Sous le régime de Vichy depuis le 12
février 1942, je me trouvais en service à la Guadeloupe—
Saint-Claude — à la compagnie d’Infanterie Coloniale de la
Guadeloupe (C.I.C.G.), comme sous-officier sergent et cherchais
discrètement à rejoindre l’île anglaise de la Dominique pour me
mettre à la disposition du Général De Gaulle afin de poursuivre la
lutte contre l’Allemagne nazie.
Je réussis à me faire désigner par
le Commandant de la C.I.C.G. de Saint-Claude comme chef de poste au Fort
Napoléon à l’Ile des Saintes. Il y avait plus de possibilités de
rejoindre de cet endroit l’Ile de Dominique que de Basse-Terre. Le
Fort Napoléon était destiné, à cette époque, à faire surveiller
par les gendarmes des Saintes les guadeloupéens qui avaient été pris
lors d’une tentative d’évasion de la Guadeloupe pour rejoindre l’Ile
de la Dominique. Ma mission au fort consistait à m’occuper uniquement
de l’administration et du ravitaillement de la section qui était sous
mes ordres; mais j’étais étroitement surveillé et contrôlé par la
Gendarmerie des Saintes qui avait toute autorité au Fort Napoléon.
En défiant la surveillance des
gendarmes qui connaissaient bien mes idées gaullistes, et après de
nombreuses tractations discrètes avec les pécheurs de l’île, je
réussis en payant à trouver un pécheur-passeur disposé à me
transporter à l’Ile de la Dominique avec son bateau à voiles de huit
mètres. Un accord entre lui et moi fut verbalement conclu pour mon
transport dans la nuit du 20 au 21 mai 1943. Je lui versais par avance
la somme de 35.000 Fr. de l’époque.
Le soir du jour J —20 mai— je
bouclais fiévreusement mes valises et demandais, vers 21h30, à huit
soldats en qui j’avais entière confiance s’ils voulaient m’aider
à transporter du Fort au village de Terre du Haut mes valises remplies
de quelques vêtements, de documents relatifs à l’installation et à
l’organisation du Fort Napoléon ainsi que de deux pistolets
mitrailleurs et de deux revolvers avec leurs munitions. Ces huit soldats
ont répondu favorablement à mon appel en me disant
" Sergent, vous partez à la Dominique et nous voulons partir
avec vous ". Je ne pouvais faire mieux que d’accepter à
condition que le pêcheur-passeur fût d’accord.
En trompant la surveillance du
gendarme de permanence, ce 20 mai, vers 21h45, je descendis du Fort vers
le village de Terre du Haut avec mes huit volontaires et complices pour
rejoindre l’endroit du rendez-vous, au bord de la mer. Nous
traversâmes le village, passâmes devant la Gendarmerie, courant le
risque d’être repérés et arrêtés et de nous retrouver en prison
au Fort. Heureusement nous passâmes tous, sans un mot, faisant le moins
de bruit possible, sans éveiller l’attention du gendarme en faction,
et nous retrouvâmes à l’endroit du rivage que m’avait indiqué le
pêcheur. Il nous attendait. Loyal, il ne m’avait pas dénoncé à la
Gendarmerie et mes dernières craintes de me voir reprendre le chemin du
retour, menottes aux poings, s’envolèrent.
Le pêcheur, m’apercevant dans l’ombre
avec mes huit bonshommes, leva les bras au ciel. " Nous
allons sombrer en mer des Caraïbes à dix hommes sur une barque de huit
mètres de long " et ne voulut plus partir. Après un bon
quart d’heure de palabres, il accepta enfin de nous prendre tous les
neuf à bord. Pour cela je lui avais proposé de lui remettre encore
tout l’argent qui me restait, environ 10.000 fr. Le risque était trop
grand pour reculer. Lorsqu’il eut accepté, je lui remis la somme. Ce
petit voyage lui rapportait 45.000 fr.
Allègrement nous nous sommes mis à
pousser la barque vers la mer, nous sommes montés, bien serrés les uns
contre les autres, l’eau arrivait à 20 cm environ du bord. Mais nous
étions trop heureux de partir pour y penser.
Nous nous sommes éloignés doucement du
rivage à la rame, puis ensuite un peu au large, la voile fut hissée.
Heureusement il n’y avait que peu de vent et pas de grosses vagues pour
nous faire chavirer. Ce qui ne nous empêchait pas d’écoper en
permanence.
Le voyage en mer dura toute la nuit et
toute la matinée du lendemain. Nous arrivâmes vers 15h le 21 mai, tout
trempés et transis, à l’Ile de la Dominique où je me présentai aux
autorités anglaises, très heureuses de nous accueillir avec armes et
documents. Là, nous avons tous été habillés de vêtements secs et nous
avons tous contracté, immédiatement, un engagement pour la durée de la
guerre dans les Forces Françaises Libres aux ordres du Général De
Gaulle.
Ensuite je fus chargé du commandement
du détachement de troupe formé à 1’île de la Dominique. Plus tard
nous avons rejoint l’Amérique, via Cuba et les îles des Caraïbes.
Après un intense entraînement en
Amérique, à Fort-Dix dans le New-Jersey, nous sommes repartis en convoi
sur l’Atlantique vers l’Afrique et nous avons participé aux campagnes
de Tunisie, d’Italie et de France au 2lème groupe de D.C.A. antillais.