| La 2ème Guerre Mondiale
 

Résistance en Provence et Libération de Marseille en 1944

   
    
   
 

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Madame Lydie PRÉVOST nous présente l'article que son père avait rédigé pour présenter les notes du général CHAPPUIS sur le débarquement de Provence et la libération de Marseille :

 

"Je trouve que ce récit est aussi stimulant que plaisant et qu'il apporte une note très positive sur ces tristes années de guerre et d'occupation que nous avons dû subir.

 

Mon père était membre de la Résistance depuis longtemps, au sein d'un service de renseignement. Ses chefs étaient Charles BOYER et les frères BARTHELEMY, de Marseille. Ils venaient plusieurs fois par mois manger à la maison et l'après-midi, avec d'autres membres du réseau, ils regroupaient les informations que chacun avait recueillies et les acheminaient par l'intermédiaire d'un sous-marin.

 

Bien entendu le reste de la famille n'était pas au courant de ses activités.

 

Au début du printemps 1944, Monsieur DEFFERRE ayant fait savoir qu'il pouvait disposer d'un maquis de 3.000 hommes, on lui envoya par Figeac trois parachutistes : un chef de mission, un spécialiste des armes et un instructeur radio. Après un voyage dangereux en chemin de fer, au cours duquel la jeune fille qui devait les accompagner disparut avec tout l'argent qu'ils transportaient, ils arrivèrent enfin à Marseille. Là, on fit le décompte des maquisards et l'on en trouva vingt et un !

 

Du coup, il fallait trouver un point de chute pour les Anglais. Le chef, "René" resta à Marseille chez des amis. Le radio, "Gaston" fut mis au vert à la campagne. Le troisième, "Roger", fut accueilli à la maison. Mon père nous dit que c'était le parent d'un ami et que nous allions lui louer une chambre, comme nous le faisions occasionnellement pour des étudiants. Il était beau, très grand et très brun, et parlait parfaitement le français et l'allemand. Cependant, et je ne sais pourquoi, je devinai très vite quelle était sa nationalité. Mon frère et moi avions déjà quelques doutes sur les occupations de notre père et les conciliabules qui se déroulaient le soir chez nous. J'allais donc trouver Papa et lui dis "Tu n'es pas fou de nous coller ainsi un Anglais ?". Il ne me répondis rien sur le moment, mais le lendemain Roger vint me rendre visite dans ma chambre et il me raconta toute l'affaire, ainsi qu'à mon frère.

 

Quelques jours plus tard, Roger nous dit qu'il fallait absolument que je reste à la maison pour filtrer les visiteurs, écouter les messages de Londres annonçant des parachutages ou des débarquements, et faire pour son compte les achats indispensables. J'annonçai donc à mes collègues que je devais me consacrer à ma grand-mère malade et je pris un congé pour convenance personnelle. Les Anglais me versaient l'équivalent de mon salaire mensuel.

 

Mon père, qui était journaliste, avait ses entrées à la mairie et s'y rendait chaque jour. Il put ainsi faire établir une carte d'identité pour Roger et lui obtenir des tickets de ravitaillement. Sa parfaite maîtrise du français lui permettait de circuler en ville, mais il ne le faisait que si c'était nécessaire. La nuit, il allait parfois jusqu'à la montagne Ste Victoire, en compagnie de résistants, pour réceptionner des parachutages.

 

Il se rendit à diverses reprises dans les maquis de la région pour les approvisionner en armes. Ayant été introduit dans un maquis communiste de la région niçoise, il comprit rapidement que les membres de cette organisation voulaient des armes moins pour participer à la lutte contre l'ennemi que pour s'emparer du pouvoir à la Libération. Il refusa donc un parachutage et fut gardé prisonnier. René dut se rendre sur place pour obtenir qu'on lui rende sa liberté. Il n'y parvint que grâce à un subterfuge, qui n'était pas sans danger, mais qui réussit.

 

Au cours de l'été, René le renvoya une nouvelle fois à Nice par le car et me demanda, par prudence, de l'accompagner durant ce voyage. A notre arrivée, le résistant qui devait accueillir Roger nous apprit que le message annonçant le débarquement venait d'être capté. Je restais donc bloquée sur place durant quinze jours. Roger devait se cacher des communistes et il en était de même pour les BLANCHARD, chez lesquels nous étions logés. Il essaya néanmoins de monter quelques coups contre les Allemands, mais sans pouvoir décider quiconque de participer à cette entreprise. Nous entendions tout le jour le bruit des canons et nous eûmes la joie de voir les Allemands en pleine retraite, juchés sur des carrioles de ferme.

 

Dès que les troupes américaines entrèrent dans Nice, Roger nous quitta pour reprendre son uniforme d'officier. Il se rendit à Aix où ma grand-mère et notre gouvernante, qui n'avaient jamais rien soupçonné, furent très surprises. Je pus rentrer quelques jours plus tard. Mon frère était parti dans l'armée du général de LATTRE de TASSIGNY. Il avait fait un séjour dans le maquis où, lors d'une attaque allemande, il avait pu ramener René blessé. Ayant rejoint un autre maquis, il avait, là encore, trouvé et sauvé un parachutiste. Je pus faire parvenir aux BLANCHARD une attestation de bons résistants, afin de les protéger des menaces communistes, puis je retournai à la Banque. Je suis allé voir le Directeur pour lui dire que je n'avais pas soigné ma grand-mère, mais que j'avais sauvé des parachutistes. Au lieu de me faire des compliments, il me dit seulement : "Pouvez-vous me procurer de la toile de parachute ?". Inutile de préciser que nous n'en avions pas, personne ne prenant le risque de voir les Allemands la découvrir en cas de perquisition.

 

Comme j'étais inscrite à Londres, je reçus une carte de résistante et une carte d'ancien combattant. J'eus également droit à une attestation du Président des Etats-Unis, en remerciement de l'aide apportée aux parachutistes.

Veuillez m'excuser de cette longue lettre. Je ne me suis pas battue, mais j'ai souvent risqué ma vie. Lorsque BOYER et les frères BARTHELEMY furent dénoncés et arrêtés, l'employé arabe de BOYER (il avait un petit magasin d'objets marocains) vint prévenir mon père. Ne sachant pas quelle confiance on pouvait lui faire, Papa se cacha chez des amis dans les Basses Alpes et mon frère rejoignit le maquis. Ma grand-mère et la gouvernante étaient à la campagne près d'Aix et je restais seule à la maison. J'avais caché une valise à la Banque avec l'aide du concierge et je projetais de me sauver par une porte dérobée donnant sur une autre rue au cas où la Gestapo ferait une descente. Heureusement pour nous, rien ne se passa et la vie reprit son cours. Nous commençâmes des démarches pour faire libérer nos amis, mais les Allemands nous prirent de vitesse et les malheureux furent fusillés à Signes.

 

L.PREVOST

 

P.S Je suis présidente des veuves de guerre d'Aix. Agée de 89 ans, j'aimerais laisser la place à quelqu'un de plus jeune, mais je ne trouve personne.

 

Voici donc l'article rédigé par mon père :

 

LA LIBERATION DE MARSEILLE ET LES OPERATIONS DE PROVENCE

 

(Louis GINIES)

 

On ne peut écrire l'histoire qu'avec beaucoup de recul. Je vois trop bien les lacunes que je serai obligé de laisser subsister dans ce récit. Que de témoignages j'aurais voulu solliciter ! Que de personnes inconnues de moi auraient pu apporter leur contribution ! A ce jour les documents d'archives ne sont pas encore classés, ni même tous rassemblés.

 

Mais précisément, il n'est pas inutile, pour les historiens du futur, que des témoins comme moi fixent au plus tôt leurs souvenirs. Sur les terrains encore vierges, il convient de tracer un premier sentier avant de construire une vraie route. Dans la masse des informations, il faudra trier et élaguer, mais peu à peu la vérité apparaîtra.

 

Ce désir d'écrire quelques pages sur la libération de Marseille et les évènements qui l'ont entourée, m'habitait à la vérité depuis longtemps, mais il a été singulièrement avivé par la présence à Aix du général CHAPPUIS, directeur de l'Ecole de Perfectionnement des Officiers. C'est lui en effet qui, comme colonel commandant le 7° R.T.A., pénétra le premier dans Marseille au matin du 23 août 1944.

 

Il n'en avait pas encore reçu l'ordre. La veille au soir, le général de MONTSABERT, qui dirigeait les opérations, avait fixé une ligne qu'il ne fallait pas dépasser. Pourtant devant le désappointement du colonel, qui d'une part trouvait désolant de stopper l'élan de ses hommes et qui d'autre part sentait l'urgence de venir en aide aux FFI, imprudemment lancés dans l'insurrection, son chef avait lâché " Enfin, si vous trouvez une occasion…"

 

L'occasion, CHAPPUIS allait la créer ! A 8 h du matin, il atteignait les Quatre Chemins des Chartreux et profitant du vide créé dans les rues par l'action des "terroristes", il prenait, sans coup férir, le contrôle de nombreux points stratégiques. Il aurait bientôt une entrevue avec le général SCHAEFFER, commandant la garnison allemande, auquel il proposait une capitulation, alors même que l'investissement de la place n'était pas achevé.

 

J'avais moi-même participé pendant plusieurs mois à l'élaboration du dispositif conçu pour faire appuyer par les Forces de l'Intérieur la progression des troupes de débarquement. Il était donc tentant pour moi de comparer mes impressions avec celles du principal acteur le la libération de Marseille. C'est une chance que je n'allais pas laisser échapper !

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Débarquement - Le moment favorable

 

Nos réseaux de renseignements avaient tenu l'état-major allié au courant de tous les mouvements d'effectifs et de tous les aménagements défensifs réalisés par l'ennemi dans notre région. Un plan détaillé des ouvrages de la côte, qui ne mesurait pas moins de 10 mètres de long, avait notamment été adressé à Toulon.

 

Mon gendre INFERNET, qui s'était fait engager dans un service de propagande de l'armée allemande à Lyon, nous avait informés des âpres discussions qui se déroulaient au sein de l'état-major ennemi, en fonction de la situation sur le front italien. Un premier groupe, fermement convaincu de la solidité du "Sudwall", était d'avis de tenir coûte que coûte sur cette position. Les autres, plus prudents ou plus réalistes, auraient souhaité préparer un vaste mouvement de repli, au-delà de la boucle du Rhône, afin de constituer à cet endroit un front défensif solide et cohérent.

 

Le débarquement de Normandie avait bien sûr ravivé ces débats. Le Führer, incapable de reconnaître qu'il n'avait plus la maîtrise des opérations et persuadé que l'arme secrète que préparaient ses savants sur les rives de la Baltique allait lui donner un avantage décisif sur les Alliés, adopta une solution de compromis. On laisserait sur le front de mer un rideau de troupes capable de contenir les premiers chocs et l'on masserait les réserves au nord de la Durance, afin qu'elles puissent se porter là où les circonstances l'exigeraient.

 

On sait que l'état-major interallié avait estimé à deux mois la durée des opérations en Provence. Si cette prévision s'était réalisée, les Allemands auraient eu tout le temps de lancer leur contre-offensive. On mesure donc toute l'importance que la foudroyante victoire de l'armée française sur le front méditerranéen a pu avoir sur le déroulement de l'ensemble de la guerre. Trois mois de plus et les Allemands pouvaient peut-être disposer de l'arme atomique. La petite armée du général de LATTRE de TASSIGNY, en enlevant Toulon et Marseille en douze jours, a certainement contribué d'une façon décisive à la victoire finale.

 

Ainsi donc, depuis le printemps, et surtout depuis le débarquement en Normandie, l'état-major allemand hésitait sur la manière de protéger le front sud. Au début du mois d'août, l'ennemi connaissait l'imminence du débarquement, mais devait faire face à la rapide avancée des Alliés dans l'Ouest de la France. La Bretagne était presque totalement libérée, les blindés atteignaient la Loire, prenaient Angers et Le Mans et marchaient bientôt sur Paris. Le Massif Central était au même moment presque totalement libéré par les Forces de l'Intérieur. On comprend donc que le 15 août, à l'annonce du débarquement de Provence, les troupes allemandes aient reçu des ordres quelque peu contradictoires, ce qui nous fit gagner des heures et même des jours au moment le plus décisif.

 

L'heure "H" ayant donc sonné au Sud, l'Armée Secrète entre immédiatement en action tandis que débarquent, au terme de la préparation d'artillerie, les premiers commandos. Bientôt rejoints par les maquis des Maures et de l'Esterel, ils procèdent pendant trente six heures au nettoyage et au déminage des plages. Pour ce qui se passe ensuite, je préfère laisser la parole au général CHAPPUIS, qui le 16 au soir prend pied avec son régiment sur le sol de la Métropole :

 

"Il est 19 H 40 lorsque le "Circassia" met en panne dans la baie de St Tropez. Au loin quelques forêts de pin sont en feu ; Seules troublent l'air les détonations des mines que fait sauter le génie. On n'entend pas le canon.

 

Etrange et peut-être précaire sécurité ! Comme cette paisible arrivée ressemble peu à ce que nous pouvions imaginer ! Ne nous y trompons pas : cette relative tranquillité, nous la devons aux commandos alliés et français qui depuis un jour et demi ont bien fait leur devoir, prenant le contrôle des plages et les débarrassant de leur mines, créant une tête de pont assez vaste pour que la division puisse rassembler ses moyens et courir au combat.

 

Une première vedette dépose à terre le général de MONTSABERT, le général BESANCON et une partie des états-majors. Le débarquement commence ; à 21 H, l'ennemi réagit. Aussitôt les canons de la flotte entrent en action, tandis que les bateaux crachent un nuage de fumée, tissant un voile protecteur qui permet aux unités de prendre pied et de se regrouper.

 

L'attaque s'est produite au point fort du "Rempart Sud" ; C'est une conception hardie, mais payante, car la prise de Toulon et de Marseille est d'une importance vitale. Que l'état-major interallié ait cru cette option envisageable est évident, puisqu'il l'a retenue. Mais qu'il ait pu penser que tout serait fini en quelques jours, c'est une tout autre histoire !

 

L'instruction N° 1, distribuée à bord, ne parle que de l'investissement de la place de Toulon et d'une vague poussée au-delà. Nos troupes ont pour consigne de s'établir sur une ligne jalonnée par Cuers, Pierrefeu et Solliès-Pont et de gagner, par delà les Maures, les débouchés vers le nord et l'ouest. Des unités américaines motorisées les ont précédées, que l'on doit relever. Dès le 18 cependant, grâce à l'action des FFI, qui ont paralysé la marche des renforts ennemis et constamment éclairé la route, la barrière littorale a été percée, sans grande résistance des Allemands. Les unités américaines ont atteint puis dépassé les Salins d'Hyères, Solliès-Pont, Cuers et Méounes, poussant rapidement jusqu'à Draguignan, Salernes et Barjols. A l'est, elles ont dégagé la route de l'Estérel entre Fréjus et La Napoule. Ce même jour, les F.F.I. (Forces Françaises de l'Intérieur)  toulonnais sont passés à l'action, quarante huit heures avant la date prévue. Bien que le débarquement ne soit pas encore achevé, les Français se lancent impétueusement à l'action, pour exploiter pleinement ces premiers succès.

 

Le 19 août à 14 heures, le 3° Spahis prend Signes. Un groupe d'espagnols, qui viennent d'échapper à la Gestapo, apporte de précieux renseignements sur la situation du camp, où une garnison d'élèves officiers tient solidement la position. Mais cette formation est isolée ; les Allemands savent que la région est un repaire de "terroristes" et ils n'ont pas osé s'aventurer à l'extérieur. Guidés par les F.F.I., (Forces Françaises de l'Intérieur)nos troupes s'élancent à une allure infernale, sans même savoir si l'arrière de la colonne suit le mouvement. Tandis que se produisent les premiers accrochages - le camp ne sera enlevé que le lendemain - les troupes poussent une pointe jusqu'à Chibron, où le maquis se bat avec une audace et une maîtrise qui font l'admiration de l'armée régulière. Cette position clé de la défense de Toulon tombe bientôt entre nos mains.

 

Le 20, une de nos unités atteint Cuges-les-Pins, coupant la plus importante voie de communication entre Toulon et Marseille. Le général de LATTRE de TASSIGNY ordonne l'attaque générale du grand port de guerre. Le général de MONTSABERT et le colonel CHAPPUIS viennent d'arriver au camp ; le dispositif de combat est en place, la bataille de Toulon favorablement engagée et il n'est plus nécessaire d'attendre des renforts. Pour la première fois, on commence à parler d'Aubagne et de Marseille.

 

Tandis que les Tabors du général GUILLAUME se portent sur la Sainte Baume, l'offensive s'engage en direction de la métropole phocéenne. Le 3° bataillon du 7° R.I.A., après un bref combat à Cuges, occupe le col de Lange mais il se heurte dans la descente à une forte casemate et à un barrage antichar. Les blindés du général SUDRE font sauter ces obstacles dans l'après-midi et le soir nos troupes atteignent Gémenos et le Pont de l'Etoile, aux abords immédiats d'Aubagne. Sur le littoral, le groupe BONJOUR a pris Bandol et mis en place la mâchoire gauche de la tenaille qui va enserrer Marseille.

 

Le général SCHAEFFER, qui commande la place, a reçu du Führer l'ordre de combattre jusqu'au dernier homme et la dernière cartouche. Il dispose de 17.000 hommes, de trente batteries et de cinquante points d'appui. L'assaillant ne peut mettre en œuvre que le quart de ces moyens.

 

Au soir de cette même journée du 20 août, le général de LATTRE laisse pleine liberté de mouvement à MONSABERT, tandis que se poursuit parallèlement l'offensive sur Toulon.

 

Le 21, alors que le colonel CHAPPUIS vient aux informations, une délégation de F.F.I.(Forces Françaises de l'Intérieur)  sort de la ville et annonce que l'insurrection a été prématurément déclenchée dès le 19 : la situation peut devenir très dangereuse si les renforts n'arrivent pas rapidement.

 

L'insurrection de Marseille

 

Pour bien comprendre ce qui s'est passé dans Marseille, il faut savoir qu'à coté des éléments de l'Armée Secrète, peu nombreux comme je l'ai dit plus haut et que la Résistance organisée a pu, tant bien que mal, recruter, armer et encadrer, les partis politiques s'agitaient de toute part. Pour la plupart d'entre eux, la Libération représente une occasion exceptionnelle de réaliser le coup de main qui leur permettra de s'emparer du pouvoir. Entre socialistes et communistes notamment, le principal objectif est de prendre le concurrent de vitesse.

 

Le 18 août, alors que l'armée de débarquement en est encore à se regrouper et que l'on ignore totalement la tournure que prendront les opérations, l'ordre de grève générale est lancé dans la ville. Dans la soirée, des extrémistes espagnols, rompus aux techniques de la guerre civile, commencent déjà à faire le coup de feu. Le 19, la grève est totale. Les Allemands commencent à faire sauter les quais du bassin Nord et au lieu de chercher le contact avec les insurgés, ils s'affairent à garnir leurs points d'appui. Les F.F.I. profitent de cette absence de réaction ; ils remportent quelques succès appréciables et prennent la maîtrise de la rue.

 

Le 21 à 9 heures du matin, des éléments communistes appartenant au personnel subalterne de la Préfecture se réunissent dans les combles, puis se rendent chez le Préfet MALJEAN. Ils somment ce dernier de leur remettre ses pouvoirs. L'incident était sans doute prévu. Mme MALJEAN et sa fille, qui ont leurs valises toutes prêtes, sortent par la porte de la rue Sylvabelle et gagnent un refuge préparé à cette fin. Bientôt le préfet lui-même se soumet et s'en va.

Le Comité de Libération, organisé à l'avance, n'apprécie pas cette initiative. Dans l'après-midi il parvient à faire prévaloir son autorité. Francis LEENHARDT ("Lionel") et le Comité Départemental de Libération s'installent à la Préfecture, mais la situation est critique, car on peut s'attendre, d'un moment à l'autre, à une riposte de l'occupant.

C'est dans ces conditions que LIONEL envoie une délégation à MONTSABERT pour lui faire connaître la situation très préoccupante des insurgés, dix fois moins nombreux que les Allemands et qui disposent d'un armement encore plus disproportionné. Cet appel a des répercussions immédiates sur le déroulement des opérations.

 

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Investissement de Marseille et attaque simultanée de la ville par l'intérieur.

Il faut à tout prix dégager Aubagne et ouvrir ainsi une porte en direction de la ville. L'ennemi a concentré à cet endroit la valeur de deux régiments et il y dispose de dix neuf canons. Aux blindés du général SUDRE, MONTSABERT fournit un appui normal d'infanterie. Les goumiers entament une lutte épique dans les jardins d'Aubagne. Une batterie, destinée à un débordement par le nord, vient d'arriver au col de l'Ange. On l'appelle en renfort. A 13 H, l'attaque générale est déclenchée ; les Marocains, à la baïonnette, au couteau, à la grenade, se battent comme des diables.

A 18 H 30, des éléments du 15° Tabor pénètrent dans la ville. Au cours de la soirée et de la nuit, on achève de réduire les batteries du cimetière et de l'évêché. On va maintenant pouvoir s'attaquer, avec le 7° R.T.A, au second verrou défendant Marseille, le barrage de la Gavotte. Dans la matinée du 22,le Cdt  FINAT-DUCLOS escalade, à la tête du 3° bataillon, le Plan de l'Aigne et la Croix de Carlaban. A Cante-Perdrix, il a la joie de faire sa jonction avec le maquis d'Attila, composé d'agents de police et de gendarmes en uniforme, d'ouvriers en bleus de chauffe, d'étudiants en shorts… Le bataillon couche à Allauch, tandis que le 11/7 atteint de son coté le carrefour de la Pomme, puis le sud de Gréasque et couche à Mimet.

 

Pendant ce temps, les Tabors du Colonel LEBLANC, partis à 3 heures du matin, sont arrivés à la Ste Baume, puis débordant le massif de l'Etoile, marchent vers Septèmes.

 

En soirée, le général de LATTRE transmet un message de félicitations au général de MONTSABERT. La situation est tout aussi brillante à Toulon où un détachement de la 3° D.I. est arrivé à 6 H 15 sur la place de la Liberté. Si l'amiral RUFUS ne capitule que le 27, le général de LATTRE et le ministre de la Défense, DIOTHELM, coucheront dès le 24 dans l'immeuble de la subdivision.

Un enchevêtrement d'opérations bien menées a permis à l'armée de débarquement d'occuper au soir du 22 des positions si favorables que nul n'aurait osé les concevoir quelques jours plus tôt. C'est pourquoi le général de MONTSABERT, qui a jusqu'ici exploité à fond le moindre avantage, éprouve le besoin de rassembler tous ses moyens avant de donner l'assaut final sur Marseille, afin de pouvoir conduire la bataille d'une manière parfaitement coordonnée.

Vers 17 heures, il envoie par radio l'ordre d'arrêter tout mouvement afin de tenir une réunion d'état-major au P.C. du général SUDRE.

Essayons de voir la situation, telle qu'elle se présente alors à ses yeux :

Tandis que les Américains, fonçant dans les régions escarpées du Haut-Var, dépassent le plateau de Valensoles et atteignent la Durance à Sisteron, certains de leurs éléments se déployant sur la lisière nord des Bouches du Rhône, ont libéré Aix, où ils ont été rejoints par des unités de la 1° D.B. française. Ils marchent sur Salon, qu'ils dépassent et atteignent le carrefour de la Samatane sur la route d'Arles. Cette dernière ville, en pleine insurrection, malmène les éléments ennemis qui s'y trouvent encore. Les ponts de Caronte et de Cavaillon ont sauté. De l'Estérel au Rhône, la route est coupée pour l'ennemi qui ne peut ni battre en retraite, ni acheminer des renforts vers Marseille.

L'armée française, au 7° jour du débarquement, a progressé de 120 kms vers l'ouest, prenant à revers, sur toute sa longueur, le secteur le plus vital de la forteresse du front sud. Tous les ouvrages construits par l'ennemi étant orientés vers la mer, ils ne peuvent pratiquement plus servir à rien.

Toulon est entièrement investi par le 3° R.T.A. Le 3° bataillon du 7° R.T.A. a atteint Allauch la veille. Le 2° bataillon, transporté en camion jusqu'à la Pomme, non loin de Mimet, se porte sur la Gavotte par les hauteurs du Pilon du Roi et de la Grande Etoile.

Le 1° bataillon, après le dégagement d'Aubagne, se lance vers Marseille en utilisant la brèche créée par les goumiers et les blindés. Appuyé par un escadron de chars, il progresse par les Camoins et la Valentine. Il occupe St Julien à la tombée de la nuit.

Les troupes enfin, qui ont atteint le littoral à Bandol, avancent vers Carpiagne, tandis que les éléments ennemis de ce secteur se replient sur Marseille. Un vaste arc de cercle se dessine autour de la place et s'allonge d'heure en heure.

Le colonel CHAPPUIS, qui vient de lancer son 1° bataillon dans la trouée d'Aubagne et qui le voit progresser de façon foudroyante vers les faubourgs de la ville, se résigne mal à ne pas exploiter ce succès. Il met l'ordre de stopper dans sa poche et tandis qu'il se rend à la convocation de MONTSABERT, il laisse ses hommes aller de l'avant.

_Cà va ? interroge son chef

_Au mieux.

_Avez-vous reçu le message ?

_Oui, le voilà.

_Qu'en avez-vous fait ?

_ Rien !

CHAPPUIS s'explique et doit plaider longtemps sa cause. Il fait valoir les avantages inespérés de la manœuvre qui se développe, le souci qu'il a de porter secours aux insurgés, installés à la Préfecture dans une situation précaire, qui peut devenir tragique si l'ennemi les attaque. Le général SCHAEFFER est encore sous le coup de la stupeur que lui a causée le développement inouï de la situation. Ses troupes, démoralisées par l'afflux des mauvaises nouvelles, ignorantes des forces réelles de l'insurrection qui attaquent leurs convois et rendent impossible la circulation dans les rues de la ville, semblent prises de panique. Il ne faut pas laisser à l'ennemi le temps de se reprendre et de faire le point exact de la situation. Il faut au contraire frapper le coup décisif pendant que le facteur psychologique joue à plein en notre faveur.

 

MONTSABERT se laisse convaincre et finit par donner carte blanche à son bouillant subordonné. Au petit jour, celui-ci, avec son premier bataillon, part de St Julien, entraîne l'escadron blindé de soutien qu'on lui a donné et parvient avec son infanterie au carrefour de la Madeleine. Les F.F.I.(Forces Françaises de l'Intérieur) se précipitent ; les renseignements qu'ils apportent sont abondants et favorables, les réactions de l'ennemi toujours faibles.

 

De son coté le 3° bataillon, après avoir liquidé le point de résistance rencontré à La Rose, marche sur les gares de St Charles et du Canet. Le 12/7 s'empare des carrefours St Charles et du cours Belsunce et parvient bientôt au Vieux-Port. La Préfecture est dégagée et les chars arrivent à temps pour permettre la prise, avant la nuit, de la poste Colbert. Vers 14 H, le général de MONTSABERT peut s'installer à l'hôtel de la XV° région.

A 18 H, CHAPPUIS a tenté un nouveau coup d'audace. Il a eu une entrevue avec le général SCHAEFFER et a failli obtenir la reddition de la garnison. Le Comité de Libération détient un prisonnier de marque en la personne du consul général d'Allemagne. Il va être l'intermédiaire rêvé pour nouer des contacts avec le commandant de la place. Le capitaine CROZIA, qui vient de s'emparer de la poste Garibaldi, se le fait "prêter" et entre en communication avec la poste Colbert. Dès qu'il a pu s'annoncer, muni d'un drapeau blanc et accompagné de son parlementaire, il traverse sans encombre la Canebière et se fait ouvrir la porte du central téléphonique. Là, il juge tout de suite l'état de démoralisation de la garnison. Il obtient la communication avec le général SCHAEFFER, qui accepte de rencontrer le colonel CHAPPUIS. De part et d'autre les canons se taisent.

 

SCHAEFFER n'a pas voulu se risquer dans la ville. Il attend au cap Janet la petite délégation française qui comprend, outre CHAPPUIS lui-même, son adjoint le Lt-colonel PICHOT, le capitaine CROZIA, l'enseigne de vaisseau CACHEUX, le sous-lieutenant MAHOUDEAU et quelques hommes d'escorte.

Les troupes allemandes, sur le parcours, sont visiblement impressionnées par le passage des parlementaires : les hommes prennent de photos et font des signes d'amitié. Le moral de la garnison est celui que l'on pouvait souhaiter : lassitude, conscience de la défaite, espoir que tout va être bientôt fini.

Du coté français par contre, les officiers sont impressionnés par l'importance des effectifs. Si les Allemands se rendaient compte de leur supériorité numérique et s'ils étaient décidés à se battre, la partie ne serait pas facile. Cela renforce la conviction qu'avait déjà le colonel CHAPPUIS : il faut bluffer l'ennemi à fond.

 

"Que désirez-vous ?" demande SCHAEFFER, aussitôt qu'il se trouve en présence des parlementaires.

_ Vous informer, Mon Général, que vous êtes encerclé par l'armée française et qu'il ne reste à vos troupes qu'une chance de salut : la capitulation.

Le général encaisse le coup et demande quelles seraient les conditions. Le colonel CHAPPUIS lui fait alors connaître que depuis le moment où les pourparlers ont été engagés, le général de MONTSABERT est arrivé à Marseille et qu'il est désormais seul qualifié pour prendre une décision. Une nouvelle entrevue est décidée, cette fois au fort St Jean. SCHAEFFER voudrait se ménager du temps et demande un armistice. MONTSABERT refuse.

La tentative a échoué, mais sa portée morale demeure. A partir de ce moment l'état-major ennemi se divise en deux clans, celui de la poursuite de la lutte et celui de la reddition. Le canon se remet à tonner, mais quatre jours plus tard le Boche s'avouera vaincu et s'inclinera.

 

L'aube de la victoire

Au matin du 24 août, on peut dire que la bataille de Marseille etait gagnée, et plus qu'aux trois quarts gagnée par les F.F.I. L'insurrection, je l'ai dit, a éclaté à une date où il semblait fou de la déclencher. Le débarquement n'était que partiellement achevé, à 130 kms de là, l'investissement de Toulon commençait à peine et les plans de l'état-major interallié n'envisageaient pas à ce moment que l'on aille bien au-delà.

La prise du Camp, qui permit inopinément la poussée vers Marseille, fut un facteur providentiel sans lequel les éléments armés de l'intérieur, fort peu nombreux, se seraient rapidement trouvés dans une situation critique.

Il semble bien que les intentions du Comité Local de Libération n'allaient pas au-delà du déclenchement d'une grève générale. Mais un petit groupe d'Espagnols recrutés par les F.T.P.(Francs-tireurs-partisans) engagea à l'improviste la bagarre. Il s'agissait, à la vérité, de spécialistes, instruits et aguerris par la guerre d'Espagne, et bien qu'accompli par un tout petit nombre d'hommes, ce premier travail fut bien mené. Les Allemands prirent peur aussitôt et commencèrent à faire sauter les quais du bassin nord. Ces explosions créèrent immédiatement dans la ville une atmosphère de combat.

Du coté communiste, l'armement est assez médiocre. Les F.T.P. (Francs-tireurs-partisans)  n'ont pas été les principaux bénéficiaires des parachutages et ils se sont procuré des armes, soit au "marché noir" dans les maquis des Basses Alpes (il y eut un petit scandale à ce sujet dans la région de Digne), soit par des chapardages dans les dépôts d'armes constitués par la Résistance. C'est ainsi que huit jeunes gens laissés au maquis de Boussargue, après le coup de main des Allemands en juin 44, passèrent aux F.T.P., leur livrant tout le matériel qui restait et se retirant eux-mêmes, avec les provisions, au Plan de Camjuers.

J'appris le fait par mon service de renseignements, car je m'y intéressais, ayant livré à Boussargue, trois jours plus tôt, dix kilos de tabac et un lot de boites de bœuf, dernières marchandises que m'avait cédées l'émissaire de ce malheureux de ROSIERES, qui devait mourir à Buchenwald quelques mois plus tard.

Les milices socialistes, amoureusement préparées par Firmin, étaient au contraire convenablement équipées et admirablement entraînées sous les ordres des frères TROMPETTE, qui devaient se distinguer, le premier, Lucien, dans les opérations du maquis St Jean au nord de la Ste Baume, l'autre, Fernand, dans Marseille même. Ne voulant pas demeurer en reste, ces milices avaient rapidement repris la bataille à leur compte et fait le vide dans les rues de la cité phocéenne.

 

Quand, le 21 août, LIONEL et le Comité de Libération s'installent à la Préfecture après une nouvelle action précipitée du personnel subalterne, un savant dispositif de bouchons, placés sur toutes les voies d'accès à la position, assure à l'état-major des insurgés une protection qui se révèle des plus efficaces.

 

Le déroulement de ces opérations, audacieuses mais bien ordonnées, trompe entièrement l'ennemi. Disposant de forces considérables, doté d'un matériel important et de tout l'approvisionnement nécessaire, possédant de multiples points d'appui, les Allemands ne peuvent imaginer un instant que 1.500 insurgés aient pris le contrôle total de la ville. Ils croient que toute la ville est en armes et que de chaque fenêtre va jaillir une mitrailleuse ou une grenade. Ils redoutent surtout, en raison même de la propagande à laquelle on a soumis la population, ces redoutables "terroristes", d'autant moins enclins à respecter les lois de la guerre qu'on s'est livré sur eux à d'inqualifiables atrocités. C'est pourquoi, au lieu d'essayer de réagir, ils se terrent et se divisent par petits groupes, dans toutes les positions qui semblent pouvoir leur offrir un abri sûr. Si l'action des F.F.I. n'avait été aussi sublime et leurs initiatives aussi héroïques, on serait tenté de dire qu'il s'agit d'une des meilleures "histoires de Marius".

Cette prodigieuse "mise en boite" de l'ennemi présente un avantage qui n'échappe pas au commandant du 7° R.T.A. lorsqu'il trouve, largement ouvert devant lui, un accès au centre-ville. Audacieux lui-même et plein d'admiration pour "un coup d'estomac digne d'être conté par Alexandre DUMAS", il veut à la fois exploiter ce succès imprévu et ne pas se laisser prolonger une situation qui peut devenir périlleuse pour ceux qui l'ont créée. Aussi passe-t-il outre aux ordres de son chef, quitte à s'en expliquer ensuite avec lui et à obtenir son adhésion.

Il fonce lui-même dans la place, de la manière la plus aventureuse, avec un seul bataillon, ignorant si celui qu'il a lancé la veille à l'assaut de la chaîne de l'Etoile pourra le rejoindre, ce qui par chance se réalise dans l'après-midi.

Pour les Allemands, l'arrivée des blindés sur la Canebière, à une date totalement imprévue, est aussi un sujet de terrifiant étonnement. Calculateurs par nature, ils n'envisagent même pas l'hypothèse d'un bluff, d'autant que les Alliés ont, pendant toutes les années de guerre, déployé des moyens lourds, opposant aux hommes et aux matériels ennemis des moyens encore plus puissants. Il a perdu le souvenir de la "furia francese", capable encore une fois de mettre une fleur d'enthousiasme sur les horreurs de la guerre moderne.

L'Allemand s'est donc enfermé dans ses positions fortifiées. Comme un lapin dans son trou, il n'échappera pas au furet. Alors que, en bataille rangée, il eût pu lutter efficacement contre un ennemi quatre fois inférieur en nombre, il disperse ses forces et renouvelle en 80 points différents l'erreur des Curiaces se battant contre les Horaces.

 

La réduction de l'ennemi dans la ville

Du 24 au 28 août, date de la capitulation, la bataille de Marseille se déroule comme une mosaïque d'opérations particulières. D'abord la ville est coupée en deux par la prise de la Canebière. Le quartier de la Préfecture est protégé, l'hôtel de la Place libre pour recevoir le général de MONTSABERT. Les deux centraux téléphoniques les plus importants, Garibaldi et Colbert, sont bientôt enlevés, de même que les positions comprises entre le cours Belsunce et les hauteurs de St Charles. D'heure en heure, les liaisons de l'ennemi à l'intérieur de la ville deviennent plus précaires et ses contacts radiophoniques avec l'extérieur plus aléatoires.

Quand le capitaine CROZIA, qui négociera avec l'ennemi, aura l'occasion de s'entretenir avec des officiers ou des hommes, il parlera avec assurance de 17 divisions imaginaires qui encercleraient Marseille, alors que la 9° D.I.C. n'a pas achevé son débarquement. Tel est l'isolement de l'adversaire, que le découragement et la panique lui porteront des coups plus décisifs que nos troupes et qu'il se persuadera lui-même que la lutte est devenue inutile.

 

La journée du 24 est marquée par l'encerclement progressif et la réduction des points de résistance. Le groupe FTP "Auziac" a libéré Septèmes et fait sa jonction à La Malle avec les troupes françaises venues d'Aix. L'ennemi tient St Antoine où le contact est pris. Le 2° Tabor attaque La Gavotte, tandis que le 12°, guidé par les F.F.I., progresse dans les hauteurs de la chaîne de l'Estaque et parvient en vue de l'étang de Berre. On investit le fort de Foresta, mais nos troupes ne disposent pas encore du matériel nécessaire pour attaquer cette redoutable position. Au nord de la ville, les 2° et 3° bataillons du 7° R.T.A., ainsi qu'une formation F.F.I., s'installent pour attaquer les batteries du Merlan, du Canet et du Racati.

Des tabors marocains progressent au sud, par la vallée de l'Huveaune et la route de la Gineste, procédant au déminage des lieux. 1.800 prisonniers sont ramassés au cours de la journée et Mazargues est atteint vers le soir. A la tombée de la nuit, le général de MONTSABERT prend la décision de tenter dès le lendemain un grand coup en attaquant la position de Notre Dame de la Garde.

 

A l'assaut de la basilique

C'est le général SUDRE qui reçoit la mission d'enlever Notre Dame de la Garde avec ses chars appuyés par deux bataillons de tirailleurs, dont l'un vient d'arriver de Toulon, et avec le soutien de l'artillerie terrestre, de la marine et de l'aviation. Il s'agit en effet, non seulement de mener l'assaut, mais aussi de neutraliser les batteries du Frioul, du Vieux-Port et du cap Croisette.

 

Au matin du 25, dès 7 H, tous ces éléments se mettent en place, bd Perrier, au rond-point du Prado, rue Sylvabelle, rue Dragon et dans toutes les voies avoisinantes. Mais tous les cheminements prévus se révèlent vite impraticables. C'est un F.F.I. qui propose le premier itinéraire valable. Guidant la section de l'aspirant RIPPOL, il l'entraîne à travers les jardins qui s'étagent à partir de la rue Vauvenargues et conduit les tirailleurs du 7° R.T.A. dans les jardins de l'évêché, où ils s'installent dans les bosquets et accrochent les mitrailleuses allemandes que les premiers chars peuvent dès lors bombarder. Une autre compagnie est guidée par un Marseillais bénévole, le pilote Pierre CHAIX-BRYAN, qui connaît le quartier à fond. Depuis un immeuble du boulevard Notre-Dame il fait progresser les hommes à travers les caves abris, débouche rue Cherchell, leur indique un nouveau passage souterrain et les amène par un escalier discret jusqu'au pont de l'ascenseur. Les soldats gagnent ainsi, toujours à couvert, l'avenue des Villas et se regroupent dans une courette de la montée de l'Oratoire.

 

A ce même moment, deux chars sont mis hors de combat, le "Jeanne d'Arc" touché par un obus, et un autre qui saute sur une mine. Par groupes de trois, les tirailleurs s'élancent et aboutissent à la porte du fort, où l'abri d'un mur leur permet de reprendre leur souffle. Le premier groupe comprend un capitaine, deux tirailleurs, un officier américain et Pierre CHAIX-BRYAN. Entre deux rafales, ils bondissent aux escaliers, passent le pont-levis et vont se plaquer contre les piliers du porche, tandis qu'une batterie du fort St Nicolas martèle la porte à coup d'obus et de balles explosives. Par miracle les courageux assaillants parviennent à la sacristie, où les rejoint Mgr BOREL, qui s'était réfugié dans la crypte avec quelques prisonniers allemands qui s'étaient rendus entre ses mains.

 

Derrière deux officiers, les tirailleurs arrivent. Des groupes de soldats ennemis se rendent sans résistance. A 16 H 30, CHAIX-BRYAN hisse les couleurs françaises sur le clocher. Une messe est célébrée par le Père de FENOYL, puis l'on improvise un repas. Dans les galeries souterraines qui font face à la mer, on cueille dix officiers supérieurs et une quarantaine de soldats qui s'y étaient réfugiés. Le succès de cette opération donne aux Français la maîtrise de l'horizon de Marseille.

 

Cependant d'autres éléments attaquent la butte de Gratte-Semelle, où ils prennent pied vers 16 H. Les blindés et les Tabors opèrent sur St Marcel, le Redon, Mazargues et le Cabot. Ils sont au contact avec les fortes positions du Parc Borély, qu'il faut pilonner avec de l'artillerie et qui ne se rendront que le lendemain matin. Le 17° Tabor et deux sections de tirailleurs réduisent, après de durs combats, les positions ennemies de la Pointe Rouge et de la Vieille Chapelle.

 

Dans le secteur nord, la progression se poursuit vers la Nerthe, Gignac et le Rove, mais se heurte à la farouche résistance de la batterie du Canet, devant laquelle tombent le commandant FINA-DUCLOS OU PINAT-DUCLOS, le capitaine GEZE, les aspirants DRIOT et CROIZY. Pour compenser ces pertes douloureuses, les F.F.I., conduits par Fernand TROMPETTE et le capitaine CROZIA, s'emparent, grâce à l'appui des artilleurs de la 3° D.I.A., du Merlan, qui est en quelque sorte le redoutable pendant de Notre-Dame de la Garde. Le pilonnage se révèle d'une superbe efficacité : une soute à munitions explose, sans que pour autant les défenseurs ne se rendent.

Accompagné d'un vieil ouvrier sans armes, le capitaine CROZIA parvient cependant à gagner l'entrée de la position. Les pourparlers sont longs, mais finalement le Boche capitule.

Cette journée du 25 août a été particulièrement fructueuse et voici que, dans la soirée, on apprend le débarquement du dernier tiers de la division tandis que les unités relevées à Toulon ne cessent désormais d'arriver en renfort.

Je n'entrerai pas dans le détail des opérations du 26. Moins spectaculaires, elles entament pourtant, d'heure en heure, la résistance de l'ennemi, dont les moyens d'observation sont détruits et les liaisons téléphoniques complètement bouleversées. L'épisode le plus saillant de la journée est la négociation menée par le capitaine CROZIA et une jeune fille F.F.I., Geneviève FOURE, pour obtenir l'évacuation du tunnel du Carénage, où 4.000 réfugiés vient depuis une semaine dans l'obscurité et pratiquement sans nourriture.

 

Les deux parlementaires réalisent une progression périlleuse pour atteindre, en pleine zone de feu, la porte du fort St Nicolas.

_"Vous n'avez pas peur ? " lui demande le commandant allemand ?

_ "Non, Monsieur" répond-elle, en souriant et en lui offrant une cigarette. Ce sourire et ce cran contribueront beaucoup à la réussite de la négociation et vaudront à la jeune héroïne une belle citation, portant attribution de la Croix de guerre avec étoile de bronze. Sous le tunnel, une autre vaillante fille de 18 ans, une infirmière cette fois-ci, a été le soutien de cette foule misérable et angoissée.

Le 27, ce sont les pourparlers de capitulation qui reprennent.

 

La capitulation

La veille, outre les opérations de détail, qui permirent de réduire, l'un après l'autre, les points de résistance de l'ennemi, avait eu lieu une opération réclamée depuis le début de l'offensive : l'attaque par l'aviation alliée des batteries du Frioul qui, dotées de pièces puissantes, tenaient toute la ville sous la menace de leur feu. Ce fut une pleine réussite : au tir rageur de la D.C.A succèdent de fortes explosions, des morceaux de roc jaillissent et retombent dans la mer. Le sol tremble jusqu'à la Corniche, puis tout se tait.

Un jeune Marseillais de 17 ans, Albert FONTANA, s'offre pour aller effectuer une reconnaissance en kayak, car la mer, truffée de mines, est impraticable pour la plupart des embarcations. Il revient sans avoir découvert le moindre signe de vie sur les îles.

 

Le capitaine CROZIA, qui est un inlassable négociateur, et qui déploie dans ce rôle toute la finesse du divin Ulysse, ne cesse d'entrer en contact avec l'ennemi. Partout, il rencontre la lassitude, le découragement, la soif d'en finir. Quand le hasard le conduit au cap Janet, où est installé le Q.G. de SCHAEFFER, celui-ci lui demande :

_ Qui vous envoie ? Est-ce le général de MONTSABERT ?

_ Non, répond CROZIA, ce sont vos hommes. Ils en ont assez. Dans tous vos points d'appui ils déposent les armes, les uns après les autres et reconnaissent que la lutte est inutile.

_ Quels points d'appui ? demande le général. Et lorsque CROZIA lui cite le Merlan et les Caillols, il blêmit, car ses liaisons téléphoniques ont été coupées et il ignore ce qui s'est passé. Le Français lui parle des dix sept divisions qui marchent sur Marseille. Ce chiffre, qu'il n'a cessé de répéter, n'est peut-être pas trop éloigné de la vérité, si l'on y comprend toutes les troupes qui sont encore de l'autre coté de la Méditerranée et qui débarqueront bien un jour. Mais pour l'instant, il en manque la plus grande part, puisque les effectifs engagés sur Marseille ne dépassent guère une division. Elle est à peu près au complet désormais, car Toulon a capitulé et les renforts arrivent. Les rangs des F.F.I. grossissent également d'heure en heure, au fur et à mesure des saisies d'armes allemandes, et ils vont au combat avec l'allant de soldats éprouvés.

SCHAEFFER continue à se taire, tandis que tout au long le la journée du 27, de MONTSABERT jette les bases d'une attaque généralisée. Un message du colonel Von HANSTEIN lui parvient, sollicitant une suspension d'armes pour permettre l'évacuation des blessés, auxquels on ne peut plus donner les soins nécessaires.

 

"Il n'est pas possible d'évacuer chaque soir vos blessés, lui répond-on, car leur nombre va sans cesse croissant et nos moyens n'augmentent pas".

A 20 H deux officiers de l'état-major ennemi se présentent au Q.G. de MONTSABERT. SCHAEFFER reconnaît que la situation s'est complètement modifiée ; il demande une suspension d'armes de 21 H à 8 H pour permettre l'élaboration d'une reddition honorable.

 

C'est de part et d'autre une nuit fébrile, tandis que se taisent peu à peu les canons, au fur et à mesure que les ordres parviennent aux diverses unités. A 7 H, SCHAEFFER se présente et prend connaissance des conditions de la capitulation, qui sont dures mais humaines. Le texte prévoit l'internement des officiers et des hommes, qui conserveront leurs paquetages, des soins appropriés pour les blessés, la remise des armes, l'interdiction de toute destruction et le déminage par les troupes allemandes des zones qu'elles ont minées. L'article 7 et dernier reconnaît que la 244° division s'est vaillamment comportée et qu'en conséquence le général SCHAEFFER pourra conserver ses armes personnelles. Les signatures sont apposées à 8 heures.

Cependant le fortin du Racati tenait encore. L'officier qui le commandait avait refusé de se rendre aux F.F.I. Il fallut le conduire au quartier général pour le convaincre que la capitulation générale était bel et bien signée.

 

La journée du 28 août

Cette journée du 28 août restera dans les annales de la deuxième guerre mondiale, comme l'une des plus glorieuses pour nos armes et des plus coûteuses pour l'ennemi.

Tandis que les deux grands ports de la Méditerranée se trouvent ainsi libérés à une date inespérée, nos troupes faisaient de nombreux prisonniers et s'emparaient d'un matériel considérable. L'ennemi ayant compris qu'il était désormais inutile d'envoyer des renforts vers le sud, le gros de la XIX° Armée quittait la Provence par le défilé de Donzère et refluait vers le nord. Mais les Américains, ayant accompli un vaste mouvement tournant par la Drôme et la vallée de l'Isère, surgissaient bientôt sur la droite des Allemands, coupant la route de la retraite. L'aviation apparut de son coté dans le ciel, s'acharnant sur les ponts et les voies de chemin de fer, mitraillant les routes et causant partout de graves dommages.

L'artillerie pilonnait sans relâche l'ennemi, coincé dans cette véritable nasse, et tous ceux qui ont vu le spectacle n'oublieront jamais l'inextricable enchevêtrement d'armes, de camions, de voitures et de matériels de toute sorte qui encombreront pendant près d'un mois la vallée du Rhône sur une longueur de 30 kilomètres. L'ennemi devait perdre à cet endroit 10.000 tués et de nombreux prisonniers.

Au treizième jour du débarquement, la campagne de Provence était terminée. Cent mille hommes avaient été mis hors de combat et les conséquences de cette victoire étaient immenses, car on peut imaginer combien l'évolution des opérations eût été différente, si les garnisons de Marseille et de Toulon s'étaient enkystées, comme ce fut le cas pour les ports de l'Atlantique.

Ce résultat avait été obtenu avec les deux tiers d'une division, puisque le reste n'avait pas eu le temps d'être débarqué. Il avait été rendu possible, pour une grande part, grâce au soutien des F.F.I., qui, infiniment mieux organisés en zone sud qu'en zone nord, avaient apporté à l'armée régulière une aide aussi courageuse qu'efficace.

Certes les politiciens venus à la suite de cette petite armée de soldats sans uniforme l'ont frustrée de ce prestige aux yeux d'une grande partie de la population. C'est pourquoi nous devons, au nom de la Résistance, les renier, comme le fait aujourd'hui, de plus en plus ouvertement, le général de GAULLE.

En tous cas, au lendemain de la bataille, tous étaient d'accord, civils ou militaires, pour leur rendre hommage. Aux cotés de notre armée coloniale, qui s'était révélée une fois encore, comme l'une des meilleures du monde, malgré la faiblesse de ses effectifs, les F.F.I de Provence ont tenu une place que les commentateurs militaires ont qualifiée de "glorieuse et fraternelle". Leurs pertes n'ont pas été moins lourdes que celles de leurs frères d'armes et grâce à eux, la guerre moderne a retrouvé un caractère plus humain, les qualités d'intelligence, de ruse et d'héroïsme prenant le pas sur la quantité et les performances du matériel. Nous l'avons souligné, et il ne faut pas craindre de le répéter : c'est avec des effectifs quatre fois inférieurs à ceux des Allemands, et avec un équipement des plus sommaire, que cette brillante épopée a été réalisée.

Quelles que soient nos misères présentes, la France a su témoigner ici, plus que partout ailleurs, des vertus qui étaient les siennes et qui lui donnent le droit de parler aussi haut que les autres dans les conférences internationales. Seuls le carburant et les munitions qu'on leur refusa empêchèrent nos soldats d'atteindre le Rhin au lendemain de ces premiers exploits. C'est un fait que nous ne devons pas cesser de nous répéter en attendant que les historiens le proclament à leur tour, ce qu'ils ne manqueront pas de faire lorsque nous nous serons débarrassés du panier de crabes actuel et que nous aurons réalisé notre seconde libération en portant au pouvoir des hommes dignes de nous représenter.

 

La bataille de Provence doit être la lumière et le réconfort de ceux qui doutent de l'avenir. Pour qu'elle soit complète, il nous restera, après avoir réappris à nous battre, de réapprendre à voter.

 

Certes, comme le faisait l'occupant avec ses garnisons, le monde des politiciens, avec son inqualifiable loi sur la presse, a tenté de nous rendre passifs et dociles. Mais nous savons que même avec de faibles armes, les cœurs nobles ne doivent jamais considérer la partie comme perdue. Peu à peu les oligarchies partisanes montrent leur vrai visage et l'on voit ressurgir les irréductibles divergences qui empêchent les diverses factions de subordonner leurs intérêts à ceux de la nation. Seule la crainte de l'électeur, leur ennemi commun, est capable de les rapprocher à certains moments dans d'inavouables complicités.

Demain nous aurons en main un bulletin de vote. Souvenons-nous alors de la bataille de Provence et que ce bulletin soit l'arme qui nous permettra d'achever notre libération.

 

Louis GINIES

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