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LE DRAME DE L’OR BELGE
CORNU
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I — Dépôt
(1939-1940) et mise en sécurité (1940)
Bien avant que la Belgique n’entrât dans la guerre,
la Banque Nationale de Belgique (BNB) avait pensé à mettre son
encaisse-or à l’abri de toute surprise. La plus grande partie, les deux
tiers environ, était expédiée en Angleterre et aux USA ; la
presque totalité du reste devant servir, ainsi que l’expliquera plus
tard son gouverneur, M. Janssen, à d’éventuelles dépenses d’un
gouvernement évacué en France comme en 1914, était confiée à la
Banque de France. L’opération se faisait discrètement en plusieurs
temps : le 13 novembre 1939, 1.375 caisses plombées et scellées étaient
remises à la succursale de la Banque de France de Bordeaux et 675 à
celle de Libourne ; 1.200 autres caisses parvenaient à Bordeaux le 16
novembre et 839 à Libourne
le 17. Au total, 4.449 caisses, dont le contenu n’avait fait l’objet d’aucune
vérification, étaient prises en charge au moyen de simples récépissés
délivrés par les directeurs des succursales intéressées.
Ce dépôt devait s’accroître en mai 1940 de 630
autres caisses portant le total à 5.079. Il avait d’abord fait l’objet
d’un simple arrangement verbal au plus haut niveau, l’accord écrit le
concernant date seulement du 22 février 1940. (La première
lettre concernant l’or belge a été adressée par M. Janssen à M.
Fournier le 10 novembre 1939 ; elle se réfère à une conversation
téléphonique du même jour et confirme l’envoi, le lendemain 11
novembre, de caisses de lingots à placer en dépôt " earmarked
". La réponse de M. Fournier du 13 novembre, précise qu’il
ne pourra accepter le dépôt sous la forme envisagée " Les
circonstances ne nous permettront vraisemblablement pas de procéder à la
reconnaissance détaillée et contradictoire des lingots contenus dans les
caisses, vérification qui eût été nécessaire à la
constitution régulière d’un dépôt earmarked Il propose donc
un " dépôt de métaux précieux " où la
Banque ne sera responsable que de l’intégrité du cachet au moment du
retrait. Cette solution sera finalement retenue. La mise au point des
documents échangés et une négociation avec les Finances pour aplanir
certains problèmes douaniers expliquent que l’accord écrit ne soit
intervenu que trois mois après le dépôt).
L’échange de documents opéré alors
comportait :
- un récépissé signé du gouverneur de la Banque de France, M.
Fournier, indiquant le nombre de caisses et leur contenu déclaré par
la BNB, et précisant que
" l’opération
comporte exclusivement la conservation des caisses dans l’état
matériel où elles ont été reçues... "
une déclaration, signée de M. Janssen fournissant les mêmes
indications que le récépissé, les mêmes précisions sur l’absence
de reconnaissance, plus l’indication d’une procédure de
reconstitution des scellés en cas de détérioration, et surtout une
clause par laquelle "élection
de domicile attributive de juridiction est faite par la BNB à Paris ".
La Banque de France a donc accepté un
dépôt-matières, sans prendre d’engagement quant au lieu de
conservation. Le service ainsi rendu à la
BNB l’était à titre purement gratuit.
Le 10 mai 1940, la Belgique envahie entre dans la
guerre et, au début de juin, alors que les armées allemandes
franchissent la Seine, gouverneurs de la Banque de France et de la Banque
Nationale de Belgique se retrouvent à Bordeaux. C’est alors que M.
Janssen prie M. Fournier de prendre à l’égard de l’or belge les
mêmes dispositions que pour l’or de la Banque de France. Seule en
mesure de mener à bien une opération d’évacuation, la Marine
nationale française est sollicitée ; elle fait savoir que l’or à
transporter outre-mer doit lui être remis à Brest et à Lorient, d’une
part afin d’éviter les risques de navigation sur la Gironde où un
convoi serait très vulnérable, d’autre part parce que la Marine veut
effectuer toutes manipulations de ce genre dans un port de guerre pourvu d’un
arsenal. L’or parvient le 9 juin en gare de Lorient ; le train de
31 wagons (il transportait également l’or de la Banque de Pologne, ce
qui portait à 275 tonnes environ le poids de métal) demeurera en gare,
militairement gardé, jusqu’au 1l juin ; il sera acheminé ce
jour-là sur l’Arsenal où le contenu est reconnu et pris en charge par
deux représentants de la Marine entre le 1l et le 13juin.
Sur instructions téléphoniques de la Banque de France
les caisses furent embarquées à bord du croiseur auxiliaire " Victor
Schoelcher ". Commencée
le 17 juin à 9 heures, l’opération se terminait le 18 juin à 3 heures
du matin en dépit d’une attaque aérienne qui devait durer une partie
de la nuit. Ce même jour, le " Victor
Schoelcher " appareillait
sans que sa destination eût été précisée,
en raison du secret gardé sur ce transport. En fait, il allait rallier en
mer un convoi parti le même jour de Brest vers Dakar avec 736 tonnes d’or
provenant de l’encaisse de la Banque de France.
Pendant ce temps, les autorités de la Banque Nationale
de Belgique, sachant qu’un armistice, qui ne pourrait être qu’un
diktat, serait bientôt signé entre la France et l’Allemagne, se
préoccupaient tout naturellement de l’avenir. Au cours d’une entrevue
entre ministres des Finances et gouverneurs des instituts d’émission de
France et de Belgique, il fut confirmé que l’or de la Banque Nationale
de Belgique allait être transféré " outre
mer ", ce qu’une lettre
du 18 juin adressée par M. Bouthillier le ministre français à
son homologue belge M. Gutt rappelle
expressément. Certains témoignages belges font état de ce que "
au cours de ces conversations il fut rappelé
au gouverneur de la Banque de France que la Banque Nationale de Belgique
et le gouvernement belge désiraient concentrer l’encaisse métallique
à New York " (Cf.
l’opuscule de P Kauch, chef du département des études de la
Banque Nationale de Belgique " Le vol de l’or de la
Banque Nationale par les nazis " publié par la
revue du personnel de la Banque Nationale de Belgique en 1956 (N0 I
et 2). C’est aussi ce qui sera soutenu au procès de New York).
En fait, si la question fut soulevée :
1 - ce ne
fut certainement pas sous la forme du rappel d’un désir —et moins
encore d’un ordre— clairement exprimé ; M. Fournier s’est
montré par la suite formel sur ce point que M. Janssen s’était
toujours borné à demander que l’or belge fût traité comme l’or
français ;
2 - la
réponse évidente a été que,
les instructions d’embarquement ayant été données
le jour même en plein accord entre les deux gouverneurs, désormais
seule la Marine française " décidait
de la destination du navire et nul ordre venu d’instances civiles n’eût
pu la faire changer de cap ". (Le directeur de la
Banque qui rejoignit le convoi à Casablanca, M. Moreton, reçut
cependant l’instruction de faire mettre l’or belge à part et
de le convoyer aux Etats-Unis dès qu’il le pourrait. L’occasion ne
lui en fut pas donnée.)
Le lendemain, un inspecteur de la Banque Nationale de
Belgique, M. Hubert Ansiaux ( M. Ansiaux deviendra
par la suite gouverneur de la Banque Nationale de Belgique
) arrivait de Londres à
Bordeaux avec un représentant de l’Amirauté
britannique qui offrait d’organiser le transfert du dépôt en
Angleterre. Bien entendu, cette offre venait trop tard. M. Janssen fit
cependant part de ce projet à M. Fournier et, afin qu’aucune
opportunité ne puisse être manquée par la suite, lui écrivit le même
jour, 18 juin : " Mon
cher Gouverneur, me référant à mes
conversations antérieures avec vous-même et avec M. le sous-gouverneur
Rueff, je vous confirme que si les circonstances le comportent, la Banque
de France peut suivre les instructions de l’Amirauté britannique en vue
du transfert aux Etats-Unis des dépôts qui ont été
confiés à la
Banque de France par la Banque Nationale de Belgique. "
Comme l’expliquera un an plus tard M.
Fournier, " cette
lettre avait pour seul objet de dégager la responsabilité de la Banque
de France, en tant que dépositaire, dans le cas où ce projet aurait pu
être mis à exécution ".
La Banque de France est pourtant décidée à tout
faire pour satisfaire les désirs de la Banque Nationale de Belgique. Les
caisses du dépôt ne pouvant être détournées de leur destination, M.
Fournier propose à
M.
Janssen " de
mettre une partie de l’or français, équivalente au dépôt belge et se
trouvant au Canada, sous dossier de la Federal Reserve Bank (FED) à
Montréal, au nom de la Banque Nationale de Belgique sauf à
transférer ultérieurement cet or aux Etats-Unis ".
M. Janssen accepte cette suggestion et télégraphie lui-même le 26 juin
à la FED de New York
par l’intermédiaire de l’ambassade des Etats-Unis. Mais ce pays est
encore neutre et la FED, prudente, répond le 5 juillet, par la même
voie : " Il
est contraire à nos principes
de détenir à l’étranger
une partie de notre encaisse-or et nous ne tenons pas à
placer sous dossier de l’or appartenant à
d’autres parties ". (It
is contrary to our polïcy to hold any
of our own gold abroad and we would not wish to earmark gold belongiing
to other parties). Cette procédure fut donc
abandonnée.
Le " Victor
Schoelcher " parvenu finalement à Dakar,
l’or qu’il transportait demeura d’abord sous la garde des
militaires. Le drame de Mers-el-Kébir (3 juillet) survint avant qu’une
décision ait été prise
quant à sa mise en
entrepôt définitif ; craignant une attaque de même origine sur Dakar,
attaque qui devait en fait se produire quelques semaines plus tard, les
autorités responsables de sa sécurité décidèrent d’évacuer vers l’intérieur
tout l’or de Dakar, d’abord sur le camp militaire de Thiès, l’une
des premières stations de la ligne de chemin de fer Dakar-Bamako, puis de
façon durable à Kayes, ville située à quelque
500 km sur la même ligne, soit près de la frontière actuelle entre
Sénégal et Mali.
Entre-temps, le 9 juillet, en plein accord avec M. Gutt
son ministre des Finances, et même sur sa demande, le gouverneur Janssen
part pour Bruxelles en vue de
reprendre ses fonctions (Le gouvernement belge
traverse à ce moment une période de profond découragement et se trouve
pratiquement disloqué. Ses membres gagneront Londres en ordre dispersé
et mettront plusieurs semaines à reformer une équipe soudée. C’est
pourquoi M. Gutt estime alors préférable le retour de Janssen pour
sauvegarder ce qui pourrait l’être.) ;
arrivé là, un de ses premiers soins est de réunir son Conseil
général, le 15 juillet, pour lui faire approuver "l’annulation
de la décision prise le 15 mai 1940 ( En
application d’un arrêté royal du 2 février 1940, pris en vue
d’une éventuelle occupation semblable à celle
de 1914) transférant
le siège social de la Banque dans toute ville belge ou étrangère dans
laquelle le siège du gouvernement aurait été transféré
en fait, et suspendant les pouvoirs d’administration, de direction ou de
disposition des membres du Comité de direction, du Conseil de régence et
du Collège des censeurs résidant dans d’autres localités, et les
pouvoirs de tous ceux qui, à un
titre quelconque, avaient le droit de disposer des biens ou des droits de
la Banque et qui se trouvaient dans une patrie du territoire occupé ".
Cette décision, enregistrée et publiée au Moniteur
belge, est portée à la
connaissance du président de la Banque des Règlements internationaux, M.
Th. Mc Kittrick, par une lettre où M. Janssen précise que cette
décision " avait été
prise par moi à Vichy
le 9 juillet d’accord avec le ministre des Finances "
et où il demande qu’elle soit portée à
la connaissance des gouverneurs des banques
centrales représentées au Conseil d’adrninistration de la Banque des
Règlements internationaux. C’est ainsi que la Banque de France, déjà
informée directement par une lettre de M. Janssen du 23 juillet
1940, est officiellement avisée par Bâle de cette décision par lettre
du 8 août. Même si la lettre de M. Janssen avait été
transmise à la Banque des Règlements
internationaux par le directoire de la Reichsbank, ainsi que prenait soin
de le préciser M. Mc Kittrick, la Banque de France, organe d’un pays
dont le gouvernement ne reconnaît plus le gouvernement belge en exil, ne
peut donc pas désormais ne pas considérer le siège de Bruxelles comme
représentant légitime et statutaire de la Banque Nationale de Belgique.
Quoi qu’il en soit, l’or entreposé au coeur de l’Afrique
semblait bien en sécurité. L’eut-elle voulu que la Banque de France se
trouvait maintenant dans l’impossibilité absolue de le déplacer sans l’accord
du gouvernement de Vichy, détenteur des moyens de transport. Ce dernier
prit cependant une précaution supplémentaire. Dans ses mémoires (Yves
Bouthillïer le drame de Vichy, tome Il Finances sous la contrainte ‘~,
op. cit., page 138. ),
le ministre des Finances écrit : "
Nous pensions bien que le Reich s’empresserait
de revendiquer les avoirs de toute nature que la Banque de France
détenait pour le compte des pays qu’il venait d’occuper "
Une lettre du 31juillet, confirmée et
explicitée le 8 août, donne donc au gouverneur une instruction
générale de blocage : "En particulier les avoirs en or et en
devises situés dans les colonies françaises devaient y demeurer "
Pourquoi cette précaution ? Le ministre, qui n’ignore
rien des démarches des autorités belges, veut avant tout éviter de
donner prise aux critiques et revendications allemandes en paraissant,
après l’armistice, faciliter des mesures nouvelles de précaution. D’autant
que, dès le 19juillet, les Allemands se sont manifestés en s’informant
de la localisation de tous les avoirs de la Banque de France (y compris
les dépôts des banques étrangères) et que le 27 juillet ils ont
demandé au gouvernement français de cesser toutes relations avec les
gouvernements en exil.
Le 31 août 1940, M. Pierre Fournier, dont les
relations avec Bouthillier n’ont jamais été bonnes,
est remplacé comme gouverneur par M. Yves Bréart de Boisanger, premier
sous-gouverneur, inspecteur des Finances et ancien directeur général des
Contributions indirectes. M. de Boisanger est aussi membre de la
Délégation française auprès de la commission allemande d’armistice.
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La Convention d’armistice signée le 22 juin ne fait
allusion à quelque
encaisse métallique que ce soit ; elle ne crée donc, à cet égard,
aucune obligation ni au gouvernement français, ni à la Banque de France.
L’article 22 prévoit toutefois : " Une
Commission d’armistice allemande agissant pour le compte du Haut
Commandement allemand réglera et contrôlera l’exécution de la
convention d’armistice... Le gouvernement français constituera au
siège de la Commission d’armistice allemande une délégation chargée
de représenter les intérêts français et de recevoir les ordres d’exécution
de la Commission allemande d’armistice. "
Très vite, le gouvernement allemand décida d’étoffer
la Commission d’armistice en spécialistes allemands et, le 7 juillet,
le général von Stupnagel, son président, avise le général Huntziger,
président de la délégation française, de la création d’une
commission spéciale des questions économiques qui sera présidée par le
docteur Hemmen, ministre plénipotentiaire. Le texte créant cette
commission spéciale précisait que " .2 —
pour les questions économiques sortant du cadre
de la Convention d’armistice et qui sont à traiter
par les deux gouvernements, la délégation constitue une commission dont
les membres reçoivent du gouvernement français des pouvoirs spéciaux
leur permettant de rechercher avec la Commission allemande, sur le plan
paritaire, des accords particuliers. " Ouvrant
la première réunion, tenue le 8 juillet, M. Hemmen faisait savoir au
général Huntziger qu’il dépendait directement du gouvernement du
Reich. La commission spéciale était donc en mesure d’évoquer avec
pleine autorité les questions les plus diverses et sa compétence pouvait
s’élargir dans des proportions imprévisibles.
Le général Huntziger ne se sentant sans doute ni
qualifié pour, ni même désireux de continuer à mener la délégation
spéciale française pour les questions économiques, désignera le 12
septembre, M. de Boisanger, gouverneur de la Banque de France, pour la
présider, celui-ci n’étant pas nommé es-qualités, mais bien à titre
personnel.
Le 19 juillet, M. Hemmen, faisait remettre à la
délégation économique française une note en forme de questionnaire
demandant en particulier le montant des avoirs de la Banque de France en
or, en devises, en valeurs étrangères, leur localisation.. -
et
" 5 — où
sont les dépôts d’or en réserve pour le compte des banques
centrales de la Pologne, de la Belgique, du Luxembourg, des Pays-Bas, de
la Norvège, de l’ancienne Tchécoslovaquie... Quel est le montant des
avoirs dans les différents dépôts ? "
À cette note, il fut répondu le 10 août (Documents
de la délégation française auprès de la Commission d’armistice, tome
1, p. 364 a 368.) que se trouvaient à
Dakar... " 1—
31 milliards de francs d’or de la Banque de
France... 3 — 4.944
caisses de la Banque Nationale de Belgique, (
5.079 caisses ont été déposées au total, mais 135 ont été cédées
avant l’armistice pour couvrir des besoins du gouvernement belge en
francs français) ; 4 —
700 caisses de la Banque de Pologne... "
A la suite de quoi, M. Hemmen fait savoir,
par note du 12 septembre, que "le gouvernement allemand se
réserve formellement, en présence des projets français de mise en
sécurité de l’or, une prise de position et, le cas échéant, aide et
contrôle. Les mesures à prendre
doivent consister... en un transfert aussi rapide que possible vers la
métropole où l’or sera en sécurité ".
Le 20 septembre, M. de Boisanger fait savoir
oralement à M. Hemmen que la Banque de France est saisie de deux lettres,
l’une de M. Janssen qui demande le retour de l’or en Belgique, l’autre
de M. Ansiaux s’exprimant au nom de M. A. Baudewyns, directeur de la
Banque Nationale de Belgique, tous deux résidant hors des pays occupés
(en fait la lettre venait de Vichy) qui s’oppose au rapatriement de l’or..
Qu’en était-il de ces deux lettres ? L’histoire de
la première est intéressante en ce qu’elle révèle à quel genre de
manoeuvres l’Allemagne était décidée à se
livrer pour s’assurer l’or belge. Le 2 septembre, le commissaire
allemand près la Banque Nationale de Belgique signifie à celle-ci qu’il
" soumettait à
son autorisation préalable toute disposition sur l’encaisse-or
où qu’elle se trouvât " . Le
même jour, M. Schaeffer, commissaire allemand près la Banque de France,
remet à cette dernière une note à propos de l’or belge "Je
vous demanderai de faire procéder au rapatriement de ce montant d’or et
de choisir à cette fin
un moyen de transport qui garantisse la sûre arrivée
de l’or à Paris."
À Bruxelles, le commissaire allemand n’attendit que
vingt quatre heures pour préciser, le 3 septembre, ses intentions en
ordonnant à la Banque
Nationale de Belgique de réclamer le rapatriement de l’or déposé en
Afrique. M. Janssen jugea (Cf. P Kauch, op. cit.,
et aussi pour ce qui concerne la duplicité allemande, l’article que
Oscar Plisnier, secrétaire général au ministère des Finances belge
pendant l’occupation, a publié en février 1950 dans la Revue
générale belge où il dit : "
Les délégués du Commissariat allemand près la Banque Nationale de
Belgique cachèrent aux Français les conditions posées par les
autorités monétaires belges tout en les informant faussement du
prétendu désir exprimé par la Banque Nationale de Belgique d’être
remise en possession de l’or déposé en AOF ".)
" qu’il fallait essayer d’entrer en contact
avec la Banque de France, à Paris ou à Wiesbaden, et poser des
conditions telles au rapatriement que ni les Allemands ni surtout le
dépositaire ne pourraient les accepter ".
Comme il ne devait communiquer avec l’étranger
que par l’intermédiaire du commissaire allemand, il lui parut habile de
rédiger un projet de lettre dans des termes tels que la Banque de France
ne lui pourrait donner suite (demandant entre autres choses que celle-ci
prit à sa charge les risques de transport). M. Janssen eut soin, en
outre, de subordonner la signature de cette lettre à l’obtention de
garanties spéciales de l’occupant, dont une déclaration formelle de
laisser aux autorités monétaires belges la libre disposition de l’or
rapatrié. Deux projets de lettre, en ce sens, non signés bien entendu,
un pour la Banque de France, l’autre destiné au commissaire allemand,
furent donc remis à ce dernier le 5 septembre ; celui-ci
restitua ces deux textes le 13 en déclarant inadmissibles les conditions
posées par la Banque Nationale de
Belgique, mais sans révéler, bien entendu, l’usage qui entre temps,
avait été fait du
premier.
À Paris, la lettre de M. Schaeffer
avait été transmise
pour avis au ministère des Finances. Quelques jours plus tard le même M.
Schaeffer communiquait oralement copie d’une lettre de M. Janssen —comme
si l’original devait tout naturellement être conservé par les
Allemands, au moins à titre
provisoire— accompagnée d’une lettre du commissaire allemand près la
Banque Nationale de Belgique, demandant, sous certaines conditions, le
rapatriement du dépôt d’or. Il s’agissait en réalité du projet
établi par la Banque Nationale de Belgique, dans l’intention de gagner
du temps, mais non signé. Cette correspondance, également remise au
ministère le 13 septembre, provoquait une réponse de M. Bouthillier en
date du 18 septembre précisant " Je
n’ai pas d’objection, en ce qui me concerne, à ce
que la Banque de France restitue à la
Banque Nationale de Belgique l’or qu’elle détient actuellement pour
son compte, sous les réserves suivantes :
1 - conserver une
provision pour couvrir le rachat des billets belges en cours ;
-
2 - prévoir
une autre provision pour couvrir la créance, d’environ 250 millions de
francs français, du Trésor français sur le Trésor belge;
3 - la Banque de
France ne peut prendre à sa
charge le risque de transfert.
On peut penser, encore que rien ne permette de le
prouver, que les représentants de la Banque Nationale de Belgique en zone
libre gardaient des contacts officieux et confiants soit avec la Banque de
France, soit avec le ministère des Finances, car le seul hasard aurait
difficilement pu dicter à M. Ansiaux la deuxième lettre dont parlait M.
de Boisanger à M. Hemmen, cette lettre si opportune du 18 septembre. Il
adressait à cet effet ce jour-là, de Vichy (Hôtel Albert 1er) une
lettre recommandée au gouverneur de la Banque de France dans laquelle il
confirmait que, faute de transfert aux USA, le dépôt d’or "
est retenu par la Banque de France à ses
frais, risques et périls et que la Banque Nationale de Belgique entend la
tenir pour responsable de tout événement, même résultant de force
majeure, du cas fortuit ou du fait du Prince... Ceci sous toutes réserves
pour le préjudice que peut subir la Banque Nationale de Belgique du fait
que la Banque de France la prive de la libre disposition d’un bien qui
lui appartient ". Il est certain que M.
Ansiaux, résidant à Vichy,
savait parfaitement la Banque de France hors d’état d’effectuer
quelque transfert que ce soit vers les Etats-Unis? il savait aussi que, si
elle avait pour but principal de réserver les droits ultérieurs de la
Banque Nationale de Belgique, sa lettre n’ajoutait au dossier qu’un
élément tout à fait secondaire. On peut donc penser que son principal
intérêt était alors de fournir à la Banque de France et au
gouvernement français un argument de plus pour résister aux prétentions
allemandes.
C’est dans cette ambiance que M. De Boisanger ouvrait
avec M. Hemmen l’entretien déjà évoqué du 20 septembre. À la
lecture des textes, (Délégation française, documents T. I., p.
364.), il est manifeste que ses instructions ne lui
faisaient pas placer l’or belge en tête de ses préoccupations. Il
indique d’abord comme objet principal de sa visite l’or, le pétrole
roumain, les commandes allemandes à nos industries de guerre ; il
parle de " traiter ces problèmes dans un esprit de franche
collaboration ", mais il ajoute aussitôt que "il a noté
avec grand soin les propositions que vous voulez faire au gouvernement
allemand au sujet du mark. C’est là une question essentielle pour nous.
(Le taux du mark avait été fixé arbitrairement par les Allemands
à 20 F pour un mark . les Français, estimant que sa valeur ne devait pas
dépasser 13 ou 14 F, ont tout de suite demandé une révision. Hemmen a
fait semblant d’entrer dans le jeu.). La France est actuellement
victime d’une grande injustice. Le règlement de cette question est la
condition préalable de toute véritable collaboration ". C’était
bien indiquer sans ambages le point auquel le gouvernement français
accordait la priorité.
Sa position devient encore plus claire quand, après
avoir évoqué les deux lettres ci-dessus, loin de conclure que la Banque
de France, prise entre deux feux, ne peut rien décider par elle-même, il
ajoute sans transition " Le gouvernement français, pour donner
une preuve de son esprit de conciliation au gouvernement allemand, serait
disposé à faire retourner l’or en Belgique si la condition préalable
que j’ai posée tout à l’heure
est satisfaite; " et
il conclut en proposant une conférence entre gouvernement français et
Banque de France d’une part, Banque Nationale de Belgique d’autre
part, pour régler simultanément les questions de créances réciproques
et les conditions de rapatriement de l’or Mais, en septembre 1940, ni le
gouvernement allemand, ni M. Hemmen ne sont disposés à se
soumettre à quelque marchandage que ce soit et quand M. Hemmen parle de
convoquer immédiatement la Banque Nationale de Belgique, M. de Boisanger
a beau changer de sujet, cela ne l’empêche pas de suivre son idée.
C’est pourquoi des négociations techniques s’ouvrent
le 4 octobre à Wiesbaden.
Sont présents : Hemmen, Hartlieb (sous-commission financière et
commerciale), Schaeffer (commissaire allemand près la Banque de France),
von Becker (commissaire allemand près la Banque Nationale de Belgique)
accompagné de son adjoint Hofrichter et du côté français : de
Boisanger, Couve de Murville (sous-commission finances) et Bolgert
(directeur des Études économiques à la Banque de France)
(En cette qualité, M. Bolgert était en temps de
paix en rapport avec les banques centrales étrangères, donc tout
désigné pour représenter la Banque à cette négociation.).
D’entrée de jeu, M. Hemmen souligne qu’il s’agit de négociations
entre la Banque Nationale de Belgique et la Banque de France ; c’était
considérer que la Banque Nationale de Belgique se trouvait valablement
représentée par son commissaire allemand. Bien que les comptes rendus
officiels n’en portent pas trace, il dut tout de même se produire
quelques réactions du côté français car, à la réunion
plénière suivante, M. Hemmen souligne de lui-même "
M. Janssen, qui devait assister à
cette réunion (du 4 octobre), est malade ".
En fait, les discussions vont se poursuivre en l’absence
de tout représentant de la Banque Nationale de Belgique et l’accord
sera signé par le commissaire allemand.
Pour les Allemands, la chose va de soi : la
Belgique vit sous le régime
de la capitulation et non sous celui, contractuel, de l’armistice ;
aussi s’attribuent-ils tous les droits de gestion. Ce n’est bien sûr
pas l’avis de la Banque Nationale de Belgique. De source belge les
pourparlers ont été engagés
â Wiesbaden à l’insu de M. Janssen, " aussi
son étonnement n’eut-il d’égal que son indignation lorsque, le 7
octobre, il reçut du commissaire allemand un mémoire relatif aux
questions financières pendantes entre la France et la Belgique.
Aussitôt, il dénia aux Allemands le droit de traiter pour et au nom de
la Banque Nationale de Belgique ".
Le commissaire lui répondit qu’il assisterait
évidemment aux pourparlers subséquents. Sur ce, sa santé s’étant
altérée, M. Janssen demanda un report des entretiens ; les
Allemands, que cette circonstance arrangeait, refusèrent "
pour des raisons d’urgence " et ils
omirent d’aviser M. Smeers, directeur général de la Trésorerie et
commissaire du gouvernement belge près la Banque Nationale de Belgique,
qui devait accompagner M. Janssen et pouvait fort bien le suppléer. Von
Becker se contenta d’écrire le 9 octobre, sur un ton condescendant "
M. le Dr Hofrichter et moi-même nous mènerons à
bonne fin en votre absence la convention avec
les délégués français et je vous serais très reconnaissant de bien
vouloir me faire savoir en quelques lignes que vous êtes d’accord en
principe avec les arrangements pris jusqu’ici. La signature de la
convention par vous-même... pourrait alors être apposée ultérieurement
"
Vers le 20 octobre, M. Janssen put envoyer à Paris son
secrétaire, M. Kauch, bien connu à la Banque de France, sous le
prétexte d’organiser le retour de documents de la Banque Nationale de
Belgique encore conservés à Tarbes. Celui-ci notait le 23 octobre dans
sont rapport " Les
représentants de la Banque de France ont collaboré à la convention dans
l’ignorance des questions belges. Von Becker et Hofrichter se sont
présentés à Wiesbaden comme représentants officiels de la Banque
Nationale de Belgique.. Et voici ce que je viens d’apprendre et de voir
(en copie car le Commissaire allemand près la Banque de France a gardé
les originaux) ; par une lettre du 5 septembre, vous auriez demandé
vous-même au Gouverneur de la Banque de France de rapatrier le métal de
Dakar... J’ai eu de la peine à
regagner la confiance de la Banque de France.
Et M. Kauch ajoute "
Les dirigeants de celle-ci eurent, en effet,
grand peine à croire
que l’occupant avait usurpé un projet de lettre conditionnel, au
mépris de toutes les règles du droit et de l’honnêteté. "
La Banque de France connaissait désormais sans doute
possible le désir de la Banque Nationale de Belgique de ne pas rapatrier
son or. ( On peut se demander pourquoi la Banque
de France se prête à la négociation d’un accord dont elle sait qu’il
ne pourra fonctionner. C’est que le gouvernement français prépare
alors Montoire et souhaite vivement que le plus d’accords possible
soient passés avec les Allemands. Malgré ses réticences, la Banque de
France accepte donc celui-là.) Les
négociateurs français se refusèrent pourtant — et
M. Janssen aura la même réaction— à provoquer un esclandre qui, dans
l’atmosphère d’octobre 1940, n’aurait pu conduire à rien, en
faisant comprendre aux Allemands qu’ils n’étaient plus leurs dupes.
Du moins furent-ils amenés plus que jamais à prendre toutes les
précautions possibles. Pour la Banque de France celles-ci furent de deux
natures :
1 - il s’agissait
de mettre d’abord le maximum d’obstacles juridiques au rapatriement
de l’or. À cette fin,
M. Bolgert précisa soigneusement, au cours de la discussion sur l’article
prévoyant le rapatriement de l’encaisse :
a - " l’or
ne pourra être remis qu’à des représentants belges
régulièrement accrédités à cet effet par la Banque Nationale de
Belgique ";
b - alors
que M. Hofrichter se prétendait habilité par les textes en vigueur à
signer l’accord de la Banque Nationale de
Belgique, M. Bolgert déclara que la Banque de France ne pouvait
envisager pareille procédure. " L’arrangement
une fois signé devra être notifié par chaque délégation à la
banque d’émission qu’elle représente ; les deux banques s’aviseront
réciproquement de cette notification en se confirmant qu’elles sont d’accord
pour le mettre en application. "
2 - la
Banque de France ne pouvait se dessaisir de l’or belge à
la demande du gouvernement français, même en
prenant toutes les précautions juridiques possibles, sans être garantie
contre toute réclamation éventuelle, réclamation rendue d’ailleurs
probable tant par la démarche de M. Kauch que par le lettre de M. Ansiaux.
Se référant au précédent espagnol, elle demandait donc, par lettre du
8 octobre, que soit soumis " dès
que possible à la signature du Chef de l’Etat un décret ayant force de
loi qui sanctionnera cet engagement de garantie ".
La réponse du ministre, datée du 31 octobre,
communiquant officiellement le texte de l’accord reconnaîtra la
nécessité pour le gouvernement de faire droit à
la demande de la Banque de France. À cette
lettre sera donc jointe l’ampliation d’un décret signé par le
maréchal Pétain le 18 octobre ; et
le ministre précise que " ce document ne serait pas publié au
Journal officiel pour le moment". (Voici
le texte de ce décret ‘< l’Etat garantit la Banque de
France contre tout préjudice qui pourrait résulter pour elle,
directement ou indirectement, de toute décision qui serait rendue par
quelque juridiction française ou étrangère ou internationale que
ce soit, et plus généralement de tout acte qui l’obligerait a use
répétition de paiement, a des dommages -intérêts ou autres débours,à
raison de la restitution, par ladite banque. de l’or qu’elle conserve
présentement en dépôt au nom de la Banque Nationale de Belgique et dont
elle effectuera la remise à cet Institut, tel qu’il est actuellement
représenté à Bruxelles ")
L’accord, finalement signé le 29 octobre, comportait
huit articles. Le premier traitait d’une question accessoire
(restitution de documents non inventoriés) ; les
articles 2 à 7 étaient consacrés à divers règlements concernant les
échanges de billets belges opérés en France par les réfugiés ou
certaines créances réciproques des deux gouvernements ;
l’article 8 décidait le retour de l’or belge et
en réglait les modalités. Du point de
vue de la Banque de France la situation était parfaitement claire et
irréprochable (Yves Bouthillier, op cit. T. I.
p. 233 : " L’accord du 29 octobre était irréprochable
et inattaquable. ") : elle promettait
simplement de "faire droit, le cas échéant, à une demande
de rapatriement émanant indiscutablement de la
Banque Nationale de Belgique dont les dirigeants sont de leur plein gré
rentrés en Belgique occupée et y ont rétabli officiellement le siège
de l’Institut ". Rien
en cela qui ne fût conforme aux droits et aux devoirs d’un
dépositaire.
Grâce aux précautions prises par la Banque de France,
les Allemands doivent obtenir la signature de M. Janssen, signature que,
non sans courage, celui-ci refusera jusqu’au bout. Deux solutions leur
restent alors : obtenir une signature de substitution qui puisse
être considérée comme valable, ou forcer la main de la Banque de
France.
Ce fut d’abord cette dernière qui subit l’offensive.
Le 31 octobre, M. Schaeffer remet à M.
Bolgert un projet de protocole intitulé " protocole
de signature " (rechnungsprotokol)
précisant " Les représentants de la Banque Nationale de Belgique
prendront livraison
de l’or par l’intermédiaire de la Commission allemande d’armistice
pour l’économie ". Dans une lettre
très explicite adressée le lendemain au gouverneur, demeuré à
Clermont-Ferrand, M. Bolgert n’eut aucune peine à
montrer que "la Banque de France se
déconsidérerait et ruinerait tout son crédit à l’extérieur si elle
acceptait de se dessaisir du dépôt sans une manifestation formelle de la
volonté conforme du déposant ", d’autant,
ajoutait-il que M. Schaeffer lui avait précisé que "
quittance nous serait donnée par
M. Hemmen lui-même pour compte de la Banque
Nationale de Belgique ".
À titre personnel, M. Schaeffer devait ajouter que "
si nous maintenions notre point de vue,
cela pourrait être très désagréable pour M.
Janssen " ; à quoi
M. Bolgert faisait observer " qu’en rentrant en Belgique, M.
Janssen a pris ses responsabilités et a dû mesurer les risques de sa
décision " et qu’il
lui appartenait de " trancher
le douloureux problème qui lui est posé ".
Nous ne pouvions, pour des raisons sentimentales
nous mettre dans notre tort et faciliter d’éventuelles revendications,
ajoutait-il.
Le 2 novembre, un Conseil des ministres entérine la
position de la Banque de France et, le 8, M. de Boisanger en informe M.
Hemmen au cours d’un entretien officiel à Wiesbaden ; celui-ci se
borne à constater :
" La décision que
vous me communiquez est l’arrêt de mort de M. Janssen en tant que
gouverneur de la Banque Nationale de Belgique. "
Bien entendu, ces menaces n étaient guère sérieuses
(M. Janssen, aux termes des statuts, ne pouvait être démis de ses
fonctions que par la Roi), et quand M. Hemmen se retourna vers la
Belgique, ce fut pour faire intervenir les autorités militaires
occupantes en la personne du général Reeder : celui-ci pria le chef
du Collège des secrétaires généraux (organisme faisant office de
Conseil des ministres) " de
donner à M. Janssen
les ordres nécessaires pour le jeudi 21 novembre à Il heures ".
En dépit des manoeuvres allemandes, (Kauch, op.
cit., p. 41 : par exemple, les Allemands appuyaient leur demande en
prétendant faussement que M. Janssen s’était déclaré prêt à donner
suite à des instructions émanant du
Collège ) et sans se laisser influencer, le
Collège se borna à répondre
" qu’il n’avait
pas qualité pour donner au gouverneur l’ordre exigé et ne voyait d’ailleurs
pas de motifs de le faire ".
Aussi le 23 novembre, M. Hemmen, poussé, de son propre
aveu, par von Ribbentrop
lui-même, revient-il à la charge près de M. de Boisanger : il lui
propose qu’un arrêté allemand des forces d’occupation en Belgique
accorde au Commissaire allemand près la Banque Nationale de Belgique, le
pouvoir de donner quittance au nom de celui-ci. Il ajoute que l’or
serait adressé à Berlin et pris en charge par la Reichsbank qui le
conserverait sous dossier de la Banque Nationale de Belgique. M. de
Boisanger ne peut que transmettre cette proposition au ministre des
Finances et il ne reste d’autre ressource aux Allemands que d’agir sur
le gouvernement français en portant la question au plus haut niveau.
Mais ils savaient à quelle porte frapper. Le 31
octobre, en effet, au cours d’une soirée à l’ambassade d’Allemagne
—à laquelle assistaient en particulier Hemmen et Bouthillier— Laval
aurait déjà pris des positions très en flèche. Si l’on en croit un
document découvert à la
Wilhelmstrasse après la capitulation allemande, il aurait, au cours de
conversations à bâtons
rompus, après qu’Huntziger eût indiqué par quels moyens matériels
pourrait s’effectuer le transport de l’or belge, promis à
Hemmen qu’ensuite tout l’or français se
trouvant à Kayes serait ramené par la même voie dans la métropole. C’est
pourquoi le 29 novembre Hemmen se présente à l’hôtel
Matignon en début d’après-midi. M. Bouthillier se trouvait aussi à
Paris pour un bref séjour à trois heures, le
téléphone sonne à son Cabinet. Et voici la conversation telle qu’il
la rapporte :
" Laval :
11 y a encore des difficultés pour l’or belge ?
B. : Oui,
la position allemande n’est d’ailleurs pas défendable.
Laval : 11 ne s’agit pas de savoir si elle est
défendable, mais si ma politique exige que je leur donne satisfaction. Je
ne vous dis pas que cela sera fait. Je vous dis que c’est fait.
B. : J’ai mon mot
à dire auparavant. Et je ne vois pas ce qui vous presse, il v a plusieurs
jours que M Hemmen...
Je n’eus pas le temps d’achever la phrase, Laval
coupa :
Laval : M. Hemmen
est ici. C’est devant lui que je vous téléphone.
Chose presque incroyable mais vraie : mon
adversaire avait entendu tomber une à une, des lèvres du vice-président
du Conseil, ces phrases qui, pour lui, étaient autant de victoires. "
Après cette conversation dramatique, M. Bouthillier
explique qu’il se rendit à l’hôtel
Matignon pour " exposer
les objections, toutes décisives, qui s’opposaient à ce que le
gouvernement accédât au désir obstiné de l’Allemagne ".
Ce que ses mémoires ne disent pas —mais que nous
apprenons par une note de la Banque de France rédigée pour le ministre
des Finances en vue du Conseil
des ministres du 23 décembre 1944—, c’est qu’il convoqua auparavant
M. Villard (sous-gouverneur de la Banque de France, en l’absence de M.
de Boisanger en déplacement à Wiesbaden) avec qui il entretenait des
relations personnelles très amicales ; celui-ci vint aussitôt
accompagné de M. Bolgert. Dans le Cabinet du ministre ils trouvèrent M.
Moreau-Neret, secrétaire général du ministère pour les questions
économiques. " M.
Bouthillier ", rapporte
cette note, " demanda
à ses interlocuteurs s’il se déshonorerait en donnant à
la Banque de France l’ordre de remettre l’or aux
Allemands qui —pour éviter la solution trop voyante
d’une décharge donnée par le Commissaire
allemand près la Banque Nationale de Belgique— étaient disposés à s’engager
à déposer le métal à la
Reichsbank sous le dossier de la Banque Nationale de Belgique.
Successivement, ses trois interlocuteurs répondirent au ministre par l’affirmative ".
M. Bouthillier, introduit chez Laval alors que Hemmen
était toujours dans le Cabinet du président, n’eut pas le temps
de développer ses objections. Voici encore son
propre récit " Soudain, j’entendis ces phrases brutales :
" je pars pour Berlin, c’est une grande chose.. - Que me
fait votre or ? je pense aux prisonniers, aux Français, à l’avenir de
mon pays... Ribbentrop exige l’or, je le lui donne... ". Un
très intéressant télégramme de Hemmen à son gouvernement, daté du 30
novembre, co-signé du ministre Abetz, confirme que Laval s’est engagé
à contraindre la Banque de France d’accepter, pour la remise de
l’or à Marseille, la quittance de décharge du Commissaire allemand
près la Banque Nationale de Belgique. (Le dernier paragraphe de ce
télégramme officiel est assez perfide. En voici le texte :
" La Banque de France veut éviter que l’étranger
puisse lui faire le reproche qu’elle s’est pliée de bonne grâce à
une ordonnance du Commandant militaire en Belgique, alors qu’en même
temps, la direction de la Banque Nationale de Belgique veut échapper avec
succès à cette ordonnance et cependant rester en fonction avec l’autorisation
du Commandant militaire allemand. Je compte sur le soutien du Commandant
militaire en Belgique pour que ce cas, qui est vraiment très pénible
pour la Banque de France, puisse être évité. " Si l’on
comprend bien, M. Hemmen demandait la mise à l’écart de M Janssen, non
pas parce que celui-ci lui avait résisté, mais seulement pour épargner
l’amour-propre de la Banque de France, ce qui ne pouvait manquer d’être
su et de susciter contre elle le mépris et la méfiance des Belges.
On peut lire ensuite : "J’ai cependant réussi aujourd’hui,
au cours d’une conversation avec Bouthillier et le gouverneur de
Boisanger à trouver un moyen de dissiper ses scrupules (de la Banque
de France). " C’est donc ce jour-là que prit corps la
solution, qui sera adoptée quelques jours plus tard, de l’intervention
active de la Reichsbank.
La solution de la décharge donnée par le Commissaire
allemand ne pouvait être admise ni par le gouvernement, ni par la Banque
de France. Tout d’abord, M. Bouthillier fait en effet remarquer :
" En attachant une telle importance à la remise de l’or
belge, il est vraisemblable que Ribbentrop obéissait à un double motif.
L’Allemagne avait, bien entendu, le souci de renforcer ses moyens de
paiement à l’étranger
Mais aussi, le Ministère des Affaires étrangères du Reich considérait
certainement comme capital que la France reconnut, par la remise de l’encaisse
or de la Banque Nationale de Belgique au gouvernement allemand, l’annexion
de ce pays par le Reich " De son
côté, la Banque de France pouvait peut-être, pour des motifs politiques
impérieux, et d’ordre de son gouvernement, se montrer dépositaire
imprudent, elle ne pouvait se déshonorer en se montrant dépositaire
infidèle.
C’est pourquoi, bien que la Banque de France ait
reçu au début de décembre l’ordre de céder, le protocole qui devait
sanctionner cet abandon et qui porterait la date du 1l décembre fut
âprement discuté. Les Français
présentèrent, les 5 et 9 décembre, deux contre-projets dont le
texte final ne diffère que dans la forme, la Banque de France ayant
obtenu en définitive :
1. que l’opération ne consiste pas pour elle dans la
livraison de l’or belge à la puissance occupante, mais qu’elle prenne
la forme juridique d’une substitution de dépositaire : la banque d’émission
allemande reçoit, à la
place de la banque d’émission française contre simple quittance de
prise en charge " la
garde des caisses pour le compte de la Banque Nationale de Belgique, à
partir du moment où elle en a
pris livraison, la responsabilité de la conservation et le risque de
transport des caisses ".
Sans se faire trop d’illusions, la Banque de
France espérait que la Deutsche Reichsbank respecterait, et ferait
respecter par son gouvernement, les règles séculaires d’honneur, de
loyauté et d’intégrité que les instituts d’émission suivent par
tradition. Les Allemands, très prosaïques, admirent la formule en
faisant seulement ajouter que la Banque de France renonçait " à
toutes prétentions concernant cet or à l’égard
de la Reichsbank ".
Cette solution se montrera toutefois par la suite d’une
grande utilité. Grâce au passage par la Reichsbank et à
la comptabilité matière de celle-ci, l’or
belge a pu être suivi malgré sa refonte à Berlin
et les Alliés ont pu savoir l’usage qui en avait été
fait, ce qui n’a pas été
sans faciliter une récupération partielle par
la Banque de France ;
2. que la Deutsche Reichsbank s’engage à
demander à la Banque Nationale de Belgique son
assistance technique, pour la reconnaissance contradictoire des caisses,
ce qui pouvait tout au moins éviter bien des discussions ultérieures. M.
Janssen refusa, bien entendu, de désigner des représentants pour
assister à la remise
de l’or ; il refusa même les documents nécessaires, du côté
belge, pour cette remise. Il acceptera seulement, plus tard, d’envoyer
des " témoins " assister
à la reconnaissance du
contenu des caisses (les Allemands les feront ouvrir dès leur arrivée à
Berlin) car cette procédure n’altérait en rien la position juridique
de la Banque Nationale de Belgique vis-à-vis de la Banque de France. En
pratique, la Banque Nationale de Belgique considéra toujours la
convention du 29 octobre, le protocole additionnel, le transfert et le
dépôt de l’or à la Reichsbank comme "
res inter alios acta ",
comme une opération effectuée entre tiers.
Vis-à-vis de son gouvernement, et avant de passer aux
actes, la Banque de France entendait bien, puisqu’elle avait la main
forcée, obtenir la garantie de l’Etat contre toutes les conséquences
de son geste. Dès le 30 novembre, M. Bolgert attirait l’attention
du gouverneur sur l’insuffisance à cet égard de la loi du 18
octobre : " Dans
le cadre de l’accord du 29 octobre, il suffisait que la Banque de France
fut couverte contre les préjudices matériels résultant de tierces
revendications éventuelles. Dans le cadre des engagements pris par le
président Laval pour des
motifs de politique générale, le gouvernement va demander à la Banque
de France de manquer aux obligations
juridiques les plus élémentaires.
Une atteinte irrémédiable va être portée au renom et au crédit de l’institut
d’émission français. Si le gouvernement entend la lui infliger, il
importe qu’il en prenne l’entière responsabilité et qu’un texte de
loi impose à la Banque de
France les mesures à prendre
en même temps qu’il la couvrira contre tous préjudices
éventuels. "
M. Bouthillier est tout à fait d’accord avec cette
analyse. Aussi écrit-il à la
Banque, aussitôt après la signature du protocole, une lettre datée du
12 décembre, dont il faut citer de larges extraits car elle éclaire bien
la position du gouvernement et celle de la Banque de France :
" A la suite des négociations poursuivies
ces derniers temps, le gouvernement a été amené
à soumettre à un nouvel
examen la question de la restitution de l’or belge et il lui est apparu
nécessaire, dans l’intérêt des pourparlers
menés avec le Reich, d’admettre que cet or soit transporté d’AOF à
Berlin...
" Le gouvernement ne
méconnaît pas que ce transfert est de nature à soulever,
de la part de la Banque de France, les objections d’ordre juridique les
plus fondées ; aussi
n’envisage-t-il pareille solution que parce qu’elle lui a paru
commandée par des raisons politiques d’une importance capitale pour le
pays. Il pense que, compte tenu de cette considération, la Banque de
France donnera son accord au transfert envisagé.
" il va de
soi que le gouvernement entend garantir la Banque contre tout préjudice
qui pourrait résulter pour elle, directement ou indirectement, du
transfert en question. "
" A cet effet, le gouvernement prendra une
loi qui complétera celle du 18 octobre dernier et par laquelle l’Etat s’engagera
à mettre, le cas
échéant, à la disposition
de la Banque de France, un poids d’or égal à celui que cette banque se
trouverait dans l’obligation de restituer à la
Banque Nationale de Belgique à la suite d’une demande de celle-ci dont
la Banque de France aurait dû reconnaître la légitimité. "
Bien que le ministre eût ainsi pris les devants, la
Banque de France tenait à ce
qu’il ne subsistât aucune ambiguïté. Aussi la longue lettre du 20
décembre, par laquelle elle précisait les garanties qui lui paraissaient
nécessaires, ne négligeait-elle rien pour exposer clairement les
principes qui gouverneraient dans cette affaire son attitude future.
Après un court résumé des faits, elle écrivait :
" Il résulte clairement de ce qui précède
que la Banque de France a reçu notification d’une décision qui a été
prise de commun accord entre les gouvernements
allemands et francais et qui lui rend pratiquement impossible l’exécution
des clauses du contrat de dépôt intervenu entre elle et la Banque
Nationale de Belgique. D’autre part, elle est contrainte de se dessaisir
en faveur d’un tiers du dépôt qui lui a été confié
; d’autre part, elle ne peut prétendre ignorer que cette remise sera
effectuée contrairement à la volonté du déposant qui a refusé de l’inciter
à ce dessaisissement ; enfin l’article 1er du protocole interdit
à la Banque de France tout recours à l’encontre de la Reichsbank dans
l’hypothèse, qui ne saurait être exclue, où la Banque Nationale de
Belgique réclamerait ultérieurement à la
Banque de France la restitution de l’or qu’elle avait confié à cette
dernière.
" La stricte
observation des contrats de dépôt constitue le fondement même du
crédit d’une banque. Tout en invitant la Banque de France à se
dessaisir de l’encaisse belge sans instructions conformes du déposant
et, qui plus est, à l’encontre
de la volonté de ce dernier, le gouvernement n’ignore pas le grave
préjudice qui sera ainsi porté au crédit de l’lnstitut d’émission,
ce crédit qui, dans le passé, a toujours été sauvegardé
et a permis à la Banque, aux heures
les plus difficiles de notre histoire, de coopérer efficacement au
relèvement du Pays... En raison des motifs indiqués, dont seul le
gouvernement est en mesure d’apprécier le caractère impérieux, la
Banque de France est contrainte de s’incliner devant une décision dont
le gouvernement assume la responsabilité en pleine connaissance de cause.
" il ne vous a pas échappé, en effet,
qu’aucun accord franco-allemand n’avait le pouvoir de délier la
Banque de France de ses obligations de dépositaire à l’égard de la
Banque Nationale de Belgique. À toute demande de restitution formulée
par cette dernière, la Banque de France demeurera tenue de répondre soit
par la restitution des caisses d’or belge elles-mêmes, si la Reichsbank
accepte de s’en dessaisir, soit dans le cas contraire, en mettant à la
disposition de la Banque Nationale de Belgique un poids d’or égal à
celui qui était contenu dans ces caisses. Dans cette dernière
hypothèse, le préjudice moral causé à la Banque de France ne pourra
être réparé dans une certaine mesure que si toute action judiciaire est
évitée Il faudra donc que la Banque effectue, sur ses ressources
propres, la livraison d’un poids d’or équivalent à celui qui était
contenu dans les caisses remises à la Reichsbank, dès qu’elle aura
été saisie de la demande des représentants à Bruxelles de la Banque
Nationale de Belgique. " (À propos de cette lettre, M.
Bouthillier (P 154, tome 11) prétend avoir " arrêté le texte
avec M. de Boisanger afin que la Banque puisse, le moment venu s’en
prévaloir "
À cette lettre était joint le
texte d’un projet de loi établi par les services de la Banque de France
qui, sauf deux modifications de pure forme, constituera le texte du
décret signé le 22 décembre 1940 par le maréchal Pétain et Y Bouthillier,
décret qui ne sera pas davantage publié que ne l’avait été
la loi du 18 octobre.
Avant d’exposer rapidement les circonstances de la
livraison — car les faits
présentent en définitive moins d’intérêt que les causes qui les
provoquent et les principes qui les infléchissent—, ne faut-il pas s’interroger
sur les motifs d’une décision qualifiée de déplorable par le
ministre, de déshonorante par la Banque de France ? Sans aucun doute un
seul homme a endossé cette responsabilité : le président Laval.
Certes, 48 heures après la signature du protocole, donc bien avant toute
exécution, son renvoi était décidé par Pétain. Mais alors Yves
Bouthillier est formel, rien n’était plus possible "
Passé le 29 novembre,
la France de l’armistice ne pouvait plus, dans cet hiver de 1940-1941,
argumenter dans cette affaire contre le Reich. Si l’avenant n’avait
pas été signé le 11, il l’eut été, je l’écris sans fard, après
le 13. Il est des engagements sur lesquels la France était hors d’état
de revenir. M. Laval avait cédé, c’était le fait. Dénoncer
après sa disgrâce, un accord par lui donné était une impossibi1ité
poli tique plus grande que s’il fût demeuré dans le cabinet. "
La Banque, de son côté, a constamment attiré l’attention
du gouvernement sur ses devoirs de dépositaire et sur le caractère
infamant d’une rétrocession à d’autres que le déposant, sans l’accord
de celui-ci. Pouvait-elle faire davantage et s’opposer à la demande des
pouvoirs publics ? Il ne le semble pas, et une lettre du ministre du 3
décembre 1941 (adressée à l’occasion du procès de New York) montre
bien pourquoi : le ministre y confirmait " que
le transport à la Reichsbank avait été l’objet
de décisions gouvernementales prises.., pour des raisons politiques d’une
importance capitale pour le Pays, de sorte que le gouvernement n’aurait
pu renoncer à l’exécution de ses décisions et aurait dû passer
outre, même si la Banque avait cru devoir maintenir, sous la forme d’un
refus catégorique, les représentations qu’elle a formulées à l’époque ".
Mais, du point de vue de l’État, n’était-ce pas
là moindre mal, et la mesure n’était-elle pas, en fin de compte,
politiquement défendable ? Et n’est-ce pas pour cela que Bouthillier
qui dit avoir envisagé de démissionner, ne l’a finalement
pas fait ? De par l’accord qu’il donnait aux promesses de restitution
de la Banque de France, de par sa garantie comportant engagement de
restituer à la Banque de France la perte d’or consécutive, l’État
pensait substituer dans la réalité la restitution de l’or belge à la
remise d’une quantité équivalente d’or français. Offrir directement
cet or était mettre un doigt imprudent dans un engrenage
implacable ; l’or belge était du moins limité en quantité, et
pour aller plus loin, pour obtenir l’or français, il eût fallu aux
Allemands développer de tout autres arguments. Leur échec dans l’affaire
de l’or polonais en fournira la preuve.
Or, comme le fait remarquer M. Bouthillier, "
si, en exposant 200 tonnes d’or, moins du
dixième de notre encaisse, M. Laval avait obtenu le retour de quinze cent
mille Français détenus en Allemagne, la renonciation publique du Reich
à l’Alsace-Lorraine et la pleine et définitive liberté de réarmement
pour la France, il n’est personne qui n’eût estimé le marché
avantageux ". Bien
sûr, Y. Bouthillier, pour sa démonstration, exagère les
contreparties. Laval n’en attendait sûrement pas tant et eût-il obtenu
beaucoup moins qu’il n’eût pas fait un marché de dupes.
(Pour rester sur le plan financier, la valeur du dépôt belge était d’environ
9,5 milliards de francs ; si Laval avait obtenu seulement de
ramener, comme la France le demandait en vain depuis l’armistice, le
taux du mark de 20 à 15 francs, l’indemnité quotidienne pour
frais d’occupation aurait été diminuée de 100 MF et en moins de 100
jours la perte eût été épongée, au moins sur le plan comptable. Or il
était évident que l’occupation durerait encore bien plus de cent
jours.)
Laval, hélas ! n’avait pas encore son
invitation pour Berlin et tous les gestes qu’il fit alors (mines de Bor,
or belge) avaient pour objectif de la lui obtenir ; ils ont été
consentis en vain. Il est probable, d’ailleurs, qu’il
y avait de la part de cet homme, dont la réputation de finesse et de
rouerie était pourtant bien établie, beaucoup de naïveté à
croire que les Allemands, en position de force comme
ils l’étaient à ce moment,
allaient céder quoi que ce soit d’essentiel à qui
s’était démuni par avance de tout moyen d’échange, et ce n’est
sans doute pas sans de bonnes raisons que M. Bouthillier parle de "l’étrange
délire qui s’est emparé de lui durant les sept semaines qui séparent
Montoire du 13 décembre ".
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Façade de la Banque
nationale de Belgique, rue du Bois sauvage à Bruxelles, 1932
III - LIVRAISON
DE L’OR BELGE À LA
REICHSBANK
Le rapatriement
de Kayes à Marseille fut assuré de telle manière que les livraisons aux
autorités de la Reichsbank s’étalèrent du 21 décembre 1940 au 26 mai
1942.
Tout d’abord, le gouvernement français désirant
faire preuve de bonne volonté, 93 caisses (environ 2,4 tonnes) étaient
parvenues à Marseille dès
novembre 1940 grâce à l’aviation militaire qui assura tout le
transport. À ce rythme, il eût suffi de quelques semaines pour rapatrier
l’ensemble du dépôt. Mais après le départ de Laval, le gouvernement
voulait bien remplir ses engagements, il ne tenait plus à
faire de zèle.
Aussi, profitant de graves incidents survenus en
Méditerranée (interception par des avions britanniques des appareils
français qui furent mitraillés et durent retourner à Alger), tout
rapatriement fut arrêté d’avril à octobre 1941, le temps de
réorganiser les moyens de transport.
Dès les premières négociations, en octobre 1940, à
Wiesbaden, la délégation française avait
nettement indiqué que la France ne saurait admettre en Afrique du Nord l’usage
ni de matériel ni de personnel allemand. Si les Allemands avaient pu,
comme ils le proposèrent à différentes reprises, exécuter eux-mêmes l’opération,
celle-ci n’aurait pas duré six semaines. En revanche, jouant sur les
pénuries de matériel (avions, camions) et d’essence, les Français
purent mettre en oeuvre un cheminement compliqué par Bamako (voie
ferrée), Gao (camions légers), Colomb-Béchar (compagnie transaharienne),
Alger (voie ferrée) comportant cinq ruptures de charge.
C’est sur ces nouvelles bases que les livraisons
reprirent à Marseille
en octobre 1941, à raison de 150 à 200 caisses par voyage ; les 174
dernières caisses furent remises le 26 mai 1942, portant le total à
4.944 caisses.
Cette lenteur calculée, à l’extrême
limite de l’imprudence, n’a certainement pas été
sans résultat. Tant que l’or belge était en
route, il ne pouvait être question de l’or polonais ou de l’or
français dont les Allemands avaient pourtant demandé à
plusieurs reprises la "
mise en sécurité "
en métropole. Mais aussi, tout retard apporté
à la livraison
entraînait retard dans l’utilisation et si 220 tonnes d’or
monétaire, dont une bonne partie provenait de l’or belge, furent
retrouvées après la capitulation allemande, ce freinage y fut peut-être
pour quelque chose. Enfin, et surtout, si l’occupation de l’Afrique du
Nord par les Alliés intervint trop tard pour sauver tout ou partie de l’or
belge, du moins la question fut-elle réglée pour ce qui concernait les
réserves de la Banque de France et de la Pologne.
Il reste à signaler que les accords de Wiesbaden
avaient mis les frais de transport à la
charge de la Banque Nationale de Belgique, ce qui était naturel tant que
le rapatriement était censé s’opérer à sa demande. Bien entendu, la
Banque Nationale de Belgique déniant toute valeur tant à l’accord du
29 octobre qu’au protocole du 11 décembre, il n’était pas question
de lui présenter la note. Celle-ci fut donc réglée par la Reichsbank,
pour compte belge. Seulement, la somme correspondante fut, tout
naturellement, transférée en France par la voie du clearing
franco-allemand, ce qui revient à dire
que cela ne coûta rien au Reich et qu’en définitive ce fut la France
qui, indirectement, paya.
Dès janvier 1941, la Banque de France apprend de
manière officieuse que, sitôt parvenues à Berlin, les caisses d’or
belge sont ouvertes et leur contenu reconnu par les Allemands en présence
de représentants de la Banque Nationale de Belgique agissant comme
simples témoins. Elle estime, puisque les caisses sont refermées et
scellées à nouveau, ne pas devoir intervenir.
Bien entendu, quand tout l’or fut à Berlin, les
autorités nazies n’attendirent pas longtemps pour procéder à la
dernière phase de leur opération. Par lettre du 9 octobre 1942, la
Reichsbank informa la Banque Nationale de Belgique que le 19 septembre
précédent, l’Oberprésident de la province Mark Brandeburg avait, sur
l’invitation du gouvernement du Reich, exigé la cession, au profit du
Maréchal délégué pour le plan de 4 ans, de l’or entreposé pour la
Banque Nationale de Belgique, et ce " en
application du paragraphe 15, al. 1 n0 5 et 2a de la loi du 1er
septembre 1939 relative aux prestations
du Reich ". Cette
réquisition avait lieu moyennant indemnité calculée au taux de 2.784 RM
par kg d’or fin. La Banque Nationale de Belgique était donc invitée à
indiquer de quelle façon elle désirait être créditée, étant entendu
que cette indemnité ne pouvait être utilisée que pour des paiements à
l’intérieur de l’Allemagne.
La Banque Nationale de Belgique répondit le 22
décembre que l’or revendiqué ne constituait pas l’objet d’un
dépôt volontaire, que sa livraison par la Banque de France avait eu lieu
sans son consentement ni sa participation ; en conséquence, elle refusait
de prendre en considération l’offre d’indemnisation.
Le 23 juillet 1943, la Reichsbank écrivit de nouveau
à la Banque Nationale
de Belgique pour indiquer que la reconnaissance de l’or était
terminée, que le montant de l’indemnisation était fixé
définitivement à 552.378.318,20
RM et que, si elle maintenait son refus, ladite somme serait déposée
auprès de l’Amtsgericht (office de consignation) de Berlin. Le 5 août,
la Banque Nationale de Belgique maintenait son attitude antérieure.
La Reichsbank écrivit ensuite à
la Banque de France le 3 septembre, pour lui
adresser copie de cette correspondance elle ajoutait "
Si, de votre côté, des prétentions
devaient être élevées à l’indemnité
que la Banque Nationale de Belgique a refusé d’accepter à
cause de la créance qu’elle prétend avoir sur
vous, nous vous laissons le soin de vous mettre en rapport avec la Banque
Nationale de Belgiqu à Bruxelles. "
Profitant de l’occasion, peut-être aussi de ce que
les relations avec l’Allemagne n’étaient plus ce qu’elles étaient
en octobre 1940, la Banque de France répondit le 23 septembre (jour de la
capitulation de l’Italie) une longue lettre qui constituait à
la fois un refus motivé et une leçon à peine
voilée de dignité, voire de savoir-vivre, dans le comportement d’un
institut d’émission :
" Les relations des
banques d’émission sont fondées sur une confiance réciproque dont le
caractère est absolu et qui exclut toute exception à l’obligation pour
chacune de ces banques de restituer aux autres
les dépôts qu’elle a reçus, directement ou indirectement. Ces
relations sont telles, elles comportent une confiance si complète de
chaque contractant dans la bonne foi des autres, que les opérations les
plus importantes sont souvent conclues de façon purement verbale, ou par
un échange de lettres très brèves, sans qu’il soit nécessaire de
rappeler en même temps les principes, les usages qui ont force de loi en
ce domaine international et s’imposent à toutes
les banques d’émission. Et cela, même si ces principes et ces usage s’écartent
des dispositions que le droit privé admet concernant les dépôts
particuliers, ou s’ils dérogent aux mesures
d’exception édictées par certains États.
"Au nombre des obligations les plus évidentes qui
doivent être respectées en toutes circonstances s’impose, pour chaque
banque d’émission, le devoir de sauvegarder ou de rendre, le moment
venu, les actifs-or appartenant à une autre banque d’émission et dont
elle a assumé la garde. Ces actifs, qui forment la couverture de la
monnaie fiduciaire, doivent nécessairement être restitués tels qu’ils
ont été reçus, ou du moins
en une même quantité de métal fin. Aucune autre compensation ne saurait
constituer leur équivalent pour l’exercice de la fonction monétaire qu’il
s’agit d’assurer et notamment l’offre d’une indemnité non
susceptible de procurer la même quantité d’or ne peut satisfaire le
déposant.
" Les
exigences auxquelles vous nous informez que vous
avez dû déférer ne sauraient donc libérer la Reichsbank de ses
obligations de dépositaire ; elles ne changent rien non plus aux
obligations de la Banque de France envers la Banque Nationale de Belgique.
"Dans ces conditions, je dois vous faire
connaître, en réponse à votre communication, que la Banque de France,
débitrice en or de la Banque Nationale de Belgique, ne saurait prendre en
considération l’offre de paiement qui a été faite ".
Le même jour, M. de Boisanger protestait
vigoureusement, pour le principe, auprès de M. Hemmen:
"Si votre note du 12 septembre 1940 par laquelle d’ordre
de votre gouvernement, vous invitiez le gouvernement français, pour des
raisons de sécurité, à ramener
cet avoir dans la métropole, ni vos communications ultérieures au sujet
de cet or, ne permettent de justifier sa réquisition au préjudice de la
Banque de France.
"Je dois donc protester contre cette réquisition
et je me permets de vous demander de bien vouloir intervenir auprès des
autorités compétentes du Reich pour que la situation antérieure soit
rétablie. "
La Banque Nationale de Belgique, aussitôt informée,
remercia chaleureusement la Banque de France de la position très ferme qu’elle
avait adoptée. La Reichsbank attendit le 26 novembre pour se déclarer
très attachée " aux
remarques que vous présentez à ce
sujet ", mais
pour en prendre le contre-pied dans le paragraphe suivant en plaidant que "
lorsque la saisie de l’or intervint
ultérieurement en vertu des lois nationales allemandes communément en
vigueur celles-ci constituaient naturellement pour la Reichsbank un
droit... impératif...". Quant
à Hemmen, il prit largement son temps pour répondre avec sécheresse :
"J’ai l’honneur sur mandat spécial du gouvernement du Reich, de
vous faire connaître que la réquisition de l’or belge a eu lieu en
conformité avec les dispositions légales en vigueur en Allemagne, et qu’un
rétablissement de la situation antérieure n’est en conséquence pas
possible. "
L’or belge était définitivement acquis au Reich ;
seul le déroulement des opérations militaires
pouvait désormais y changer quelque chose.
IV - PROCES
À NEW
YORK
Chaque fois qu’il en eut l’occasion, en particulier
dans sa lettre du 20 décembre 1940 au ministre des Finances, le
gouverneur de la Banque de France affirma avec la plus grande netteté qu’il
se considérait toujours comme débiteur de l’or belge. Cette prise de
position, il était prêt à la
faire connaître de la Banque Nationale de Belgique. De source belge, dès
avant la signature de l’accord de Wïesbaden, il avait donné à M.
Kauch, secrétaire du gouverneur Janssen, l’assurance formelle que, quoi
qu’il arrivât, la Banque de France remplirait ses obligations ;
plus tard, vers la fin décembre, recevant M.
Callens, directeur de la Société générale de Belgique, il avait
renouvelé cette affirmation. Ce fut aussi vers cette date qu’un projet
de lettre commença d’être rédigé pour confirmer que la Banque de
France " ne s’est
à aucun moment
considérée comme dégagée de ce fait (accord
de livraison à l’Allemagne)
des obligations qui lui incombent envers l’institut belge, à
raison du dépôt qui lui a été
confié. "
M. Kauch, qui se trouvait à Paris,
fut prié le jeudi 6 février 1941 vers 18 h 30 de passer le lendemain à
la Banque de France pour y recevoir cette lettre sous sa forme
définitive. Mais, ce même 6 février au soir, la radio de Londres
(confirmée le lendemain par le Pariser Zeitung) annonçait la mise sous
séquestre provisoire, sur réquisition de la Banque Nationale de
Belgique, afin de garantir éventuellement le remboursement de son
dépôt, de l’or que possède la Banque de France chez la Federal
Reserve Bank. Bien entendu, la lettre préparée ne fut pas remise.
Que s’était-il donc passé ?
Le 5 février 1941, MM. Theunis, Baudewyns et Ansiaux,
les représentants de la Banque Nationale de Belgique à Londres, citaient
la Banque de France devant un tribunal de New York en alléguant : "
... 3) que pendant ou
vers le mois de mai 1940, le plaignant a remis au défendeur, pour garde
ou restitution au plaignant, ou sur l’ordre de celui-ci, environ
7.560.000 onces d’or fin appartenant au plaignant, d’une valeur de 260
millions de dollars approximativement, et que le défendeur a accepté de
garder cet or en sûreté... 4.)
que le 18 juin 1940, ou vers cette date, le plaignant dans la ville de
Bordeaux, France, a dûment requis et ordonné au défendeur de remettre
ledit or qui se trouvait alors détenu par le défendeur dans la ville de
Bordeaux, France, au plaignant en vue d’un transport à
Londres, Angleterre, par un certain navire de
guerre anglais qui se trouvait alors dans le port de ladite ville de
Bordeaux, qui était prêt, disposé et apte à
recevoir ledit or pour le compte du plaignant
et que le défendeur a négligé, a manqué et a refusé d’agir ainsi et
a, à tort et contrairement à la
demande du plaignant, remis ledit or à bord d’un navire français pour
transport à Dakar
Afrique, et a, à tort,
affecté cet or à son
propre usage; qu’ensuite, et contrairement à
la volonté et aux instructions du plaignant,
le défendeur a en partie remis ledit or au Reich allemand ou à
des services ou à des
agences de celui-ci et qu’il est en train de leur remettre le solde
dudit or... " Les
Belges demandaient en conclusion, la condamnation de la Banque de France
à 260 millions de
dollars de dommages-intérêts, plus les intérêts à
compter du 18 juin 1940.
Cette présentation des faits était de toute évidence
tendancieuse, voire fausse à maints
égards ; les droits des représentants de la Banque Nationale de
Belgique à Londres
apparaissaient au surplus des plus contestables en raison du retour,
librement effectué en accord avec son ministre des Finances, du
gouverneur à Bruxelles,
comme de l’élection de domicile attributive de juridiction à
Paris tout à fait régulièrement contractée.
Par ailleurs, MM. Theunis et consorts connaissaient parfaitement la
volonté de restitution de la Banque de France, et tout au long du procès
des apaisements en ce sens leur seront prodigués.
Quelles pouvaient donc être les motivations belges ?
Sur ce point, Y. Bouthillier se montre dans ses mémoires d’une
extrême sévérité : " L’émigré est
naturellement la proie de sa vanité et du vide de l’existence qu’implique
sa triste position... " Les autorités belges employèrent, pour
parvenir à leurs fins, les moyens les plus surprenants. Elles ne
reculèrent ni devant les artifices de procédure ( Allusion à une
cession de droits opportunément consentie à un cabinet d’affaires
américain. Les Polonais useront de la même astuce..) afin d’éviter
l’incompétence évidente des tribunaux américains, ni devant les
affirmations les plus inexactes.
Bien sûr, de manière indirecte, M. Bouthillier
défendait ainsi son propre choix. Mais s’il faut apprécier avec plus
de sérénité les mobiles des Belges en exil, il est impossible de ne pas
maintenir une sévère critique de leurs arguments.
L’atmosphère politique de l’époque à
New York créait en leur faveur un préjugé
très favorable. L’attitude de la Banque de France y était mal connue
et celle du gouvernement français nettement condamnée. Aussi était-il
assez naturel qu’ils en profitent, non pas tant pour récupérer
immédiatement l’équivalent de ce que la Banque Nationale de Belgique
paraissait avoir perdu — ce
tiers de leur encaisse ne leur était pas immédiatement nécessaire et
pouvait même attirer la convoitise du gouvernement anglais envers lequel
ils étaient fortement endettés — que
pour s’assurer une position de force en vue d’un avenir incertain. Les
Belges de Londres voulaient d’abord être à coup sûr les seuls
bénéficiaires de la restitution, et non la Banque Nationale de Belgique
de Bruxelles. On est en droit de penser, en outre, que ce procès pouvait
représenter pour eux l’avantage d’une reconnaissance, indirecte mais
officielle, de leur représentativité, de leur légitimité, et par
contrecoup de celles de leur gouvernement.
De son côté, la Banque de France ne pouvait pas ne
pas résister. Bien décidée à restituer,
encore ne devait-elle pas courir le risque de restituer deux fois. Céder
à New York c’était
avoir, en cas de victoire allemande, la quasi-certitude d’une
réclamation de Bruxelles ; c’eût été d’ailleurs
politiquement impossible : le gouvernement français ne reconnaissant
pas le gouvernement belge en exil, aucun arrangement ne paraissait pouvoir
être négocié. Quant à se
laisser condamner sans se défendre dans l’espérance que l’exception
de chose jugée pourrait être invoquée, ce ne pouvait non plus être
envisagé : la clause d’élection de domicile pouvait être
invoquée par la Banque Nationale de Belgique de Bruxelles aussi bien que
par la Banque de France.
La manière à peine
loyale dont la Banque était attaquée ne lui laissait d’ailleurs pas le
choix ; il eût été déshonorant
de laisser s’accréditer sans répondre des accusations aussi
fantaisistes et infamantes que certaines de celles qui furent
formulées :
— la Banque de France a refusé
de restituer l’or à Bordeaux,
le 18 juin ce jour-là, à 3 heures du matin, cet or se trouvait déjà
sur un croiseur français et ne dépendait plus que de la Marine militaire
au surplus, la lettre de M. Janssen du 18 juin qui évoque une
intervention de l’Amirauté britannique ne formulait pas des
instructions ;
- la Banque de France, a adopté, de propos
délibéré, un système consistant à transférer
son propre or aux États-Unis tandis qu’en même temps elle permettait
que l’or belge restât en France : cet or a été
transporté en même temps et dans les mêmes
conditions que la plus grande partie de l’or français ;
— la Banque de France aurait,
en Afrique, affecté cet or à son
propre usage ; allégation toute gratuite qui ne reposait sur aucun
fondement ;
— la Banque de France a, de
juin à septembre 1940, refusé de restituer le dépôt réclamé par MM.
Baudewyns et Ansiaux : cette allégation faisait bon marché de deux
considérations :
a) légalement, le seul représentant de la Banque
Nationale de Belgique est alors son gouverneur, M. Janssen, et dès que
la Banque a pu penser que celui-ci demandait le retour de son or, elle a
obtempéré (accord du 29 octobre)
b) la Banque de France elle-même se trouve à
l’époque dans l’incapacité absolue de
disposer de l’or belge, comme de ses propres réserves, sans l’intervention
active du gouvernement français, sous la garde duquel les dépôts
étaient placés ; or, celui-ci, en aurait-il eu même la volonté, ne
pouvait pas, après l’armistice, autoriser la restitution aux
représentants d’un gouvernement en exil à Londres.
Décidée à faire durer le procès au maximum, si
possible jusqu’à la fin des hostilités, la Banque de France se lança,
avec l’accord du gouvernement, dans tous les artifices possibles de
procédure. D’appel en appel, elle réussit d’abord, grâce à
l’habileté et à l’efficacité de ses avocats
New Yorkais, à gagner
du temps.
Cependant, le représentant de la Banque de France à
New York, M. Martial, entretenait des relations
amicales avec l’un des avocats de la partie adverse ; au cours de
rencontres personnelles, il reçut l’assurance que les Belges seraient
disposés à suspendre la procédure jusqu’au retour de la paix si la
Banque de France appuyait de certaines garanties réelles ses assurances
de restitution. Un acte officiel fut envisagé par lequel elle s’engagerait
à constituer en faveur
de la Banque Nationale de Belgique un gage prélevé sur ses propres
avoirs à New York,
étant bien stipulé que ce gage ne serait pas consenti au profit de ceux
qui prétendaient représenter ladite banque dans l’instance en cours,
mais au seul bénéfice de ceux qui, après le rétablissement de la paix,
auraient qualité de façon certaine, en vertu du droit français, pour
réclamer le dépôt.
Il s’avéra difficile dans ces conditions d’élaborer
un texte convenant à tous
et pouvant, en outre, recevoir l’agrément éventuel du commissaire
allemand près la Banque de France. Bien que des ébauches successives
aient permis de rapprocher notablement les points de vue, l’accord n’avait
pu être réalisé quand survinrent, en novembre 1942, le débarquement
américain en Afrique du Nord et l’occupation totale par les Allemands
de la France métropolitaine.
Dès lors les représentants de la Banque à
New York se trouvaient coupés de tout contact
avec leurs mandants. D’après la jurisprudence américaine de l’époque
la procédure se trouvait, en pareil cas, suspendue ipso facto.
Le procès ne sera jamais repris. L’accord de
restitution passé entre la Banque de France et la Banque Nationale de
Belgique aussitôt après la libération stipulera, bien entendu, un
désistement d’instance et d'action; celui-ci sera préparé et
réalisé par les avocats des deux parties avant tout transfert, c’est-à-dire
avant le 23 décembre 1944.
V - RESTITUTION
DE L’OR
Avant la libération de la France, mais alors que le
déroulement des opérations de guerre fait présager un dénouement
prochain, le gouvernement belge de Londres avait, par l’intermédiaire
de M. Gutt, son ministre des Finances, saisi de l’affaire le Comité
français de libération. Celui-ci avait estimé que la question était
grave et que les droits de la Belgique ne pouvaient être méconnus ;
toutefois, avec prudence, il ne voulut " reconnaître
explicitement ni une responsabilité de la Banque de France, ni même une
responsabilité politique découlant de la décision d’un ministre de
Vichy" ; il se déclara prêt cependant à
donner tous apaisements sur la restitution du dépôt. M. Gutt, qui
insistait pour obtenir un texte " condamnant les agissements de M.
Bouthillier et de la Banque de France que l’opinion et le
gouvernement belge considéraient comme un véritable abus de
confiance ", en
conçut une certaine amertume qui se manifestera par la suite.
Des négociations intergouvernementales n’en furent
pas moins engagées qui, comme en témoigne un télégramme du 26 août
1944 adresse de Londres àM. Mendès-France, à cette date ministre des
Finances, aboutirent après de longues discussions avec MM. Spaak, Gutt,
Theunis et Ansiaux, à un
projet d’accord auquel Mendès-France, sans doute après consultation de
la Banque de France, demanda que soient apportées quelques modifications
(lieu de livraison de l’or, en particulier). Mais M. Dejean,
représentant du gouvernement français à Londres,
dut télégraphier le 5 septembre " que M.Gutt, exaspéré par ce
qu’il considère comme unec volonté obstinée, de la part des
autorités françaises, de chercher à blanchir
les actes de Vichy, a refusé de prendre en considération les demandes
raison nables de votre
télégramme ".
Heureusement, l’affaire prit rapidement une autre
tournure. Le 8 septembre, dans un télégramme qui se croisait avec le
précédent, le gouvernement français priait M. Dejean de faire la
communication suivante au gouvernement belge :
1. la Banque de France, dès la libération de son
siège, a fait savoir quelle désirait entrer en relation avec la Banque
Nationale de Belgique en vue de
fixer les conditions d’exécution de ses obligations de dépositaire qu’elle
n’a jamais contestées ;
2 - les
négociations ouvertes entre les deux gouvernements deviennent, en
conséquence, sans objet... Le gouvernement français en était venu, en
effet, à la conclusion que, la Banque de France n’ayant cessé de se
reconnaître débitrice à l’égard de la Banque Nationale de Belgique,
on ne saurait concevoir qu’aprés la libération, la question de l’or
belge fasse l’objet d’un accord intergouvernemental qui semblerait
correspondre à la
nécessité de cautionner l’engagement pris par la Banque de France. C’eût
été, de la part de
son propre gouvernement, porter une nouvelle atteinte au crédit
international de celle-ci.
Aussi le ministre des Affaires étrangères
écrivait-il, le 15 septembre, a son homologue belge, M. Spaak, pour le
mettre au courant, une lettre qui se terminait ainsi "
J’ajoute que gouvernement français souhaite
voir s’ouvrir dans le plus bref délai possible, les pourparlers entre
la Banque de France et la Banque Nationale de Belgique, et,
pour marquer son souci de maintenir les bonnes
relations traditionnelles entre les deux Pays, il a tenu à faire
connaître publiquement sa position. "
De son côté, la Banque de France était prête. Le
Conseil général, saisi de la question le 7 septembre, décidait d’entrer
immédiatement en rapport avec la Banque Nationale de Belgique afin, comme
le souligna en séance M. Guindey, sous-directeur des Finances
extérieures, de " ne
pas donner l’impression de
se dérober, ni d’obéir au gouvernement".
L’accord se fit rapidement, quant à la position
à prendre sur les
points en litige, avec M. Lepercq, le nouveau ministre des Finances.
Celui-ci, s’il ne devait pas intervenir dans la négociation, avait
évidemment son mot à dire puisqu’il reconnaissait sans ambiguïté la
validité de la garantie donnée à la Banque de France par le
gouvernement de Vichy. Aussi le gouverneur pouvait-il écrire, le 29
septembre, au gouverneur de la Banque Nationale de Belgique "
Au cours des dernières années, la Banque de
France a saisi chaque occasion qui lui a été offerte
de confirmer qu’elle n’avait cessé de se considérer comme liée par
ses obligations de dépositaire envers la Banque Nationale de Belgique...
La libération de la plus grande partie de notre territoire et le
rétablissement de nos relations avec l’Empire français et avec l’étranger
mettent aujourd’hui la Banque de France en mesure de remplir ses
engagements envers votre Institut. En conséquence, j’ai prié M.
Bolgert, directeur général des études économiques, de se rendre à
Bruxelles pour fixer, de
commun accord avec la Banque Nationale de Belgique, les modalités du
règlement qui doit intervenir entre nos deux Instituts... "
Bolgert était également accrédité par le ministre des Affaires
étrangères auprès de M. de Hautecloque, ministre plénipotentiaire,
représentant le gouvernement provisoire de la République française à
Bruxelles, qui était invité " à
lui faciliter l’accomplissement
de sa mission dans toute la mesure qu’il vous sera possible ".
Pour suivre le déroulement des négociations, il
suffit de se reporter au compte rendu établi le 10 octobre par M. Bolgert
à l’intention du
gouverneur et du Conseil général. Dès le premier contact avec M.
Theunis, le 2 octobre (MM. Gutt et Ansiaux, absents, n’interviendront
que le 6), la délégation française sent que l’âpreté et la
défiance manifestées depuis près de quatre ans par les Belges ne se
sont guère atténuées. M. Theunis évoque longuement le procès en cours
et " paraît
vouloir nous faire sentir que le
moyen existe toujours par la
Banque Nationale de Belgique d’obtenir contre nous une condamnation à
New York "
La négociation est réellement ouverte le 6 octobre.
La principale difficulté est aussitôt évoquée elle concerne l’or
luxembourgeois. (Dans les caisses remises par la
Banque Nationale de Belgique figuraient 4 317 kg d’or appartenant a la
Caisse générale d’épargne du Grand Duché de Luxembourg. En 1941,
ordre fut donné de Bruxelles par la Banque Nationale de Belgique à la
Banque de France de mettre cet or a la disposition de son propriétaire.
Ce qui fut fait suivant les modalités indiquées par la Banque Nationale
de Belgique. En octobre 1944, les Belges font toutes réserves sur la
validité de cet ordre en raison de l’arrêté royal du 2 février 1940.
La question sera finalement laissée en suspens de commun accord (accord
VII) jusqu’à une éventuelle réclamation du Luxembourg. Par la suite,
le gouvernement français. pour des motifs purement politiques,
désintéressera directement la Caisse d’épargne du Luxembourg avec de
l’or du Fonds de stabilisation) M.
Ansiaux expose son point de vue en
des termes assez vifs et sur un ton " particulièrement
virulent "". Le
problème sera résolu directement avec M. Gutt le lendemain. Pour le
reste (chiffres divers, lieu et date de transfert, partage des frais de
procès), l’accord se réalise sans difficultés majeures et la
délégation de la Banque de France peut penser que son rôle est
pratiquement terminé.
Quelle ne fut donc pas la surprise de son président en
lisant le lendemain samedi 7 octobre le " Moniteur
belge " où les textes
législatifs relatifs à un
ensemble de mesures monétaires étaient publiés, précédés d’une
déclaration du gouvernement et d’une note officielle sur l’or de la
Banque Nationale de Belgique qui reprenait les diverses accusations
formulées à New York
et se terminait, en évoquant les contacts de Londres, par une formule que
la Banque de France était en droit d’interpréter comme fort
désagréablement dubitative " Il y a tout lieu de croire que la
Banque de France se libérera spontanément de son engagement pour effacer
les effets d’un acte qui pèserait sur les relations entre les deux
Pays ".
Aussitôt qu’il a connaissance de ce texte, M.
Bolgert menace de " rompre
les pourparlers s’ils n’obtient
pas rapidement réparation de
la véritable injure qui est faite à la délégation
française ". Pour régler cet
incident, M. de Hautecloque fait demander et obtient un rendez-vous
avec M. Gutt pour le soir même. Celui-ci exprime ses regrets pour
une note hâtivement rédigée avec des éléments
anciens ; il estime qu’elle disparaît dans la multiplicité des
textes et demande à ses interlocuteurs de ne pas attacher trop d’importance
à cet incident. M. Bolgert proteste en ce que "
la note traduit l’impression que nous avait
déjà donnée la veille une conversation avec M. Ansiaux que certains
nous considéraient ici comme des accusés. Cc n’est pas le rôle que
nous entendons tenir au moment
où spontanément nous venons offrir à la Belgique de lui rendre
son or sur nos propres
actifs. Nous accomplissons ce geste en débiteurs de bonne foi et il est
indispensable qu’on nous reconnaisse cette qualité ". Finalement,
après avoir rendu hommage à cette attitude de la Banque de France, M.
Gutt accepte la publication par le gouvernement belge, dès que serait
paraphé l’accord entre les deux banques, d’un communiqué à la
presse mettant les choses au point. C’est sans doute en souvenir de cet
incident que M. Kauch écrivait dans son opuscule —après avoir cité le
résumé des événements tel qu’il figure dans une note sur l’or de
la Banque Nationale de Belgique diffusée par la Banque des Règlements
internationaux en août 1946— "l’amertume que traduit cet
exposé (La note de la Banque des Règlements
internationaux a été établie par les services de la Banque de France en
réponse à la publication par la Banque des Règlements internationaux d’un
document contenant la note publiée par Bruxelles le 7 octobre (cf. note
page 197). de faits simples dans leur
noblesse provient de l’accueil plutôt froid qui fut |