de Corgnol, a certains contacts, il me propose de l’aider et il me confie quelques petites tâches : transport des documents. Je me souviens avoir eu notamment en garde, chez moi, des chèques, sans doute pour la résistance, tirés sur une banque africaine ,je n'ai pas posé de questions (je les camouflais dans le livre " autant en emporte le vent ").

 

Néanmoins, je n’ai jamais adhéré à un réseau de résistance, je ne pouvais me décider à cette aventure qui risquait d’exposer à des représailles ma mère et mes jeunes sœurs qui se relevaient à peine de la disparition de mon père mort à 45 ans dont la santé avait été perturbée gravement par 5 années passées dans les tranchées de la guerre 14-18. De plus, vu l’état des forces en présence, une intervention extérieure me semblait inéluctablement seule efficace pour nous sortir de ce désastre .

 

Cependant, c’est culpabilisée par ce défaut d’engagement que, dès le débarquement des armées alliées en Normandie, je décide d’être volontaire dans l’armée qui se forme à l’appel du général de Gaulle.

 

Ce n’est pas une démarche facile car nous émergeons du chaos et les bureaux de recrutement, installés à la hâte sont littéralement débordés par les personnes qui arrivent de partout . des résistants FFI, des prisonniers libérés et des gens d’Afrique du Nord.

 

Aujourd’hui je m’étonne encore que les choses aient été remises en places si vite : il fallait trouver du personnel , des locaux, des uniformes etc. ….

 

Nous sommes en septembre 1944 , l’armée Leclerc se bat encore à l’est mais c’est la fin pour les allemands ! l’armée de Lattre de Tassigny remonte du sud de la France.

 

Enfin le 2 mai 1945, je peux signer mon engagement à la DGER , installée bd Suchet à Paris, mais c’est pour l’Indochine.

 

La DGER (Direction Générale des Etudes et Recherches) qui fait suite aux BCRA constitué à Londres, par le Général De Gaulle , est chargée de former un personnel apte à remplir des missions spéciales de renseignements et d’actions psychologiques, et, en général ) être parachuté sur les terrains à explorer.

 

J’avoue que je n’avais pas pensé aux Japonais qui me semblaient être l’affaire des américains depuis l’attaque de Pearl Harbor en Décembre 1941, or, en effet, depuis 1941 , l’Indochine, colonie française, occupée par les japonais, est coupée de sa métropole.

 

Mais bien que j’aie admiré une reconstitution du temple d’Angkor à l’exposition coloniale de 1930, l’Asie me paraissait un monde exotique que je ne connaîtrais jamais.

 

Bref, je suis volontaire pour sortir les Indochinois du guêpier Japonais ! et aussi permettre à nos compatriotes de regagner la France après un exil forcé de 5 longues années.

Vaste programme ?

 

Dans un premier temps je suis affectée à Paris, à la DGER Bd Suchet où, sous les ordres du Commandant Creen, je suis chargée de recueillir les délégations de soldes que les militaires, en partance doivent signer en faveur de leur famille. Je procède également à la censure du courrier qui transite par la base afin que les lieux d’opérations ne soient pas révélés.

 

Mais je n’ai pas quitté la Banque de France pour me retrouver dans un bureau à Paris et bientôt je piaffe d’impatience pour connaître le vrai théâtre des opérations.

 

Enfin, je suis désignée pour le prochain départ direction Calcutta aux Indes.

Nous disposons de peu d’avions, celui que je prends contient 13 personnes et semble voler d’une aile ! c’est mon premier contact avec l’avion. Nous arrivons, toutefois, sans encombre à Athènes : les Grecs sont très éprouvés par la guerre et manquent de tout. Nous n’avons pas d’eau. Le temps de jeter un coup d’œil au Parthénon et nous repartons via le Caire où nous resterons une dizaine de jours à attendre un autre avion. Les Cairotes accueillent bien les Français et, bien que sous mandat britannique, ils refusent de parler anglais : le torchon brûle avec l’Angleterre.

 

Nous visitons cette ville intéressante : musée du Caire avec le chanoine Drioton, conservateur, les Pyramides, splendides au clair de lune, et nous procédons à l’achat d’étoffe pour confectionner des uniformes en toile. Nous sommes logés par les services de l’ambassade de France à Héliopolis House.

 

Le prochain avion est un hydravion Catalina qui nous mène à Karachi après deux escales : Barhein et Bassorah où nous passons une nuit.

 

Encore une nuit à Karachi et nous arrivons enfin à Calcutta le 23 octobre 1945.

 

A Calcutta la base de la DGER est sous contrôle britannique; c’est de cette base et de Poona dans le sud de l’Inde que sont formés les officiers parachutés en Indochine pour des missions spéciales.

 

A Calcutta nous sommes tous considérés comme chargés de missions avec un grade d’officier.

 

Je suis chargée de mission de 3ème classe avec le grade de sous-lieutenant. Je remplis les tâches administratives, je suis secrétaire interprète d’anglais.

 

Nous attendons notre transfert à Saïgon en Cochinchine. Beaucoup de monde transite par la DGER à Calcutta, des personnalités telles que Mesmer, Missoffe, Sainteny , tous en mission pour nous permettre d’exercer notre présence en Asie et de mettre à nouveau les pieds en Indochine.

 

En 1945, il n’est pas infamant d’avoir des colonies et les français sont en Indochine depuis 1860.

 

Les Japonais qui viennent de recevoir la bombe atomique sur Hiroshima, seront bientôt hors de course, mais ils sont toujours en Indochine et pas encore désarmés, et de plus les américains ont traité en cachette avec les russes à Postdam pour partager l’Indochine entre la Chine et l’Angleterre.

 

A Calcutta, nous ommes à l’affût des nouvelles, beaucoup de camarades suivent des cours et des stages de formation de parachutage et de commando à Poona et nous remarquons de temps à autre des disparitions ou des retours mystérieux. Certains de nos camarades parachutés en Indochine, prisonniers des japonais ont été cruellement torturés.

 

A la base, le personnel féminin est en général affecté au chiffre, au secrétariat ; aux renseignements et à la gestion administrative .

 

Nous logeons chez l’habitant et vivons à l’instar des officiers britanniques. Nous fréquentons leurs clubs, dans certains de ceux-ci nous pouvons admirer les officiers hindous qui semblent sortir tout droit d’Oxford et ont fière allure dans leurs magnifiques uniformes. Quant à nous, français nous faisons triste mine dans nos uniformes disparates fabriqués sur place avec peu de moyens.

 

Mais à côté de ces soldats enturbannés de l’armée des Indes et de ces clubs somptueux, gazonnés " très british ", nos regards se dérobent à la vue des centaines de mendiants souvent mutilés qui gisent à même le sol au milieu d’une foule bruyante.

 

Enfin en octobre 1945, un avion nous conduit à Saïgon en Cochinchine dans le delta du Mékong. Par le hublot, j'aperçois les soldats japonais qui s'activent sur l'aérodrome.

 

Ensuite nous serons cantonnés à la Cité Héraut, c'est un ensemble de bâtiments précédemment occupé par des fonctionnaires français, les murs tachés de sang témoignent des horreurs dont ces familles ont été victimes. Ils ont été cruellement torturés et tués par des terroristes indépendantistes armés par les Japonais.

 

Il se dégage à Saigon une atmosphère très spéciale, les services de renseignements dont la DGER sont sur les dents.

 

Certes, nous remettons les pieds en Indochine, mais c'est dans un imbroglio insensé.

 

L'armée britannique est également à Saigon, conformément au traité de Postdam, elle occupe le sud de l'Indochine.

 

Nous subissons une propagande anti-colonialiste menée par les Américains qui favorise le terrorisme indépendantiste.

 

Nous nous installons tant bien que mal, il va falloir gérer cette situation, sauvegarder nos prérogatives, regagner la confiance des indochinois fortement ébranlée par l'occupation japonaise, enfin protéger les ressortissants français et préparer leur rapatriement.

 

La DGER remplit son rôle de renseignements et d'action psychologique. A part le service Action nous ne sommes pas armés, mais les cantonnements et les déplacements sont protégés.

 

Saigon ressemble à une petite ville de sous préfecture française. Il y règne une paix sournoise, nous y sentons une menace rampante.

 

L'Indochine en 1945 est un enjeu international qui intéresse les Russes, les américains et les chinois; ces derniers se sont déjà installés au nord du 16ème parallèle par le traité de Postdam.

 

Charles de Gaulle envoie des émissaires de la DGER auprès de Ho Chi Minh qui, à Hanoï, à la tête du mouvement Viet Minh prône l'indépendance. Allons nous pouvoir sortir honorablement de cette galère ?

 

Nous avons l'impression de jouer avec le feu, nous ne savons pas de quel côté les coups vont tomber. C'est très inconfortable ; en brousse la guérilla sévit.

 

Je saisis l' opportunité de rejoindre les forces du Laos, commandées par le Colonel de Crévecoeur. Je quitte les services spéciaux pour entrer dans une arme traditionnelle, l'infanterie de marine; les officiers sont pour la plupart issus de Saint Cyr, les soldats sont tous volontaires.

 

J'arrive par avion à Pakse au nord du Laos, et je reçois un pistolet et un paquetage au masculin (je ne peux pas mettre grand chose de ces affaires) et un chapeau de brousse genre steton (chapeau de cow boy).

 

Je suis affectée à l'état major du Colonel Crévecoeur. Celui-ci a pour objectif de pénétrer au Laos, occupé pas les chinois, il s'attend à des échanges musclés mais il semble que cette armée chinoise commandée par Tchang Kai Check, enfin rappelée en Chine pour des problèmes plus sérieux, se soit repliée, sans coup férir , avec armes et bagages, ceux-ci remplis d'objets hétéroclites provenant de pillages.

 

L'état major s'installe à Savannaket et prête main forte à la famille royale du Laos pour chasser les bandes armées du Viet Lao (armée par le communistes et les japonais) et ceci afin de rétablir une vie normale.

 

Je suis secrétaire du colonel. Je traduis les messages chiffrés et je prépare les réunions avec les chefs de village. J'ai aussi un rôle social. Avec l'aumônier, le Père Faugeron, nous éditons un journal "l'écho des Gaurs" qui tente de transmettre aux soldats, dans la brousse, les informations que nous recevons de France.

 

La vie est très rustique, la nourriture abominable, nous risquons tous la dysenterie et le paludisme.

 

Nous n'avons pratiquement pas de ravitaillement en dehors des rations qui nous parviennent souvent entamées et je me souviens des difficultés que j'ai rencontrées pour recevoir dignement le général Leclerc lors de son inspection à Savannaket.

 

Je campe dans une maison au bord du Mékong, sans porte ni fenêtre. je couche sur une planche, protégée par une moustiquaire, en compagnie de punaises, d' araignées énormes et velues courant sur les murs avec les lézards : ces bestioles bien appréciées car elles chassent les moustiques et je dors d'un œil avec mon pistolet à portée de main.

 

Les autochtones logent dans des maisons de bois sur pilotis pour se protéger des animaux. Dans cette région du Laos, il y a des tigres, des serpents, des éléphants , je n'ai vu que des serpents.

 

Dans la jungle, les unités prises dans des guets-apens perdent beaucoup d'hommes, les officiers sont particulièrement visés par les Viet Lao. Nous sommes sans cesse menacés par un ennemi qui rode en silence.

 

Je vais me laver dans le Mékong; sur la rive, je passe entre une haie de chiens sauvages et de vautours qui attendent les cadavres qui descendent du Mékong.

 

L'ennemi est en face au Siam, aujourd'hui appelé Thaïlande. Ce sont des bandes de Viet Lao qui se cachent et traversent le fleuve la nuit.

 

L'état major se déplace tantôt à Savannaket, tantôt à Vientiane, tantôt à Luang Prabang.

 

A Vientiane, où il y a des temples bouddhistes, je peux voir chaque matin des bonzes qui reçoivent dans leurs paniers les offrandes des laotiens accroupis.

 

Les forces du Laos ont à la fois un rôle de pénétration par l'armée et un rôle pacificateur dont l'objectif est la remise en ordre du pays après l'occupation japonaise et le passage de l'armée chinoise. Nous allons à la rencontre des villageois qui organisent pour nous les fêtes appelées Bassi au cours desquelles ils nous passent au poignet des bracelets en ficelle de coton en signe d'amitié.

 

A part quelques éléments révolutionnaires, ce peuple est plutôt calme et affable, mais il subit la pression du Viet Minh dirigé par Ho Chi Minh à Hanoï et tant que l'Indochine sera un enjeu de la guerre froide entre américains et communistes russes, la France se fera un devoir de ne pas déposer les armes.

 

Cette guerre est une drôle de guerre, une guerre d'escarmouches, de guérillas. Les soldats français sont là en guetteurs, en sentinelles, dans un environnement incertain engagés dans des coups fourrés l'ennemi n'est pas clairement défini. C'est l'impression qui surgit de ma mémoire quand je songe à mes derniers mois au Laos.

 

Je ne verrais pas la fin de cette veillée d'armes car je suis rapatriée sanitaire par l'hôpital militaire du Laos en octobre 1946 ; ce n'est pas glorieux , j'ai la dysenterie amibienne et je pèse 35 kg.

 

Des années plus tard 1953-57, après la sanglante bataille de Dien Biën Phu, la France devra accepter l'indépendance des états de la péninsule indochinoise et reconsidérer, sous de nouveaux auspices, sa présence en Asie.

 

En 1945 c'était la France de Jules Ferry, colonies comprises, je ne m'embarrassait pas de métaphysique et c'est en tout bien tout honneur que j'avais signé mon engagement pour défendre une certaine idée de la France que je partageais avec les gaullistes.

Je ne peux pas conclure ce récit succinct sans saluer avec beaucoup de respect tous ceux qui, autour de moi, ont fait le sacrifice de leur vie pour permettre à la France de relever la tête après la débâcle de 1940.

 

Il m'a été difficile après tant d'années de me remémorer les faits, les situation risquées auxquelles j'ai été confrontée, les grandes peurs de certains jours, les nuits de frayeur, les parcours dangereux sur les routes défoncées où les voitures se trouvaient souvent renversées dans une jungle inquiétante où nous guettions les bruits suspects. Je me souviens cependant que le Mékong n'était pas un long fleuve tranquille et qu'il charriait souvent des cadavres.

 

Je n'ai pas eu à me servir de mon arme, d'autre ont dû le faire , ils ont droit à toute ma reconnaissance.

 

Enfin je dois avouer que ma faible participation à cette guerre avec la volonté de servir mon pays me permet aujourd'hui de me souvenir de cette époque douloureuse, en paix avec ma conscience.

 

 

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Mme Ginette DUPONT-SUBIRADA