Rosny sous Bois est une ville de banlieue
située à l’Est de Paris ; sa libération a donc suivi celle de
la capitale.
Comment a-t-elle été vécue ? Comme cela se
produit souvent, les plus invraisemblables rumeurs, aisément
décelables avec le recul du temps, côtoient les faits.
C’est ce que racontent les notes quotidiennes de mon père,
employé de la Banque.
JEUDI 17 AOÛT
Le matin, faute de train, je reviens à la
maison. Il y en a un à 13 h. Peu de travail à la Banque. Le
départ du train de retour, prévu à 18 h 15 ne s’effectue qu’à
20 h 15 et le convoi s’arrête à 200 m de la gare de Rosny; je
termine à pied.
Les allemands qui fuient devant l’avance alliée sont bloqués,
faute de locomotives, à Rosny ou à la gare de l’Est.
Les alliés seraient à Corbeil et à Pontoise.
La nuit, on voit un incendie, accompagné d’explosions, à l’est
de Paris.
VENDREDI 18 AOÛT
Toute la nuit, coupée par deux alertes
aériennes, on a entendu des explosions ; d’immenses lueurs rouges
trouent la nuit en direction du Bourget.
Je pars à 7 h 30 pour essayer d’avoir un train, mais ils sont
tous supprimés. Repos forcé.
En revanche, les rumeurs circulent sanglants
combats à Montreuil et à Paris, explosion d’un train de
munitions entre Noisy et Pantin, destructions de ponts surmontant
les voies ferrées. De lourds nuages de fumées s’élèvent en
direction de Paris et un incendie rougeoie à Neuilly Plaisance.
Couvre-feu à 21 h.
A 22 h, on entend un violent bombardement à
proximité de Rosny et la DCA allemande installée dans la gare des
marchandises de Rosny tire sans discontinuer.
On apprend que les allemands bloqués à Rosny
ont pillé un train de colis pour les prisonniers, lui aussi bloqué
dans la gare des marchandises. Nécessité fait sans doute loi, mais
on ne peut s’empêcher de penser à tous ces gens qui se sont
privés d’un peu de leur nécessaire pour leurs prisonniers.
SAMEDI 19 AOÛT
La nuit, coupée par une alerte, est fertile en
coups de feu et en explosions plus ou moins rapprochées. Des
troupes allemandes passent en ville. Il y a un incendie au nord en
direction de Pantin ou La Villette et un épais nuage de fumées
couvre Rosny.
A 21 h, deux gros avions anglais passent au ras des toits ;
Beaucoup de boutiques sont fermées et Thérèse s’inscrit aux
"plats cuisinés" distribués dans l'entrepôt de la maison Jacquier.
DIMANCHE 20 AOÛT
D’incessants coups de fusils ont ponctué la
nuit. A la mairie de Rosny, les FFI se sont emparés de l’interprète
allemand. A dix, ils ont sauté sur cet homme âgé qu’ils ont
emmené, bien ficelé. Après cette action d’éclat, ils ont
planté le drapeau tricolore sur le fronton de la mairie. Les
allemands, qui venaient chercher leur compatriote, engagent un
combat et la fusillade aurait fait 8 morts, d’autres disent 10,
dans les rangs FFI.
LUNDI 21 AOÛT
Un collègue qui a le téléphone vient me dire que la Banque est
en grève. La SNCF aussi.
Dans Rosny, un groupe de FFI pilote un militaire en uniforme kaki.
Un canonnade lointaine et de violentes explosions,
plus proches, ébranlent la maison. A proximité, on entend le bruit
de tirs d’armes automatiques et de coups de fusils. M. Peltier,
maire de Rosny, est en fuite. Des collaborateurs et collaboratrices
supposés sont arrêtés par les FFI dans notre quartier, rue
Gambetta et rue Rochebrune.
Une fusillade a été déclenchée au Plateau d’Avron
où les allemands ont une station de brouillage des émissions radio
de Londres ou de Sottens. On dit qu’elle a fait trois morts, des
"italiens" qui cambriolaient les logements des allemands.
On en sait un peu plus sur les fusillades de
dimanche. Les allemands, furieux, ont tiré sur tout ce qui bouge.
Ils ont en particulier assassiné, il n’y a pas d’autre mot,
trois adolescents dont le seul tort a été de se trouver à la
fête qui se tenait dans le square Richard Gardebled et de ne pas s’être
enfuis à temps.
MARDI 22 AOÛT
La Banque est toujours en grève. La ville est
calme et quelques drapeaux sont apparus. Une affiche annonce les
obsèques, demain à 10 h 30 des trois jeunes (19,17 et 16 ans)
assassinés dimanche par les boches. D’autres affiches
réglementent la vente du pain dans les 7 boulangeries encore
ouvertes. En effet, toutes celles qui sont situées sur des voies
"stratégiques" sont fermées ainsi que, dans notre
quartier, celle des HBM où il s’est pratiqué trop de marché
noir.
Une grosse canonnade s’entend vers le sud de
Paris et se rapproche de nous, devenant de plus en plus violente. La
maison tremble. Un combat très dur se déroule à Neuilly
Plaisance. Couvre-feu à 19 h.
La radio annonce de violents affrontements place
de la République et boulevard Bonne Nouvelle à Paris.
MERCREDI 23 AOÛT
Je vais aux obsèques des trois jeunes
assassinés dimanche (André Ferbach 19 ans, Raymond Catenacci 17
ans et Roger Petitville 16 ans). Aux murs des affiches, rouges pour
le Parti communiste, blanches pour les autres, appellent en termes
violents à l’insurrection. Alors que je rentre, une patrouille
boche traverse Rosny : en tête, une moto portant deux soldats,
celui qui est sur le tan-sad pointe un PM ; derrière, une berline
pleine de soldats armés de fusils, prêts à tirer ; puis un camion
avec un canon de 77 long et ses servants, et enfin un camion plein
de soldats, tous les armes à la main. Ce n’est pas le moment de
faire le zouave, ni de traîner et je m’écarte dans la rue Jeanne
d’Arc le temps de laisser filer ce convoi sur Neuilly Plaisance.
Le couvre-feu est à 19 h et une patrouille
allemande passe dans les rues tirant des coups de fusils ou des
rafales de mitraillettes, affolant les gens qui rentrent chez eux.
Je me dépêche d’en faire autant, espérant ne pas être vu.
Pas d’électricité.
On parle de violents combats dans Paris, en
particulier à la mairie du 10ème, et de dégâts importants.
Thérèse a touché 125 grammes de beurre (3 enfants) et dulait
caillé à la Croix Rouge.
JEUDI 24 AOÛT
Les nouvelles se bousculent à la radio. La
Roumanie capitule et entre en guerre contre l’Allemagne et la
Bulgarie négocie.
Paris est contrôlé par les FFI et les troupes
du Général Leclerc entrent en ville. Les Américains sont à
Meaux. Malgré un armistice, les combats reprennent dans Paris la
canonnade est violente et le Grand Palais brûle.
A 20 h 30, un dépôt de munitions saute
(violente explosion) derrière Fontenay Sous Bois. Des incendies se voient
autour de Rosny, dont un à Noisy le Sec. Les explosions font rage
et un grondement sourd vient de Paris.
Le couvre-feu reste fixé à 19 h, mais pas de patrouille boche,
comme hier.
Dans la nuit, d’innombrables cloches sonnent la Libération.
VENDREDI 25 AOÛT
J’invite M. THIEYRE, c’est le chef du
commando FFI qui a tenté de s’emparer de l’interprète à la
mairie et c’est aussi un de nos voisins, à venir déguster une
bouteille de vieux Corbières pour fêter la Llibération.
Deux chars allemands Tigre tombent en panne en
traversant Rosny et les FFI espèrent les détruire... mais ils
repartent.
Hier, les Grands Moulins de Pantin ont brûlé et
ce matin, c’est au tour de ceux de Bobigny. La Gare de l’Est
serait
en feu et le Sacré Cœur aurait sauté. On se bat à Vincennes, à
Nogent et les allemands auraient cerné la mairie de Rosny. D’autres
sont réfugiés au Parc Montreau d’où ils tirent.
Le couvre-feu est ramené à 17 h.
Des véhicules boches tirent des coups de feu
dans les rues de Rosny.
Le bruit de détonations nous parvient, en
direction de Paris. La 2ème DB et les Américains sont
dans la capitale.
Ce matin, les cloches ont à nouveau sonné à toute volée.
La nuit fait apparaître de grands incendies en
direction de Villemonble et du Raincy tandis qu’une immense fumée
noire gagne le ciel. Sept fortes explosions venant de Noisy le Sec
ébranlent la maison.
Le Général de Gaulle est entré dans Paris.
SAMEDI 26 AOÛT
Une troupe allemande cantonnée sur les pentes du
Fort de Rosny attend les ordres. On se bat à Villemomble.
Villemonble.
Les sept détonations hier : ce sont les aiguillages des
grandes lignes qui ont sauté entre Noisy et Bondy.
Hier aussi, à 10 h, trois hommes
en patrouille rue de Neuilly ont été tués, deux jeunes et le
marbrier Van der Eyden.
Dans l’après-midi, de violents affrontements
se déroulent à Neuilly Plaisance entre FFI et 200 allemands
retranchés dans l’usine Thomson et la nuit révèle un grand
incendie dans cette direction. On entend toujours des coups de canon,
des rafales d’armes automatiques et des coups de fusils.
Trois ou quatre balles sifflent à nos oreilles
alors que nous regardons à la fenêtre et nous nous dépêchons de
fermer les volets.
La TSF annonce les cérémonies que de Gaulle a prévues à
Paris.
Des coups de feu continuent à claquer à la Maltournée.
Le bruit court que les boches ont empoisonné l’eau et tout le
monde est inquiet.
A 23 h, alerte, un avion allemand volant bas
vient sur Paris. Très peu de DCA. Des bombes incendiaires sont
lâchées sur Paris et Montreuil et de grandes lueurs révèlent des
foyers d’incendie.
DIMANCHE 27 AOÛT
La nuit est coupée vers 2 h par une alerte
provoquée par un avion isolé. Des incendies brûlent toujours dans
Paris.
En revenant de la messe, Thérèse va toucher 2 kg. de biscuits
de soldats chez un boulanger.
A 10 h, je vais à Neuilly Plaisance, à la
Maltournée le calme est revenu. De nombreux FFI et des soldats
américains sont postés le long de la route protégée par une
douzaine de gros tanks. La foule des civils et des curieux est en
liesse.
A 16 h, défilé des véhicules et blindés
américains. Des drapeaux français, anglais, américains,
soviétiques ornent toutes les fenêtres, certains avec des Croix de
Lorraine. L’enthousiasme est général.
A Neuilly Plaisance, les boches ont fait sauter
les ponts sur la Marne. Le grand boulevard porte la trace de
nombreux impacts de balles, ainsi que la porte et les murs de l’usine
Thomson qui en sont criblés. Le pont sur la route, miné par les
allemands est en partie détruit mais tient encore. La chaussée,
crevée par une explosion, est inondée par l’eau des
canalisations.
Un convoi américain avec jeeps, camions,
automitrailleuses, tanks, passe. Les allemands se battent à
Chelles.
ROSNY EST LIBÉRÉ et calme ; il y a des drapeaux, cachés
pendant quatre ans, à toutes les fenêtres.
Pas d’eau certains quartiers n’en ont pas (conduites
crevées) et beaucoup n’enÉ veulent pas (eau empoisonnée). Aussi,
les pompiers passent-ils dans les carrefours avec une citerne pour
distribuer une eau saine puisée au robinet.
J’ai acheté un nouveau journal "Franc-Tireur".
LUNDI 28 AOÛT
Repos forcé, toujours pas de train. L’électricité n’est
rétablie qu’à 22 h 45.
La canonnade s’entend toujours au nord de Paris, en direction
de Saint Denis. On parle de plusieurs milliers de victimes à Paris
et l’hôpital Bichat serait en feu.
MARDI 29 AOÛT
La nuit est interrompue par une alerte ; il n’y a toujours pas
de train et le repos forcé continue.
Tout serait calme sans une canonnade au nord.
Devant l’école, les FFI ont tondu dix femmes
accusées d’avoir été vues avec des allemands ; curieuses
et peu honorables pratiques.
MERCREDI 30 AOÛT
Il n’y a toujours pas de transports et, malgré
le mauvais temps, je pars à pied à la Banque par la rue d’Avron,
Montreuil, le Bd Voltaire, la République, Les Boulevards et la rue
d’Aboukir. J’arrive à 10 h 45.
Tout au long du chemin, il y a de nombreuses
traces de combat, des barricades de pavés, des autos démolies, des
arbres coupés et des vitrines en miettes. Mais partout des
véhicules FFI et des drapeaux à toutes le fenêtres.
A la pause de midi, je vais sur les quais un tank
incendié, un cadavre de civil dans une mare de sang, un milicien
ayant tiré sur des soldats américains, me dit-on.
Il y a peu d’agents à la Banque (je
suis le seul banlieusard) et encore moins de travail. Je pars
à 16 h 15 sous la pluie et j’arrive à la maison, trois heures
plus tard.
S’il n’y a pas de trains demain, je ne recommencerai pas
cette expérience épuisante.
R. CHARBONNIER
(Mise en forme de Lucien Charbonnier)
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