| La 2ème Guerre Mondiale
 

2me D.B. LE TERME DE LA CHEVAUCHÉE :
BERCHTESGADEN

   
    
  CAMPAGNE d'Allemagne : MAI 1945
par Jean RAISON, Aspirant à la 3lme Bie
du XI/ 64 R.A.D.B.
  BERCHTESGADEN
   
 

n prenant KOUFRA, une oasis du désert Libyen le 1er Mars 41, le Général LECLERC avait remporté la première victoire Française de la

  2ème guerre mondiale après la défaite de 1940.
   
  Débarquant en FRANCE le 1er Août 1944 à la tête de la 2me DB, il devait, après avoir libéré ALENCON, PARIS et STRASBOURG, terminer la guerre en ALLEMAGNE en entrant le 4 MAI 1945, avec sa Division, à BERCHTESGADEN, ce haut lieu du nazisme.
Le Capitaine Laurent TOUYERAS, commandant la 3lme Batterie du XI/64 RADB, fut le premier à pénétrer, avec son seul chauffeur, le Brigadier François BORG, dans 1'OBERSALZBERG où se trouvait le BERGHOF, la résidence de HITLER.
Le Capitaine TOUYERAS eut l'honneur de recevoir du Général LECLERC l'ordre de hisser nos couleurs sur le Nid d'Aigle du Führer, ce qu'il fit le 5 MAI 45.
   
    
   
  1. / DU RHIN AU DANUBE.
  Après les opérations menées en ALSACE et en LORRAINE, la 2me DB est envoyée début MARS 1945 au repos dans la région de CHATEAUROUX.
L'armée rouge a alors atteint l'ODER. A YALTA, trois semaines auparavant, l'avenir politique de l'EUROPE s'est dessiné sans la FRANCE. Il devient clair que les Alliés doivent progresser rapidement à l'Est du RHIN s'ils veulent équilibrer les partages politiques qui se préparent.
Le repos de la Division est rapidement perçu comme une pénitence. Le Général LECLERC intervient inlassablement à tous les échelons pour être envoyé en ALLEMAGNE.
Ainsi que le rappelle le Général de BOISSIEU dans son ouvrage 'POUR COMBATTRE AVEC de GAULLE', le Général PATTON avait dit, après STRASBOURG " Ah! si LECLERC était Américain, je lui confierais le commandement d'un Corps d'Armée à base de blindés et il serait capable d'aller à BERLIN avant les Russes.'

Une opération coûteuse et apparemment inutile ayant pour but de libérer ROYAN et d'assurer ainsi le dégagement du port de BORDEAUX est décidée par le Haut Commandement. Elle doit être soutenue par une partie importante des unités de la 2me DB. Le Général LECLERC ne peut que recevoir l'assurance de participer à la Campagne d'ALLEMAGNE engagée le 1er Avril 1945, aussitôt après la fin de cette opération.
Commencée le 14 AVRIL 45, l'opération ROYAN est terminée le 18 AVRIL. Le 22 AVRIL, le Général LECLERC reçoit enfin l'ordre tant réclamé, il doit rejoindre la 7me Armée Américaine, les Russes ont traversé l'ODER le 16 et démarré leur offensive sur BERLIN. La lère Armée Française vient de dépasser STUTTGART.

Le Général LECLERC passe immédiatement le Rhin et se rend chez le Général PATCH, commandant la 7ème Armée Américaine. Un Groupement Tactique manquant à la 12me DB.US, le Général LECLERC profite de l'occasion pour proposer de mettre le GTV - Groupement Tactique V.- dont les premiers éléments viennent d'arriver, sous les ordres de cette 12me DB.US.

Elle se trouve à la droite du XXIème Corps d'Armée dont l'objectif sera SALZBOURG. Cette proposition acceptée, le GTV passe le DANUBE à DILLINGEN le 29 AVRIL 1945 ( les autres éléments de la 2ème DB, étalés sur 1.200 Kms entre COGNAC et le DANUBE rejoignent à marches forcées) marche direction SSE puis plein Est à partir de PENZBERG - BAD TOLZ, il rencontre peu de difficultés en dehors des coupures, barrages, abattis d'arbres, ponts détruits et de quelques fanatiques que nos éléments réduisent assez facilement en subissant, hélas, encore des pertes.
Nous sommes tous frappés par l'étendue des destructions dans les villes que nous traversons,-les campagnes étant relativement épargnées- par ces rencontres de prisonniers libérés de toutes nationalités, par ces premiers déportés en tenue rayée dont nous n'apprendrons que plus tard les conditions de détention, par ces drapeaux blancs enfin.
   
    
   
  II. / BERCHTESGADEN
 

Affectée à une autre mission, la 12me DB.US s'arrête le 2 MAI. Le Général LECLERC reprend alors le commandement de ses unités avec BERCHTESGADEN comme objectif.

Si les Russes sont devenus maîtres de ce lieu symbolique qu'est BERLIN, le 2 MAI précisément, le Général LECLERC, grâce à sa ténacité, ses initiatives, son sens du terrain, grâce aussi au moral et aux compétences de tous ceux qu'il entraînait, réussira ce tour de force d'entrer, à son tour, 48h. après la prise de BERLIN, dans cet autre lieu symbolique qu'est BERCHTESGADEN, le 4 MAI 1945.
Le 3 MAI, la 2ème DB - le GTV- et la 3ème DI.US roulent en parallèle, toujours vers l'EST, sur les deux voies de l'autoroute MUNICH-SALZBOURG, rejointe après MIESBACH. Des milliers de prisonniers Allemands en sens inverse sur les bas cotés...
Dans la nuit du 3 au 4 MAI, le GTV appuie sur la droite, la 3me DI.US à sa gauche. Ses trois Sous Groupements se dirigent vers l'objectif BERCHTESGADEN par les trois itinéraires naturels possibles : à droite, au SUD le S/Gpmt. S - SARRAZAC - et l'Escadron DA passant par INZELL et l'ALPENSTRASSE, talonnés de près par la fameuse lOlème AIRBORNE Américaine, à gauche au NORD, le S/Gpmt D - DELPIERRE - rejoignant la route SALZBOURG - BERCHTESGADEN, au Centre le S/Gpmt B - BARBOTEU - traversant la SAALACH au NE de BAD REICHENHALL sur un passage aménagé par les Américains, puis cette ville et arrivant premier des Trois S/Gpmt, vers 16h. dans la ville même de BERCHTESGADEN, précédé de très peu par la 3ème DI.US.

BERCHTESGADEN comporte cependant 3 niveaux, séparés en altitude a environ 600m la ville elle-même, une agréable station de montagne, à environ 900m, 1'OBERSALZBERG, le sanctuaire nazi, le quartier résidentiel d'HITLER et des hauts dignitaires du régime avec aussi les casernes SS et d'extraordinaires installations souterraines très étendues et perfectionnées, HITLER s'y rendait régulièrement depuis 1928 et y a pris nombre de ses décisions, un dernier conseil s'y était tenu le 22 AVRIL... à plus de 1.800m, le KEHLSTEIN ou Nid d'Aigle ou Maison de thé du FUHRER.

Nous n'avions, en fait, la 3ème DI.US et le S/Gpmt BARBOTEL, atteint que le premier niveau. Les Américains s'y sont arrêtés, comme si la ligne d'arrivée avait été franchie, n'accédant que bien plus tard aux deux autres niveaux et après les Français grâce à l'initiative du Capitaine TOUYERAS.

Le Capitaine TOUYERAS avait en effet une idée de la disposition des lieux. Alors Aspirant, Officier Observateur de la 3lème Batterie du XI/64 RADB qu'il commandait, j'ai été mêlé de près à ses actions des 4 et 5 MAI 1945.
Dans la nuit du 3 au 4 MAI, alors que nous roulions avec les éléments de tête du S/Gpmt BARBOTEU auquel nous appartenions et que nous quittions 1'autoroute à STAUFENECK pour nous diriger vers notre objectif, mon Capitaine m'a raconté qu'il était déjà passé par BERCHTESGADEN.
Fait prisonnier le 7 JUILLET 1940 - bien après l'armistice de Juin 40 - dans un ouvrage de la ligne MAGINOT, il avait traversé BERCHTESGADEN le ll JUILLET 1940 dans un train de prisonniers se dirigeant vers un Oflag d'AUTRICHE. Pour dérider ses camarades, il leur avait dit: "Peut être reviendrons-nous ici un jour en vainqueurs ! !'. Réussissant, à sa seconde tentative, à s'évader en AOUT 1941 de cet Oflag, il était affecté à une unité d'Artillerie au MAROC, puis, deux ans plus tard à la 2ème DB dès sa formation. Eh bien, concluait-il, en reprenant la phrase lancée près de 5 ans auparavant, nous y voilà, c'est ce que nous sommes en train de faire...

Vers 16h30, notre batterie bloquée devant la SAALACH, ne nous ayant pas encore rejoints, le Capitaine TOUYERAS, avec ce souvenir en tête, demande au Lt.-Colonel de GUILLEBON, Commandant le GTV, l'autorisation de se rendre à l'OBERSALZBERG, lui disant qu'il était passé par là dans un train de prisonniers et que cela lui ferait plaisir - la voie de chemin de fer empruntée par le train de prisonniers du Cap. TOUYERAS en 1940 passe à environ 1.500m au NO de 1'OBERSALZBERG. En lui donnant son accord, le Lt-Colonel de GUILLEBON lui exprime cependant ses doutes quant à la possibilité de monter à l'OBERSALZBERG, les Américains devant être sur place.

La Batterie, sous la conduite du Lieutenant BOURELY et de son adjoint l'Aspirant NUBLAT, franchira la SAALACH et arrivera dans la soirée à la gare de BERCHTESGADEN, au complet, ce qui est à signaler tout spécialement, les pauses et vitesses n'ayant guère été respectées, le Général LECLERC bousculant ferme tout le monde, même pendant les pleins ainsi que l'a expérimenté le Lt. BOURELY. Deux surprises l'attendent : la première, celle de découvrir le train de GOERING parti des environs de BERLIN où se trouve sa propriété KARINHALL, et parvenu à destination malgré le chaos dans lequel se trouve le système ferroviaire allemand, merveille de la discipline, de 1'exécution des ordres donnés ! Ce train est chargé des trésors "récoltés" dans toute l'EUROPE, que la Police Militaire viendra garder très rapidement.
Ce train est aussi chargé de vivres, de vins fins et d'alcools qui rejoindront très rapidement ordinaires et popotes... la seconde surprise est celle d'une autre découverte, de matériel ferroviaire également mais d'une nature toute différente puisqu'il s'agit d'un ensemble tout à fait extraordinaire se développant sur quelque 150 m2 de trains électriques miniatures et d'infrastructures adaptées, avec postes de contrôle, ensemble trouvé dans le grenier de la gare, ensemble auquel se sont intéressés ceux qui l'ont découvert...

   
    
   
  III. L'OBERSALZBERG.
LE CAPITAINE TOUYERAS ET LE BRIGADIER BORG Y ARRIVENT LES PREMIERS.
  Sans perdre de temps, aussitôt l'autorisation donnée, le Capitaine TOUYERAS prend le volant de sa Jeep "FRANCE", son chauffeur François BORG, un Français de TUNISIE, engagé volontaire aux F.F.L. (FORCES FRANCAISES LIBRES) deux ans auparavant à moins de 17 ans, derrière la mitrailleuse, grimpe vers 1'OBERSALZBERG par une route très sinueuse. Aucune trace d'une quelconque présence Américaine.
Le Capitaine TOUYERAS et le Brigadier BORG qui lui fait totale confiance poursuivent leur montée. Ils finissent par rencontrer une colonne d'une trentaine d'HITLERJUGEND en descente vers BERCHTESGADEN. Ils leur font jeter leurs armes dans le ravin et, après avoir appris "qu'il n'y a personne la haut" leur font poursuivre leur marche vers BERCHTESGADEN où ils sont attendus.. Le Capitaine et François BORG n'hésitent pas, l'enjeu est trop important : pénétrer dans le coeur même du repaire d'HITLER à BERCHTESGADEM et atteindre ainsi pleinement l'objectif fixé. Ils reprennent leur montée.
Arrivés à la porte d'entrée, ils s'annoncent par deux rafales. Un soldat allemand apparaît brandissant un immense drapeau blanc et portant un brassard "NOTHILFE". Le Capitaine TOUYERAS le fait asseoir sur le capot de la Jeep et arrive ainsi au poste de garde. Il y fait faire l'appel par un Feldwebel, des 45 hommes qui s'y trouvent, rangés, comme au cordeau, remarquera t'il, sur deux rangs, des SS qui, craignant le pire, ont échangé leurs insignes contre des brassards "NOTHILFE"...

Le Capitaine TOUYERAS ne s'attarde pas. Après s'être fait montrer la maison d'HITLER, le BERGHOF, qui prend feu sous ses yeux, - nous apprendrons par la suite que les SS avant de s'enfuir avaient organisé un certain nombre de foyers d'incendie dans les ruines laissées par un bombardement allié quelques jours auparavant -, il appelle le Lt. Colonel de GUILLEBON indiquant qu'il était seul, s'ennuyait et demandait du renfort. Il reçoit en réponse, l'ordre de venir chercher la Section MESSIAH, ordre confirmé malgré la présence des "pensionnaires" qu'il évoque. Comptant sur l'autorité qu'il avait prise, il rend, avant de descendre chercher cette Section, le Feldwebel responsable sur sa vie de ses camarades. Autre merveille de la discipline, il n'en manquera pas un lorsqu'il reviendra 1h30 plus tard avec la section MESSIAH du 3me R.M.T. ( Régiment de Marche du TCHAD ).

J'avais retransmis cet appel au Lt Colonel TRANIE commandant notre Groupe d'Artillerie, le XI/64 RADB, dépendant du GTV. Le Lt. Colonel TRANIE est venu me prendre aussitôt et, à notre tour, nous montons à l'OBERSALZBERG. La nuit tombait, l'endroit était sinistre, en ruine à la suite du bombardement allié du 24 AVRIL, désert avec quelques lueurs d'incendie ici et là. Nous avions une vision apocalyptique, à l'image de toutes les horreurs et misères provoquées par ces nazis maintenant en fuite et dont leur maître HITLER, en déclenchant la 2ème Guerre mondiale avait voulu faire l'histoire pour mille ans...
Nous jetons un coup d'oeil dans ce qui reste du BERGHOF et d'une villa voisine et quittons 1'OBERSALZBERG. Un véhicule Américain de reconnaissance nous croise de trop près, sans s'arrêter, endommageant ainsi l'aile de notre propre véhicule.
A la seconde descente du Capitaine TOUYERAS, tous phares allumés, fort heureusement, un groupe Américain de chars et d'infanterie en montée arrêtera la Jeep "FRANCE" dont les deux occupants se retrouveront, sans avoir pu faire un seul geste, l'un avec le canon d'un PM sur le ventre, l'autre avec celui d'un Colt sur la tempe. Cela nécessitera quelques explications et provoquera stupeur et mécontentement de ceux qui les recevront.
   
    
   
  IV. LES COULEURS FRANCAISES HISSEES
AU NID D'AIGLE.
KEHLSTEIN. LE 5 MAI 1945 à 17 H
  Le lendemain matin 5 MAI, à BERCHTESGADEN, le Cap. TOUYERAS ainsi qu'il le formulera, a d'abord "droit aux compliments du Général LECLERC". Le Général lui demande de le conduire à 1'OBERSALZBERG dans sa Jeep "FRANCE", le Brigadier BORG au volant, puis une fois arrivé, après avoir jeté un regard sur ce qui restait du sanctuaire nazi, d'aller hisser nos couleurs au NID d'AIGLE, le faisant escorter par un groupe du III R.M.T.
J'étais, à ce moment, aux cotés de mon Capitaine et c'est le Lt Colonel BARBOTEU, commandant notre S/Gpmt, qui m'a remis le drapeau, provenant du CAIRE m'a-t-il précisé, que le Capitaine TOUYERAS a fixé avec mon aide à 17h, en travers d'une des baies du NID d'AIGLE.

Cette demande du Général LECLERC était ainsi un honneur rendu à celui qui s'est acquis le 4 MAI 1945, l'honneur justifié d'accéder le premier à la demeure d'Adolf HITLER de 1'OBERSALZBERG, y devançant d'une heure, avec sa seule jeep, nos premiers éléments, ainsi que l'indique sa dernière citation, à l'ordre de l'Armée, au titre de la 2ème DB.
C'était un honneur rendu "au Capitaine TOUYERAS, le gagnant de la Course " pour reprendre les termes de la dédicace portée le 30 JUILLET 1945 par le Général LECLERC sur le livre "La 2me Division Blindée " qui lui a été destiné.

Partis en fin de matinée à une quinzaine dont un groupe de la 12me Cie du III R.M.T. ainsi qu'un correspondant de guerre et trois opérateurs du Service Cinématographique de l'Armée, nous avons mis un peu plus de cinq heures de marche pour parvenir au Nid d'Aigle, dans une neige de plus en plus épaisse. Le Capitaine TOUYERAS avait pris les services du Chef de la sécurité de 1'OBERSALZBERG. En fonction de ce qui s'était passé la veille, nous ne nous attendions guère à quelque résistance au Nid d'Aigle. Nous avions cependant à assurer la sécurité, en particulier lors de la montée hors piste que nous avions à considérer. Le chemin d'accès s'arrêtait en effet à l'entrée d'un ascenseur se situant à un peu plus de 1.700m. alors que le Nid d'Aigle culminait à 1.834 mètres. Il n'était pas question de prendre cet ascenseur, cette entrée étant obstruée et pouvant, de plus, être piégée.

Nous sommes entrés par l'une des fenêtres de la Maison de thé du Führer, une construction faisant penser à un observatoire, comportant en particulier une grande salle à manger, des salons, une vaste salle de séjour pourvue de grandes baies donnant sur des paysages magnifiques, sur le KONIGSEE notamment, d'un glauque tranchant sur le blanc lumineux des sommets enneigés l'entourant, en contraste très symbolique avec le paysage que nous avions vu la veille au soir à l'OBERSALZBERG : la lumière et le vert de l'espérance succédant aux ténèbres et aux rougeoiements des incendies...
Pour le Capitaine TOUYERAS et moi-même, hisser nos couleurs au sommet du Nid d'Aigle a été un moment qui nous a marqués très profondément. En y pensant cinquante ans après, c'était un moment pendant lequel nous avons eu l'honneur de représenter l'ensemble des nôtres, morts ou vivants un moment rendu possible par celui qui nous avait rassemblés au service d'une même mission, le GENERAL LECLERC.
   
  Jean RAISON 21 AVRIL 1995