| La 2ème Guerre Mondiale
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AVEC L'ALSACE EN GUERRE 

1940- 1944

   
    
   
 

 INTRODUCTION

J’ai toujours aimé l‘Alsace et la Lorraine. C’est une affection qui découle peut-être de mes origines lorraines lointaines, qui remonte à mes années d’enfance dont le souvenir est enrichi des récits d’un grand-père mêlé aux
vicissitudes de la guerre de 1870, que mon instruction et mon éducation n’ont fait que fortifier.

De Longwy, où je résidais vers 1909, je vins souvent à Metz, à Strasbourg, à Colmar, quelques fois aussi dans l’Altreich.. Touriste curieux, je me plaisais à évoquer le passé, très sensible encore, malgré l’exhibition trop éclatante
de la force militaire prussienne.

Après l’armistice de 1918, j’ai eu la fierté et la joie, parmi les premières troupes d’occupation, de servir en Alsace. Dix mois des plus intéressants pour qui voit et réfléchit. J’ai gardé l’inoubliable souvenir de ces manifestations
d’allégresse nationale qui ont marqué le retour de nos chères provinces à la France.

Puis, rapproché par le temps du terme de ma carrière, j’obtins en janvier 1938 d’être désigné comme Directeur de la Banque de France à Strasbourg et pris mes fonctions peu après. J’allais y être mêlé aux violents remous, plus
sensibles à la frontière, que suscitait en Europe la mégalomanie du fou qui régnait à Berlin et se glorifiait d’avoir arraché l’Allemagne au chaos : Hitler, qui devait être l’idole de son peuple fanatisé, après l’annexion de l’Autriche
et de la Tchécoslovaquie, et les premiers grands succès de la seconde guerre mondiale, Hitler, qui devait être renié et honni par ce même peuple, lors des revers, quelques années plus tard.

Mais la vague de barbarie Nationale-Socialiste nous avait, hélas ! submergés.

Mes fonctions et les événements m’ont mis en relations avec des milieux alsaciens très divers.

Evacué de Strasbourg le 31 août 1939, replié au Mùllerhof près d’Urmatt, parti le 13 juin 1940 pour répondre à un ordre militaire de " levée en masse ", je suis revenu en Alsace un mois après, et ai été, seul fonctionnaire de
l’intérieur, maintenu à Strasbourg jusqu’au 15 septembre 1943. Je fus alors arrêté et emprisonné à Kehl.



J’ai donc vécu quarante mois de l’annexion de fait de nos trois départements de l’Est, dans des conditions un peu exceptionnelles. Dans le cadre de ma mission. et même en dehors, j’y ai travaillé, au mieux je peux écrire, à la
défense de nos intérêts moraux et matériels. J’ai vu fonctionner, à pleine puissance, l’infernale machine nazie ; j’ai senti, en frémissant, sa pression exercée sur le coeur de nos compatriotes; j’ai été le témoin de leur opposition
opiniâtre.

Cette mission, qui comportait pour moi danger et sacrifice, je n’aurais pas songé à la poursuivre dans une province ralliée à ses maîtres provisoires, mais j’ai puisé au spectacle de cette résistance, au contact de tant de fidélités,
le plus tonique des réconforts pour prolonger mon séjour et persévérer dans ma tâche. Comment cette activité est-elle restée secrète en ces temps de gestapo souveraine ? Je le dois à la discrétion des nombreux amis qui m’ont
fréquenté ou reçu, que la police a trouvé "ignorants ". Je leur garde reconnaissance de ce silence.

Les observations quotidiennes que je relevais sur mon journal ont, par un souci de sécurité peut-être excessif, été détruites ou livrées à l’occupant, et celui-ci n’a pas songé à me les restituer! Je le regrette, car leur publication
intégrale m’aurait permis de faire revivre par le menu ces années amères, les épisodes successifs de cette oppression, comme aussi les sursauts de l’émouvante défense des Alsaciens et des Lorrains.

Une partie seulement des nombreux rapports que j’ai adressés régulièrement à M. de BOISANGER, Gouverneur de la Banque de France, Président de la Délégation économique de la Commission d’Armistice de Wiesbaden, a
été sauvée et forme avec le rappel de quelques souvenirs, la matière de ce livre, comme elle justifiera, s’il en est besoin, sa publication.



M. de BOISANGER voulait bien attacher du prix à cette documentation régulière et me soutenir de ses encouragements. Je veux écrire ici la gratitude que je lui garde.



La Délégation économique de Wiesbaden, qu’il présidait, et la Délégation militaire à la tète de laquelle les Généraux HUNTZIGER, DOYEN, BEYNET et BERARD se sont succédés, ont pu, dûment informées, opposer
courageusement à la Force brutale, le rappel du Droit.



On trouvera in-fine quelques-unes de leurs nombreuses protestations. Leur généreux effort, peu connu de nos compatriotes, aurait gagné à trouver à Vichy l’écho que tous attendaient. Mais Vichy, intimidé, s’est tu... Nul doute
qu’un Gouvernement moins timoré aurait pu dire, sinon faire, davantage



Je ne suis pas un écrivain : une oeuvre littéraire n’est pas mon but. J’ai tenu simplement et honnêtement à rapporter, après l’avoir vue et entendue, la vérité sur ces années 40-43 vécues à Strasbourg, à attester que, tandis que
nous étions sous la botte allemande, l’âme alsacienne-lorraine restait pure et gardait intacte sa foi dans les destins de la France, que cette certitude de la restauration française, c’était notre raison même de vivre.

Je souhaite que, telles quelles, malgré leurs imperfections trop réelles, ces pages de souvenirs et de témoignages apportent, en deçà des Vosges les informations nécessaires, et à tous mes amis d’Alsace et de Lorraine, la
satisfaction de se voir confirmer là que mon coeur a battu à l’unisson du leur durant leurs pires épreuves.

Paris, le 25 août 1944. R. C.


Paris, le 3 septembre 1944.

Monsieur G. R. CLEMENT

Directeur de la Banque de France

de STRASBOURG.



Mon cher Directeur

J’ai eu la satisfaction d’avoir pendant ces quatre années d’occupation, sans relâche

fait tous mes efforts pour résister et aider mes concitoyens à résister à l’oppression

allemande. Cela vous le savez.

J’ai suivi avec passion la lutte que vous avez poursuivie pour maintenir un peu de

drapeau français en Alsace, dénonçant les exactions des envahisseurs, décelant leurs

visées sur l’âme et les biens de nos compatriotes.

Vous avez écrit là une des plus belles pages de l’histoire de la Banque de France.

J’espère que vous pourrez retrouver vos rapports et au besoin les reconstituer; il faut

que cette page soit rédigée et publiée.

Je vous prie de croire, mon cher Directeur, à mes sentiments très amicaux.

BOISANGER.



Le 3 septembre 1939, me rendant à Haguenau y replier notre bureau, j’ai traversé Strasbourg. Une étrange impression de silence vous frappe jusqu’au saisissement dans cette grande cité, jadis si animée, aujourd’hui vide, toutes
ses maisons fermées. Les rues sont désertes ; seuls les parcourent encore quelques gendarmes et douaniers du service de surveillance, des bandes de chiens inquiets et errants, des chats tristes et affamés, parfois des poules
en troupeaux ; épaves que l'exode de leurs maîtres rendent à la liberté et qui paraissent désemparées. chats tristes et affamés, parfois des poules en troupeaux...; épaves que l’exode de leurs maîtres a rendu à la liberté et qui
paraissent désemparées.
Je me suis attardé à Haguenau et rentre dans la nuit, tous phares allumés. Devant la gare de Strasbourg, d’impérieux coups de sifflet; ma voiture s’arrête. C’est sans doute, une fois encore, l’examen des laissez-passers ? En effet
surgit de l’ombre un gendarme gesticulant, au pur accent du Midi, qui m’interpelle : Qui êtes-vous ? Où allez-vous ?... Et vous roulez aux phares ? — Oui, je suis pressé. — Mais, vous n’y pensez pas; nous sommes en guerre !
— Bon, dis-je à mon chauffeur, mettez en code. — Non, Monsieur, pas de code. — Bien, mettez les lanternes. — Je tolère les lanternes, mais pensez, Monsieur, que " ça " peut tomber d’un instant à l’autre !
J’ai souri et remercié. La nuit est calme et aucun bruit de bataille sur le Rhin ne vient la troubler. Est-ce la veillée d’armes, toutefois ?
Les jours suivants, d’énormes convois de camions citernes se rendent au port du Rhin enlever les stocks d’essence entreposés. Que va-t-il se passer ? Quelques obus dans les réservoirs suffiraient à tout incendier; mais non,
les Boches, sur leur rive, regardent et ne bronchent pas.
L’hiver vint, très rude. La glace s’accumule sur les routes et, dans leurs cantonnements, les troupes vivent dans l’attente. C’est la période dite " de la drôle de guerre ", où l’ardeur nationale se congela.
Dans les villages du Rhin évacués, les habitants, revenus du Centre chercher des effets chauds, eurent trop souvent le poignant spectacle de leurs maisons pillées, parfois mises à sac par des unités françaises où le relâchement
de la discipline, né de l’inaction, semblait faire des progrès inquiétants.
Dans de trop nombreux cantonnements, on avait l’affligeant spectacle d’un laissez-aller complet. La plupart des officiers ne pensaient qu’à bien manger et bien boire (combien de voitures couraient les routes, jusqu’à Nancy et
Epinal y rechercher des bouteilles rares, des mets fins à ajouter à des menus que les ressources de l’intendance et du pays faisaient déjà trop copieux ?) On festoyait dans les popotes, on se couchait très tard après de joyeuses
soirées ; on ne se levait pas à l’aube ! !
Le soldat, non surveillé, en prenait à son aise.. Que de villages j’ai traversés où les chevaux, au piquet, non pansés, passaient à la belle étoile des nuits de froid très vif, mangeaient leur avoine jetée à même le sol. C’était
l’époque des parties de ballon et de la collecte des postes de radios, du braconnage du gibier et de la chasse au grand jour sans souci des propriétés...
Ce laissez-aller désolait, à juste titre, les Alsaciens. C’était dans certains éléments de l’armée un violent désir de jouissance, avant la bagarre qu’on sentait proche et à laquelle on se préparait mal.


Dans le nord de l’Alsace seulement, le Général Frère lance ses troupes à l’attaque et entretient leur condition physique et morale.


Le 16 avril 1940, pressentant la fin de ce calme trompeur et une offensive printanière, je crois le moment venu de mettre un terme à mon affectation spéciale et écris au Gouverneur, qui rejette ma demande.


Le 10 mai, l’Allemagne déclenche sa grande offensive : nos troupes, appelées tardivement, entrent en Belgique. Les premiers contacts, très violents, prennent de suite une mauvaise tournure pour nos armes ; ils font apparaître
notre infériorité écrasante en matériel : avions, chars, canons, camions nous manquent.


C’est le repli difficile sur la côte, tandis que la Meuse franchie à Sedan, la ligne Maginot tournée, l’ennemi s’avance rapidement. Des éléments mobiles des 4e et 5e armées sont retirés successivement d’Alsace et engagés en
renfort dans la bataille où les vides sont grands entre unités disloquées.


L’Alsace subit les premières attaques aériennes, auxquelles une maigre D.C.A. réplique assez mal. Nous assistons, en quelques jours, au départ vers les Vosges de 250.000 hommes qui ne se sont pas encore battus. Il ne reste
sur le Rhin et la ligne Maginot que les troupes de forteresse et quelques éléments, bien insuffisants, pour les intervalles. La situation est devenue très grave.


Le 13 juin, je suis à Lutzelhouse dans l’antichambre de M. V Préfet, quand celui-ci me prie d’entrer. J’ai voulu, me dit-il, que vous puissiez dire au revoir au Général B... que vous connaissez. J’aperçois en effet le Général
commandant la 5 armée qui s’apprête à prendre congé.

— Vous partez aussi, mon Général?

— Oui, je transporte mon P.C. dans la région de Vittel.

— La situation doit être devenue difficile, mais enfin, mon Général, si les Allemands essaient de glisser au pied des Vosges pour isoler l’Alsace, nous pouvons avec deux armées intactes, donner
un coup d’enfoncement dans leur flanc et peut-être changer le sort du Pays?

— Aucune réponse. — Gros soupir, puis le Général lève ses bras au ciel, va parler, hésite, et brusquement me tend la main : au revoir, mon cher Directeur.

Il est parti, reconduit par le Préfet. Le recul général de nos armées est peu rassurant et je reste mal impressionné de cette brève entrevue. — Les nouvelles sont-elles plus mauvaises ce soir,
demandai-je à M. V — Toujours pas bonnes. — Mais le Général B me paraît bien pessimiste ; je n’attendais pas de lui une déclaration de matamore " Vous allez voir ce que vous allez voir ! . . . mais
enfin, il lui reste des troupes fraîches, de l’artillerie . . . La 4e armée au sud est également intacte. . . Tout n’est pas perdu ?


Je devais penser bien souvent, depuis, à cet ultime entretien et au sort de ces deux armées d’Alsace faites, après quelques combats, prisonnières dans les Vosges sans avoir pu intervenir efficacement.

Il nous a manqué les moyens matériels, certes, mais peut-être aussi trop souvent cet enthousiasme, cette virilité, qui flottaient autour de nos drapeaux en 1914, cet esprit de sacrifice, cette soif de gloire, cette ambition génératrice
de talents qui alors entraînaient l’armée à des actions d’éclat ?

Comment cependant ne pas rendre hommage ici: aux troupes valeureuses qui s’opposèrent courageusement à l’avalanche, à nos chers Régiments d’Alsace, dont le 226ème R.I., régiment de Strasbourg (effectif : 70 %
d’Alsaciens) et le 172ème R.I., régiment du Bas-Rhin, qui ont veillé sur la ville évacuée, ont travaillé à sa protection et combattu jusqu’au bout ; aux autres unités qui ont magnifiquement lutté, même après l’armistice et ne se
sont rendues qu’avec les honneurs de la guerre !

Le 14 juin, je partis pour répondre à l’appel du Général commandant la 20ème Région, convoquant tous les hommes valides dans les dépôts les plus proches de leur résidence.

Je ne me doutais pas alors me mettre en route pour aller jusqu’aux Pyrénées ! Mes aventures, quoique nombreuses, ne furent pas remarquables et leur relation n’aurait pas sa place ici.

Les Allemands entrèrent à Strasbourg le 22 juin et l’Armistice fut signé le 25.

Le 5 août, sur ordre de M. le Gouverneur de réinstaller mes Comptoirs d’Alsace, je quittai Paris. Par Nancy, où la Kommandantur consentit à me viser favorablement mon ordre de mission, tout en spécifiant que Strasbourg était
ville allemande, je passai en Alsace. accompagné de notre Inspecteur M. M... A la nouvelle frontière, au Donon, visite de la douane allemande et de la Polizei. Je passe, après quelques explications. Au Müllerhof, où je m’arrête,
mes agents sont surpris de mon retour et heureux de ne plus se sentir isolés ; ils m’informent plus complètement de la situation. Les troupes allemandes auraient été accueillies, non comme des libérateurs ainsi qu’elles s’y
attendaient, mais portes et volets clos. Cette déception me fut confirmée plus tard. Les commerçants ont mis à l’abri une grande partie de leur stock, limité ou refusé la vente aux nouveaux venus dont la convoi tise est grande.
Les autorités ont bien expulsé les fonctionnaires originaires des autres départements, proscrit la langue, les écrits et les souvenirs français. promulgué des ordonnances d’exception. L’Alsace est rattachée au Gau de Bade, la
Lorraine à celui de Westmark.

Ma comptabilité est sous scellés, mon encaisse saisie et enlevée par le Payeur d’un corps d’année qui a combattu et occupé la vallée.

M. M... et moi nous rendons à Strasbourg voir le Gauleiter.

Pauvre Strasbourg ! quel changement : la vie reprend peu à peu, mais le spectacle des premiers excès des occupants me serre le coeur. Les plaques françaises des rues sont enlevées, les affiches grattées, les enseignes
barbouillées de noir ou arrachées... des équipes de jeunesses hitlériennes paraissent s’amuser énormément à ce travail.

M. E...., Directeur Généra1 de la Société Générale Alsacienne de Banque, veut bien nous accompagner à la Zivilverwaltung et nous servir d’interprète. Dans les bureaux de l’ancienne Préfecture, nous sommes annoncés par une
accorte Gretchen et reçus par M. le Ministre Président Kœhler, un Badois, jeune et souriant. M. Koehler ne cache pas sa surprise ; alors que tous les anciens fonctionnaires ont été expulsés, nous revenons ! Pourquoi faire ? —
Pour reprendre les paiements de l’Etat Français. —Que désirez-vous payer ? — Tout ce qui reste dû sur les engagements de l’Etat : les traitements des fonctionnaires, les pensions, la prime de démobilisation, les coupons de
rentes, les bons d’armement, le solde des marchés, des fournitures et des réquisitions de guerre. — Oh ! alors, vous aurez beaucoup à payer !.. . — J’ai 50 millions de francs dans ma voiture, c’est une première encaisse. Dès que
ce sera nécessaire, j’irai à Nancy chercher d’autres fonds...

M. Kœhler réfléchit et nous donne verbalement l’autorisation de rester. Seulement, dit-il, vous ne pourrez rentrer dans votre immeuble qui est occupé provisoirement par la Kommandantur et le sera ensuite par la
Reichskreditkasse. Les directeurs de celle-ci sont à Strasbourg; voyez avec eux, me dit-il, dans quelles conditions ils pourraient vous faire de la place.

Premier succès : nous restons. Les banques alsaciennes réouvertes nous offrent de suite une cordiale hospitalité, mais je préférerais rentrer dans notre immeuble. Les deux directeurs Peickert et Parchmann de la
Reichsbank ne sont pas à priori favorables à ma demande. Ils vont l’étudier. Le lendemain, ils me font connaître, avec beaucoup d’hésitation, qu’il leur est apparu que la cohabitation semblait devoir comporter
bien des inconvénients, mais que néanmoins si j’y tiens ... J’ai compris. Je remercie et renonce. D’ailleurs, nos clients seraient sans doute gênés de venir me trouver sous l’oeil de ces voisins : je préfère garder ma
liberté.

Grâce à l’obligeance de M. E..., nous nous installons rue Kuss dans l’ancien bureau A de la Ste. Gale. Als. de Banque. Je prends contact avec la Section financière de la Zivilverwaltung et obtiens du Conseiller
Seeger (de mon âge, ex-capitaine comme moi et comme moi ancien combattant d’Orient) diverses facilités ; je lui explique, ainsi qu’à Herr Schemmenau, qui va gérer la Trésorerie Générale, la nécessité de faire
revenir les Trésoriers qui doivent ordonnancer les ordres de paiement que nous honorons. Ces modalités, différentes de celles en vigueur dans le Reich, font l’objet de longues explications. Finalement ayant
compris, ils vont demander le retour des Trésoriers.

Ceux-ci, en effet, reviennent M. D. ... à Strasbourg, M. B.... à Colmar et mandatent, sans crédits délégués du Ministère, mais à charge d’en rendre compte.

Je reçois les instructions du Chef de la Zivilverwaltung concernant mon activité. Elles sont brèves, mais ont le mérite d’être écrites : qualité rare, car, par la suite, je dus me contenter d’avis verbaux.

Le Président de la Police de Strasbourg

Strasbourg , le 20 août 1940.



Monsieur le Directeur de la Banque de France STRASBOURG



Suivant les instructions du Chef de l’Administration civile — Service finances et économie — il n’y a aucune opposition à la reprise provisoire de l’activité de la Banque de France, aux conditions suivantes:

a) la Banque de France ne doit pas se montrer publiquement;

b) elle ne doit pas avoir à faire au public, mais travailler uniquement avec les banques.

Si un client a des avoirs à la Banque de France, on peut les virer à une banque..

c) la Banque de France ne peut en aucun cas recouvrer ses avoir

Je vous informe par la présente de cette décision.

Signé....

En somme si nous devions liquider, nous le faisions seuls et avec nos agents.

Mission douloureuse et délicate qui m’échoit et que j’allais poursuivre lentement mais bien attristé !

Mon appartement est sous séquestre. Quand la Kommandantur l’a évacué pour s’installer au Cercle militaire, j'obtiens l'autorisation d'entrer chez moi pour y prendre quelques livres de ma bibliothèque. Le séquestre me prévient
qu'on a dû enlever le linge et que la cave a été bue par les officiers.

Aviez-vous une bonne cave ? …1200 bouteilles de vins fins et alcools.

Alors riant, il s'esclaffe : Nous aussi, nous aimons le bon vin !

Oui, répliquai-je sèchement, mais mois le vin que je bois, je le paie.

Une brève visite chez moi m’apprit l’étendue du pillage dont j’avais été victime argenterie, tapis, tableaux, objets d’art ... avaient aussi disparu. Le Directeur de la Reichsbank, qui m’accompagnait, paraissait très gêné. Il s’en fut,
je crois, à la Kommandantur, réclamer.., et cette démarche l’honore, mais n’eut aucun succès.

De ce jour-là datent mes relations avec le Doktor Rupp, bon gros avocat badois, Président d’une société électrique à Carlsruhe, que ses services dans le Parti avaient, à défaut de compétence, fait charger des affaires de
banques et d’assurances en Alsace. J’ai toujours eu avec lui, je dois le dire, les plus cordiales et confiantes relations et sa bonne volonté manifeste a toujours tendu à faciliter mon service. Sans prétention, un peu bourru, il
répliquait à mes demandes : Ecrivez-moi, je ferai étudier cela; je ne suis pas banquier, moi, je suis électricien.

Le 8 août1940, une ordonnance du Gauleiter introduisait les prix allemands en Alsace ; — même initiative en Lorraine— Francs et marks valant 20 frs continuaient à circuler, les billets allemands émis étant ceux des
Reichskreditkassen.

Le 13 septembre, mon collègue, M. B... de Metz est expulsé ; je pense que mon tour ne tardera pas et m’en vais interroger la Zivilverwaltung ; me réserve-t-on le même sort ? J’aimerais le savoir afin de prendre mes dispositions.
Il est inutile que je me charge ici d’une forte encaisse si je dois être ainsi, sans préavis, expulsé ! Mes interlocuteurs protestent que telles ne sont pas leurs intentions, que nos rapports sont très faciles, qu’on apprécie ma
correction.. . mais que si des instructions venaient de Berlin à mon sujet, la Police devrait les exécuter.

Je suis fixé; je suis ici comme l’oiseau sur la branche.

Le 19 septembre, j’ai le grand plaisir de revoir M. V.... Préfet du Département, arrêté à Lutzelhouse par les Allemands, dès leur arrivée, et incarcéré outre-Rhin depuis.

Il me dit son aventure : on lui a demandé les noms des agents employés au contre-espionnage et ni lui, ni S..... le Commissaire de la Sûreté à Strasbourg, n’ont consenti à cette forfaiture. Tous deux ont été incarcérés, promenés
de prison en prison et soumis au régime des détenus de droit commun. Dans chaque prison, l’interrogatoire reprenait sur le même sujet. Excédé, M. V... répliquait : Si j’étais venu avec nos troupes ici, m’auriez-vous livré les
noms de vos indicateurs travaillant chez nous ? — Non, alors laissez-moi tranquille.

Les démarches du Gouvernement les ont enfin fait libérer tous deux. S.... serait passé voilà huit jours. Des Strasbourgeois croyaient bien l’avoir vu et m’en avaient informé, mais j’étais resté incrédule. C’était exact.

M. V.... a connu, comme onzième prison, celle de la rue du Fil à Strasbourg. A son arrivée, le gardien-chef l’a reconnu et s’est exclamé : Vous ici, Monsieur le Préfet ! Et la cellule de Napoléon III est occupée ! . . . Mais je vais
vous en donner une, voisine !

M. V me confie que cette prison est bien la plus mauvaise de toutes celles où il a séjourné, mais qu’il s'était bien gardé de réclamer, puisque c'était "la sienne".

Je l’ai trouvé un peu amaigri, mais très gai ; faisant sa toilette, il me montre ses côtes saillantes. — Voilà bien vingt ans que je ne les avais vues !... Le moral est resté excellent; comme il est expulsé et a vingt-quatre heures pour
gagner la zone non occupée, je le conduis le lendemain à la gare, muni pour tout papier d’identité de sa levée d’écrou.

Nos opérations se poursuivant, nous avons payé à Strasbourg, Colmar et Metz 1300 millions de francs jusqu’en novembre 1940. Ces règlements se maintenant à sens unique et les autorités nous refusant le recouvrement des
créances françaises, notre Ministre des Finances, alerté, s’émut de cette situation. J’en avais d’ailleurs entretenu, à diverses reprises, M. Thoma, Directeur de la Devisenstelle, qui avait reconnu l’intérêt, pour un règlement
convenable des créances françaises et alsaciennes réciproques, de la création d’une Compensation à Strasbourg. Je travaille à ces projets, mais l’initiative d’une rupture ne devait pas venir de Paris. Le 30 octobre, le Ministre
Président Kœhler informa en souriant M. D..... Trésorier général, que sa présence ne lui paraissait plus nécessaire, que les Français en 18 avaient demandé le concours des fonctionnaires allemands pendant un an (?) avant de
dominer la situation en Alsace, mais qu’eux s’estimaient capables d’administrer seuls, de suite... M. D.... plus soucieux de revoir les siens que de se cramponner à Strasbourg dans des conditions de séjour et de travail très
difficiles, prit congé et rentra à Paris.

Le lendemain, grand émoi à la Z.V. quand on apprend que j’ai refusé de payer un chèque émis par le Fondé de pouvoirs du Trésorier, le brave Alsacien, M. B.... Je suis convoqué et assure que la procuration donnée à ce
mandataire n’a plus de valeur, le Trésorier étant parti ... Longue discussion, reprise après déjeuner et qui se prolonge jusqu’au soir. Mais ni la persuasion, ni les éclats, ni les menaces ne me feront fléchir : je ne paierai plus rien
pour l’Etat Français : " Si vous désiriez profiter plus longuement des bonnes dispositions du Ministère, il ne fallait pas renvoyer son représentant " . Déçus, ces Messieurs assurent que la Police est responsable de cette mesure,
à laquelle ils étaient opposés et qu’ils vont s’efforcer d’obtenir le retour de ces fonctionnaires.. . Mais notre Ministère ne se prêta pas à cette palinodie et aucun règlement ne fut repris.

Les tractations engagées à Paris pour éclaircir la situation en Alsace et en Lorraine marquaient le pas, la France ne voulant pas reconnaître l’état de fait et protestant contre cette annexion déguisée, contraire aux clauses
précises de l’Armistice. Les avoirs alsaciens et lorrains, que les autorités d’occupation prétendaient faire rentrer, furent bloqués par le Ministre. La tension était vive...

A Strasbourg, j’ai vu le retour des réfugiés, débarquant sur la Place de la Gare après de longs et fatigants voyages, leur bonheur de fouler à nouveau le sol de leur petite patrie était vite rafraîchi par l’accueil que leur réservait
l’autorité : musique, mais discours contre la France, invitation à lever le bras et à crier Heil Hitler !... Combien en ai-je entendu, désenchantés, après peu de jours de tentatives d’adaptation, regretter amèrement leur retour !.

Le devoir, disait-on à Vichy, est de rentrer pour ne pas laisser la place aux Boches ! Mais combien de bons Alsaciens et Lorrains ont préféré la perte totale de leurs biens à la soumission même apparente aux vainqueurs ?
Combien à l’Université ? Combien qui avaient de tout temps milité contre le germanisme, dénoncé ses appétits, clamé le danger qu’il faisait courir à la paix et à la France ? Combien qui avaient les plus sérieuses raisons de
craindre le contact avec l’envahisseur, combien ne sont pas rentrés ? Ont-ils eu tort ou raison ? l’avenir le dira.

Les équipes de " nazis " qui se sont abattus sur la région s’appliquent à effacer vite toute trace de la souveraineté française. Les écrits, livres, sont confisqués et mis au pilon, la langue française est prohibée. Les plaques des
rues une fois enlevées, les appellations antérieures à 18 sont rétablies. Le Broglie devient Adolf Hitler-Platz, l’avenue de la Marseillaise Hindenburgstrasse, etc... Les statues de Kléber à Strasbourg, de Rapp à Co1mar, de Ney à
Metz, sont jetées bas ou enlevées. La cathédrale de Strasbourg, fermée au culte, est ouverte à tout venant; on l’aurait offerte aux Protestants qui ont refusé ; on a proposé au Führer, lors de sa visite furtive, d’en faire un musée
de la religion Nationale-Socialiste ! Les magasins juifs sont pillés, leurs biens, comme ceux des Français de l’intérieur, mis sous séquestre et vendus à l’encan......

Je suis navré de ces mesures haineuses et quand je confie ma peine, un vieil et bon ami P..... me réconforte ! Mais non, mon cher Directeur, réjouissons-nous plutôt. Après 70, quand ces imbéciles de Prussiens prenaient de
semblables mesures contre l’esprit français, toute l’Alsace se réjouissait et chacun, se frottant les mains, disait : encore une gaffe ! Et bien, ils recommencent. Avant trois mois, ils auront toute la province à dos !...

Les Alsaciens se sont efforcés pourtant à une adaptation qu’au mieux ils estimaient transitoire. Quelques-uns, résignés, se remémoraient, en soupirant, leur vie d’avant 18, possible après tout, avec le Reich impérial, car s’ils
souffraient, c’était surtout sentimentalement ; bien des libertés restaient : celle de parler français, celle de se rendre outre-Vosges, d’y faire élever leurs enfants... Mais aujourd’hui, à ce régime nazi que l’Allemagne a mis sept ans
à digérer, et auquel on veut la rallier en quelques semaines, la population entière se regimbe : ouvriers mécanisés par les Offices de Travail, numérotés et affectés d’office à telle ou telle entreprise, surveillés, critiqués, expédiés
outre Rhin..., paysans dont les cultures, les transactions sont surveillées, contrôlées..., bourgeois épiés, malmenés dont les entretiens avec des amis ne sont plus que des confidences chuchotées... Tous, hommes, femmes,
enfants enrégimentés de force dans les formations du parti... Une atmosphère de suspicion et de crainte empoisonne la vie courante où il ne reste plus de plaisir de vivre.

Est-ce à dire que tous nos compatriotes se soient, dès ces tristes mois d’été 40, dressés contre l’envahisseur ? Non, pas tous, mais le plus grand nombre. Quelques-uns ici, comme à Paris et à Vichy, ont cru que tout était perdu
et se sont rendus; d’autres, égarés un moment, se sont avancés vers les nouveaux maîtres, puis, après avoir mesuré la distance qui les en séparait encore, sont revenus sur leurs pas ; très peu vont offrir leurs services ou
chercher à assouvir quelque rancune contre la France ; ceux-là sont les tristes victimes de la loi qui régit une méprisable espèce adulation dans la prospérité, reniement dans l’infortune. Les plus nombreux se sont renfermés chez
eux et dans le sanctuaire de leurs souvenirs passés.

Le 23 novembre 40 l’entretien de Montoire entre le Maréchal Pétain et Hitler est l’objet de commentaires passionnés. La presse nazie essaie de pervertir l’opinion et vante les mirages de la collaboration et les avantages qu’une
telle politique doit valoir à la France. Mais l’opinion se demande avec inquiétude ce que deviennent nos provinces de l’Est dans cette entente ? Sont-elles vraiment sacrifiées comme rançon de la défaite ?

Ici on ne peut comprendre de tels errements. On estime que les Allemands cherchent, par ces tentatives, la manière de nous amener doucement à leurs côtés pour les aider dans la lutte contre l’Angleterre, qui les inquiète ; on
affirme, les connaissant bien, que leurs promesses ne seront jamais tenues, qu’ils ne poursuivent que notre déchéance, que la collaboration ne se fera qu’à leur profit, qu’il n’y a qu’une solution: la revanche, et pas de
compromis possible. Tout QUISLING sera renié et honni en Alsace.

L’année 40 s’acheva sur une action de police, de grande envergure en Lorraine, moins large mais très pénible aussi en Alsace. De nombreux habitants, de très vieille souche lorraine ou alsacienne, sont expulsés brutalement
sans préavis, en France, et munis seulement d’un léger bagage. Quelle cruelle déception pour les ex-évacués, rentrés sur la foi de belles promesses, et contraints aujourd’hui de partir en abandonnant tous leurs biens. Je revis
en pensée toutes les émotions de ces semaines où les délations couraient, où chacun se croyait menacé. A chaque coup de sonnette on était dans les transes. La police opérait ses arrestations à cinq heures. On n’osait dormir
profondément; un bruit de bottes sur le trottoir vous réveillait angoissé. La fuite était difficile et dangereuse : les Vosges et la Suisse déjà sévèrement gardées... Ces expulsions firent déborder la coupe : ce fut un farouche
raidissement de tous les Alsaciens-Lorrains, une colère secrète dans tous les milieux.

Au printemps de 41, deux ordonnances du gauleiter prescrivirent le retrait du franc de la circulation — mesure de représailles contre l’arrêté de notre Ministre bloquant, afin de les préserver, les avoirs alsaciens-lorrains à
l’intérieur. — Les relations avec les autorités locales se sont un peu refroidies. J’ai collaboré au retrait de nos francs, vu à nos guichets l’empressement des Strasbourgeois apportant leurs monnaies d’argent, de nickel ou de
bronze, afin que l’ennemi ne les ait pas. Presque tous les Alsaciens, paysans ou citadins, méprisant le mark, ont alors caché, souvent enterré, des billets français, sincèrement convaincus qu’ils étaient que la tourmente serait
passagère et qu’ils verraient le retour à la France.

Les pourparlers que j’avais poursuivis avec M. Thoma, Directeur de la Devisenstelle, en vue de la création d’une Compensation franco-alsacienne à Strasbourg, sont interrompus et les entretiens se transportent à Paris.

L’été venu, j’estime que ma tâche administrative va s’achever et qu’elle ne présente plus assez d’intérêt pour motiver ma présence continue ici. Je vais par courtoisie informer le Bankenkommissar de mon intention de rentrer à
Paris au cours des prochains mois. Mais il s’exclame: C’est impossible, vous devez rester avec nous. — Mais jusqu’à quand ?. — Bis Kriegsende (jusqu’à la fin de la guerre).

— Avez-vous des lumières sur cette date de la fin de la guerre? — Non, mais vous pouvez bien rester ! Etes-vous donc si malheureux ici ?... — J’explique que je ne suis pas très heureux, que je vis séparé des miens depuis onze
mois ! ... Cette situation m’est pénible. — Mais vous n’êtes pas prisonnier ! Allez voir votre famille.

La Z.V. m’avait toujours pourvu de laissez-passers renouvelés régulièrement pour Nancy, Belfort et Paris. Dès ce jour je me rendis à Clermont chaque trimestre pour un séjour d’une semaine près des miens, réfugiés là.

Ma résolution de poursuivre mon séjour fut d’ailleurs toujours fortifiée par les encouragements du Gouverneur de La Banque, M. de Boisanger, un bon patriote, et aussi par des requêtes que je reçus, dont une, dans des
conditions que j’ai plaisir à conter :

Un jour que trois ouvriers des P.T.T. travaillaient dans mon cabinet, et que j’écrivais à ma table sans trop m’occuper de la réparation de mon téléphone, l’un d’eux me dit, à brûle-pourpoint, en français : Nous savons bien que
vous êtes encore là, Monsieur le Directeur ! — Ah ! et qu’en pensez-vous ? — Eh ! bien, cela nous fait plaisir; c’est encore un peu de la France ici ; vous qui voyez nos misères et tout ce qui se passe, il faut le dire à Paris et
rester avec nous jusqu’à la fin...

Ce désir j’aurais voulu l’exaucer et il n’a pas tenu à moi, chers compatriotes anonymes qui me parliez ce jour-là avec tant de conviction et de confiance, de rester " bis Kriegsende " avec vous !

La propagande de germanisation de nos provinces ne néglige pas les détails : des timbres spéciaux à l’effigie d’Hindenburg, surchargés Elsass ou Lothringen, ont été émis; tous les habitants ayant des noms et prénoms
français, ou à consonance française, ont dû les échanger à l’état civil contre de vrais noms et prénoms allemands ! ...

On m’a fait lire quelques discours d’Hitler, Chancelier du Reich, prononcés devant le Reichstag, et j’ai relevé les déclarations suivantes :

—du 8 juillet 1933 : le temps n’est plus, où par la force, on obligeait des provinces entières à adopter telle ou telle autre nationalité.
Cette tactique s’est avérée absolument impuissante, aussi bien à l’égard de l’Alsace et de la Lorraine, que de la Pologne ....

—dans celui du 30 janvier 1934 : l’idée de race du National-.Socialisme ne conduit pas au mépris des autres peuples, ni à considérer ceux-ci
comme inférieurs.... Elle enlève à la politique extérieure ces tentations d’asservir des populations étrangères, afin de pouvoir les dominer
ou même les assimiler, pour faire nombre, en leur imposant l’usage d’une langue étrangère

Ce n’est pas devant les Alsaciens et les Lorrains qu’on pourrait assurer qu’Hitler ne s’est jamais déjugé.

L’introduction du Service du travail (Arbeitsdienst) en Alsace-Lorraine est considérée comme le premier pas vers la conscription des jeunes qui rusent, qui tergiversent; on fait appel aux médecins, aux chirurgiens, qui, se
sentant solidaires, donnent aisément des certificats pour la révision. Quelques mois de gagnés, c’est beaucoup, croit-on, à cette époque !...

Mon mobilier placé sous séquestre devait être vendu de même que celui de mes employés et des nombreux Français de l’intérieur non autorisés à rentrer ou expulsés. J’adressai une demande au Gauleiter pour en prendre
possession, invoquant qu’en 1918 les employés de la Reichsbank, restés à Strasbourg, avaient été autorisés à déménager. Ma lettre fut transmise â Berlin où on enquêta près des survivants de ces employés. Et en attendant la
conclusion de cette enquête, on me permit de mettre mes meubles — ou ce qui en restait — au garde-meubles. Cela ne fit guère l’affaire des employés de la Reichsbank de Strasbourg qui s’étaient installés chez moi, mais me
parut être un succès que j’enregistrais avec plaisir. Six mois après, l’enquête ayant confirmé mes déclarations, on m’avisa verbalement que j’allais être autorisé à récupérer mes meubles et à les expédier à Paris. Je remercie mes
interlocuteurs et dis qu’il s’agit bien d’une autorisation valable pour tous mes agents ? —Non, cette mesure exceptionnelle n’a été prise que pour vous, afin de vous être agréable. — Je remercie, mais je ne puis l’accepter. —
Comment ? — Voyons, à ma place, accepteriez-vous de profiter seul d’une semblable autorisation et de laisser les biens de vos collaborateurs vendus à l’encan ? Non, n’est-ce pas. Pour ma part, je n’accepte pas. Remerciez
pour moi le Gauleiter et dites-lui l’impossibilité où il me met de profiter de cette mesure gracieuse.

Quelques semaines passèrent avant qu’une nouvelle décision vint donner entière satisfaction â ma demande. Cette autorisation fut évoquée à Metz pour obtenir le même traitement de faveur pour nos agents de Lorraine. Ainsi,
quelques dizaines de mobiliers purent, un peu allégés, être renvoyés à leurs propriétaires qui manifestèrent une vive reconnaissance de mon intervention.


A la fin de l’année 1941, j’eus l’occasion, chez des amis, d’une rencontre imprévue avec un ancien Préfet de Police de Berlin, qui avait conservé quelques relations en Alsace. Ce fonctionnaire retraité, instruit et distingué, se
montra fort courtois et voulut s’entretenir seul à seul avec moi. Il me dit être venu en juillet 1940 en Alsace, y avoir constaté (?) alors combien la population avait facilement accepté son rattachement au Reich et me confia qu’au
cours de sa visite actuelle, il avait eu la surprise de relever un réel changement dans cette attitude, un éloignement très net, qu’il ne savait à quoi attribuer, et qu’il me priait de lui expliquer.

Je consentis à le faire après qu’il m’eut donné l’assurance que ma franchise ne le blesserait pas et que mes déclarations ne me seraient pas reprochées. Je lui expliquai comment les Alsaciens brutalement arrachés à la France,
malgré un traité d’armistice spécifiant que la souveraineté nationale continuait à s’exercer sur tout le territoire, avaient été surpris d’être l’objet d’un premier manquement; que leur sort ne devrait se régler qu’à la fin de la guerre,
ou à la signature d’un traité de paix, et que l’annexion actuelle, dans son principe, comme dans sa forme brutale, avait froissé les sentiments intimes du plus grand nombre. D’ailleurs, les mesures d’exception prises par les
autorités locales sont mesquines, maladroites ou cruelles : il n’y a plus de liberté, il est interdit de parler français, écrire à des parents outre Vosges et ne pas les renier, vous rend suspects à la Police ; les livres, la pensée, les
souvenirs français sont prohibés. La violence se manifeste chaque jour, ce n’est pas un moyen durable de gouvernement. il y a eu en Alsace et en Lorraine des milliers de proscrits, expulsés ou déportés, uniquement pour leurs
sentiments, alors que leurs familles étaient fixées sur ce sol depuis des générations; depuis, chacun vit dans la crainte la gestapo est souveraine ; les prisons et les camps de concentration regorgent. . . Ce n’est plus que de
l’antipathie qu’a maintenant la population contre ce Reich nouveau, qu’elle a trouvé à l’usage si différent du précédent. Les Allemands ont eu 7 ou 8 ans pour digérer la doctrine Nationale-Socialiste et s’adapter à ses
manifestations ; ici, il eut fallu qu’en quelques semaines l’assimilation fut réalisée. Ceux qui ont pris ces initiatives sont mal inspirés ; ils ne connaissent pas les Alsaciens et les Lorrains si attachés à leurs libertés.

— Que me parlez-vous de liberté ! Notre révolution a dû, comme toute révolution, piétiner les libertés individuelles et subordonner l’homme à l’Etat qu’il s’agissait de refaire.

- Soit, mais encore pourriez-vous chercher à convaincre, à attirer, et ne pas frapper brutalement les attardés, les hésitants.

— Notre révolution a été faite par une minorité qui s’est grossie peu à peu et a entraîné de gré ou de force la masse dans son mouvement. Nous savons qu’il y a dans l’Altreich des Allemands qui ne sont pas encore affiliés au
Parti ; qu’il y a dans ce Parti des tièdes, des opposants même; mais nous les forçons à marcher avec nous, nous les obligeons à entendre et réentendre notre propagande, à lire nos journaux, à fréquenter les prosélytes, . et peu à
peu, à force de frapper, les idées, comme des clous, s’enfoncent dans leur tête et les amènent à nous, de coeur, comme de fait.

— Peut-être ? Je doute que ces reniements d’intimes convictions soient sincères. En tous cas, ici, vous faites fausse route. Vous clamez trop que les Alsaciens et les Lorrains sont des Allemands qui s’ignorent. Ce sont des
populations vieillies dans l’amour de la liberté, dans l’attachement à un passé qui comporte des siècles d’existence imprégnés d’esprit français et de germanisme, plusieurs siècles de participation volontaire à la vie française ; ce
sont des populations qui ne partagent en rien vos théories raciales et d’expansion pangermaniste. . Vous les froissez continuellement par des mesures de contrainte et elles regrettent un passé récent.

D’ailleurs, la guerre n’est pas finie. Vous n’avez pas imposé de traité à la France, que vous vous proposez de dépecer et de réduire à l’esclavage, parce que vous n’êtes pas assuré de son issue tant que
l’Angleterre combat et résiste. Après vous être vantés de nous asservir, de nous réduire au rôle de petite nation agricole, d’amputer notre territoire non seulement de l’Alsace et de la Lorraine, mais des Flandres,
de la Franche-Comté et de la Bourgogne, votre propagande change de thème et crie son nouveau mensonge de l’ordre nouveau, de la nouvelle Europe, où la France, le Génie de la France, doit jouer son rôle !

La France est actuellement hors de cause, c’est vrai, vous l’avez écrasée sous le poids de vos armements, alors que trop idéaliste elle ne rêvait que d’entente et de bonheur universels. Mais je vous le certifie, les
Français n’ont pas renoncé, et ne renonceront jamais à leur frontière naturelle du Rhin, pour laquelle ils ont tant bataillé ! L’annexion de l’Alsace-Lorraine est une plaie dans notre flanc qui saigne ; dans cinq ans,
dans cent ans, nous serons à nouveau en guerre avec vous, si ce territoire nous est arraché.

- Je vous arrête.

— Savez-vous que ces paroles, si elles étaient entendues par d’autres que par moi, vous mèneraient loin?.

Je lui rappelle qu’il a sollicité ma sincérité et l’assurance qu’il m’a donnée que mes déclarations ne me seraient pas reprochées.


Et nous nous quittons après qu’il m’eut remercié, et se fut déclaré " enchanté " de cet entretien. Il me dit son intention de revenir dans quelques mois et de me prier alors de bien vouloir déjeuner avec lui . . . Je ne devais plus le
revoir.


La " Propaganda " s’exerce sur tous les domaines le cinéma, la presse, la radio, les manifestations publiques, la publicité. . . Les slogans sont en honneur et répandus sur des centaines d’affiches en calicot :

Le Führer traitera quand le moment sera venu.

Der Fiihrer handelt, wenn die Zeit reif ist.
Et
Qui fait du marché noir est un traître...

La foule regarde et parfois commente. J’ai entendu : Wenn du nicht schwarz handelst, kannst du nicht fressen I...

En avril 41, le Reich attaque et envahit la Yougoslavie, que la Bulgarie aide à dépecer. Le 22 juin la Russie, puis le 8 décembre les USA., déclarent la guerre à l’Allemagne : un frisson d’espérance secoue toute la province.

L’obligation du service du travail appliquée aux garçons et filles fait l’union de tous les patriotes. L’Alsace secrète, déchirée dans sa chair comme dans son esprit, s’inquiète du silence obstiné et peu courageux du
gouvernement de Vichy qui ne sait que nous entretenir dans l’accablante attitude du vaincu. Elle se tourne de plus en plus vers Londres dont la radio lui verse clandestinement chaque jour quelques minutes d’espoir.

Cette sensation de leur abandon, si pénible aux Alsaciens-Lorrains, je la ressentais aussi, douloureusement. Je m’efforçais de la combattre, par la parole au cours de fréquents contacts, et par mes rapports adressés à Paris.


Le 21 janvier 1942.

Les difficultés non dissimulées que rencontrent les armées allemandes sur le front Est contribuent à renforcer les Alsaciens dans leur foi absolue en une libération proche, qui n’est sans doute plus impossible.
Les efforts des autorités tendent à renforcer les nouveaux moyens militaires mis en oeuvre outre-Rhin: conscription de nouvelles classes, rappel de spécialistes, accroissement de la production de guerre (14
nouvelles usines d’essence synthétique vont être créées), collectes de vêtements chauds et de matières diverses; par des mesures locales telles que l’enrôlement dans les formations de police et de défense
antiaérienne, le Service du Travail, l’envoi de cheminots et d’ouvriers dans le Reich où ils remplacent des " récupérés ", etc.

De nouveaux contingents d’hommes de 35 à 55 ans ont été soumis à la visite médicale, afin d’être incorpores dans le Luftschutz dont 50 % de l’effectif local actuel doit être envoyé prochainement dans le Reich. Des
appels nombreux sont, d’autre part, placardés pour inciter les plus jeunes â s’enrôler dans la Wehrmacht, sans grand succès semble-t-il jusqu’ici.

Les adhérents de I’Opferring — stage préparatoire à l’affiliation au Parti —sont sollicités de signer la fameuse déclaration de reconnaissance du sang allemand, mais la plupart, sentant poindre sous ces
engagements la menace de la conscription, s’abstiennent.

L’opinion publique a été bien souvent éclairée et toujours réconfortée par la lecture de la presse officielle locale qui, dans des articles véhéments, prend à partie le Gouvernement français et s’efforce de
stigmatiser sa politique

"Son attentisme est toujours plus obstiné et prend un caractère très net de duplicité. Dans son dernier message du 31 décembre, le Maréchal s’éloigne d’un pas encore des réalités, prétendant
poser des conditions au vainqueur, précisément parce que celui-ci s’est montré magnanime. Si le peuple. français connaît le chemin qui doit le conduire vers l’avenir européen, une entente
honnête avec l’Allemagne ne peut être réalisée qu’à la condition qu’il n’existe plus de doutes sur le caractère allemand du pays qui s’étend entre la Forêt-Noire et les Vosges... "

Cette mauvaise humeur qui se manifeste par quintes de plus en plus fréquentes, a le don de réjouir l’Alsace entière.

Parmi les ordonnances locales récemment parues, j’ai relevé :

- celle du 8 décembre obligeant les propriétaires d’actions de sociétés locales qui avaient leur siège en Alsace le 3 septembre 1939, à déclarer leurs titres.

Les banques qui conservent de ces actions doivent signaler aux véritables propriétaires l’obligation qui leur est faite de déclarer. Les actions qui n’auront pas été déclarées avant le 1er mars 1942
seront considérées comme biens ennemis et soumises à la confiscation. Le chef de la Zivilverwaltung exercera les droits attachés à ces actions.

(Ceci serait une nouvelle atteinte au droit de propriété.) Le but de cette enquête serait de déterminer si la majorité du capital appartient à des Alsaciens ou à des ennemis du peuple. Dans ce dernier
cas suivront la séquestration et la nomination d’administrateurs commissaires.

Une circulaire d’application précise qu’aucune transaction sur ces actions n’a pu être valablement effectuée depuis le 6 octobre 1940, et que les acquisitions nouvelles sont juridiquement nulles,
sauf autorisation du chef de la Zivilverwaltung.

Cependant, il est observé ici que, si la cote des actions alsaciennes n’a pas été encore reprise à la Bourse de Paris, elle est restée ouverte à Lyon où certains proscrits ont dû réaliser leurs valeurs
pour vivre. Quel sera le sort de ces actions cédées, alors que la circulaire précise :

"En ce qui concerne les ennemis du peuple, aucune transaction effectuée après le 23 Juillet 1940 n’est valable; pour les Alsaciens expulsés ou frappés d’interdiction de rentrer, ils ne pouvaient disposer de leurs titres à compter de la date de l’expulsion ou de l’interdiction ".


- Ordonnance du 5 décembre 1941. Des facilités seront accordées pour transformer les sociétés anonymes en sociétés de personnes, en vue d’augmenter la responsabilité personnelle du chef d’entreprise. Le capital social d’une
société anonyme, ou d’une société en commandite par actions, doit être au minimum de 100.000 RM. Celui d’une société à responsabilité limitée de 10.000 RM.

Cette ordonnance, qui facilitera les transformations de sociétés à majorité ennemie peut être grave de conséquences. Son application peut permettre de faire passer la propriété d’une affaire aux mains d’un seul
associé, jugé digne. Les ex-intéressés ont bien 5 ans pour faire valoir leurs droits à indemnité, mais cette réserve est peu rassurante...

- Ordonnance du 8 janvier, qui précise que les fonctionnaires provenant des administrations françaises dont la conduite ne fait pas la preuve qu’ils se déclareront, à tout instant et sans réserve, pour l’Allemagne
nationale-socialiste, seront relevés de leurs fonctions.

Le Parti n’avait pas attendu, pour l’appliquer, la parution de cette nouvelle ordonnance, mais peut-être prépare-t-il de nouvelles charrettes ?


Commerce

La nouvelle Chambre de Commerce a été inaugurée hier dans les anciens locaux de la place Gutenberg aménagés. Les membres ont été désignés par les autorités.


Industrie

On rappelle que les frais de retour en Alsace des matériels évacués, seront, en principe, remboursés aux entreprises, par les soins de la Chambre de Commerce. Ceci ne peut être qu’une avance sur dommages de guerre qui nous
seront réclamés.

Ces dommages sont d’ailleurs évoqués au budget de 1941 pour l’Alsace, qui s’élevait à 408.600.000 RM de dépenses, dont 194 millions pour faire disparaître les conséquences de la guerre, 42 millions de subventions aux
communes, 11 millions pour aide aux familles nombreuses, prêts au mariage, etc... Recettes : 38.000.000 RM.

Certains dommages subis en France (stocks évacués puis pillés) ont été réglés ici, par avances au taux de 12 frs 50 par RM.

De nombreuses affaires, touchées par la guerre, ont repris une activité profitable, entre autres les Etablissements U..... fabrique de conserves à Strasbourg, qui viennent de tenir leur assemblée générale et font part des résultats
suivants: Ex. 1939/40: perte de 2.350.000 frs par suite de l’évacuation. Pour 1940/41 : bénéfice brut: 1.050.000 RM, net 521.000 RM réduit à 417.000 après amortissement de la perte précédente. Dividende : 5% au capital de 12.000.000 frs,
600.000 RM actuels.


Main-d’oeuvre

Les "Dernières Nouvelles de Strasbourg " indiquent qu’au 25 septembre 1941, 2.139.000 travailleurs étrangers se trouvaient en Allemagne (dont 72 % d’hommes), soit 1.007.000 Polonais, 261.000 Italiens, 220.000 Tchécoslovaques,
121.000 Belges, 108.000 Yougoslaves, 92.000 Hollandais, 48.000 Français, 34.000 Hongrois, etc. .. Ces effectifs, qui ne comprennent pas les prisonniers de guerre, se sont accrus depuis.

Chômeurs en Alsace au 31 décembre : 85 masculins, 798 femmes, la plupart à Mulhouse où l’activité du textile laisse fort à désirer.

Indice officiel des prix de gros : 113,01 en décembre pour 100 en 1913, contre 112,4 en novembre.

Produits agricoles : 113,1; industriels 132,5.


Banques- Finances

Les intérêts des comptes d’ "Epargne de fer " facultatifs (?) sont fixés à 3¼ %.

Les obligations hypothécaires foncières et communales ne doivent pas être d’un taux supérieur à 4 %. Pour les titres convertibles avant le 1er avril 1942, les porteurs auront le choix entre le remboursement ou l’échange contre
de nouveaux titres au taux maximum de 4 %. Dans la pratique, ces instructions ont déjà été appliquées par le Crédit Foncier et Communal d’Alsace et de Lorraine.

L’interdiction de porter le béret basque (insigne français) est confirmée par une ordonnance. Les récalcitrants seront punis de 150 marks d’amende ou de six semaines de prison.

L’inscription des enfants, garçons et filles, de 10 à 18 ans, aux formations de la Hitler-Jugend devient obligatoire. On pensait communément qu’elle l’était déjà !...


Il est interdit de collectionner ou de vendre les timbres-poste des pays en guerre avec l’Allemagne.

Les esprits restant obstinément fermés, les exhortations des pouvoirs publics deviennent de plus en plus pressantes afin de faire participer l’Alsace à la défense du Reich.

Le 2 janvier, les Alsaciens ont été priés d’offrir, contre rémunération, leurs skis et leurs équipements de montagne à la Wehrmacht. Devant le peu de succès de cette invitation, les collecteurs officiels vont au domicile des
adhérents des clubs et exigent par la menace la livraison des équipements. D’autre part, les chemins de fer et les compagnies de transports ont reçu l’ordre de ne plus transporter ni skis, ni skieurs.

La collecte des vêtements chauds pour les troupes n’ayant pas donné les résultats attendus, une deuxième tournée de quêtes à domicile a été effectuée, suivie d’une troisième... Les maires des communes qui avaient été jugées
peu généreuses, ont été l’objet de violentes remontrances et ont dû, bon gré mal gré, stimuler le zèle de leurs administrés.

A partir du 15 janvier, le linge blanc de table (nappes et serviettes) sera réquisitionné dans les hôtels qui ont été invités à livrer les draps excédant leurs besoins stricts. Il s’agit vraisemblablement d’aider à la confection de
pansements plus solides et plus sains que ceux fabriqués avec la zellwolle.

Les soucis de la vie matérielle accablent de plus en plus les Français et, à un degré moindre parce que mieux traités, les Alsaciens. L’homme actuel est bien loin du roseau pensant cher à Pascal et se transforme généralement en
bonhomme Chrysale !

16 février 1942

RAPPORT MAIER

En janvier 1942, une réunion des directeurs de l’activité économique des gaue (provinces) eut lieu à Berlin, sous la présidence du Maréchal Goering.

Ces directeurs en rapportèrent des consignes qu’ils transmirent dans leur résidence à diverses personnalités choisies.

C’est ainsi que le 2 février, le Conseiller supérieur Maïer rendit compte de sa mission devant un auditoire restreint de Bade et d’Alsace.

L’indiscrétion d’un auditeur qui sténographia cette conférence nous permit d’être l’un des premiers informés.


SECRET

NO TES SUR L’ASSEMBLEE DE L’E TA T-MAJOR ECONOMIQUE

à Karlsruhe, du 2 février 1942

le Oberregierungsrat Dr. MAIER fait un compte rendu sur les entretiens qui ont eu lieu récemment chez le Reichsmarschall 

L’économie de guerre allemande se trouve dans la nécessité impérieuse d’opérer une rationalisation profonde et un accroissement de la production. Le Directeur général Zanger a reçu la mission générale de procéder à l’application de ces mesures dans les domaines de l’industrie
de guerre et de l’industrie civile. Cela équivaut à un nouvel effort demandé à la fabrication de machines et d’outils. Il faut aussi que les vieilles machines soient remises en marche. La fabrication des outils passe de ce fait dans la catégorie des travaux de première urgence en même
temps que la production du pétrole.


Il faut en outre augmenter les exportations parce que l’endettement est devenu trop important. La production des biens de consommation doit être diminuée. La rationalisation doit être effectuée par les industries elles-mêmes. Nous ne voulons pas fermer les usines, mais par contre
nous voulons favoriser, pour chaque objet, l’entreprise la meilleure et la plus rationnelle. La conséquence en sera une plus forte élimination de la petite et de la moyenne entreprise.

M. le Dr. Maïer signale que la satisfaction des besoins de la population est limitée en raison de la pénurie de main-d’oeuvre et de matières premières. Dans ce domaine, le développement régressif est arrivé à une certaine limite. Les matières premières, la main-d’oeuvre, les
tâches, doivent exclusivement être réservées pour la production de guerre.


Dans la branche du TEXTILE la situation des matières premières est nettement mauvaise, malgré le ramassage des vieux tissus. La répartition des produits textiles pour l’année 1942 doit être effectuée de la manière suivante : 30 % pour l’armée

30 % pour les besoins de la population civile

40 % pour les besoins techniques et publics.

Les fermetures d’usines assez massives sont irrémédiables dans la branche du textile.

Dans la fabrication des CHAUSSURES la situation est pareille. Nous vivons des réserves de l’Est et de l’Ouest. Seule la moitié des besoins civils peut trouver satisfaction. On compte, qu’en 1942, on arrivera à fabriquer 3,9 millions de paires de chaussures.

On compte avoir un ressemelage et demi par an et par habitant, Il faudrait créer de grands ateliers de réparations avec l’aide des prisonniers.

Dans le domaine de l’AMEUBLEMENT, il y aura de grandes restrictions. Chaque district économique ne recevra comme contingent de mobilier que celui d’une seule installation.

Dans la production du SAVON, il faut constater l’épuisement total des matières premières naturelles. Nous dépendons de ce fait entièrement des méthodes synthétiques.L’attribution des pneus de bicyclettes doit être augmentée de 15 %..

La distribution du tabac en 1941 a été, par rapport à l’année 1938, de 48 % pour les cigares, 100 % pour le tabac et 115 % pour les cigarettes (pour l’année 1942 ce pourcentage doit être diminué).

Dans les branches du CHARBON, il y a un déficit actuellement il s’agit d’un problème de production et de répartition. Le cycle d’échange avec la Haute-Silésie n’a fonctionné qu’unilatéralement et a eu pour conséquence une pénurie de charbon dans l’Ouest et le Sud-Ouest du Reich.

M. le Dr. Maïer constate qu’environ 90 % de la production est entrée dans la catégorie S.S. et S.

Dans l’exécution de ce programme de travaux urgents, la pénurie de matières premières et de carburant va se faire sentir très fortement. Il y a lieu de normaliser et de standardiser davantage la production. Dans la branche de la CONSTRUCTION on n’a le droit de bâtir qu’exceptionnellement.

Le MARCHE DU TRAVAIL est placé sous le signe d’une grande pénurie. Le seul remède qui reste, c’est le travail des prisonniers russes. Par suite de la vague d’incorporation, 500.000 hommes manqueront dans l’industrie
d’armement, 300.000 dans l’agriculture, 30.000 dans les mines, 150.000 dans les transports. La main-d’oeuvre féminine doit être augmentée. De nombreux ouvriers seront enlevés de la branche de la construction pour être
affectés à l’organisation Todt. Les espoirs fondés sur les prisonniers russes sont devenus en partie illusoires, la proportion d’ouvriers qualifiés y est faible. Des 3,8 millions de prisonniers russes, il n’y a plus que 1,2 million
qui soient vivants. Le nombre des décès s’est élevé à 15.000 par jour, il est descendu à 6.000 aujourd’hui. Il ne reste qu’environ 200.000 prisonniers russes qui soient disponibles. On espère cependant faire travailler un
million de Russes au printemps. A ce jour, on n’a pu engager que 800 Russes dans les Mines de la Ruhr, mais on compte avoir 60-70.000 mineurs russes pour le charbon. Un appel à la main-d’oeuvre étrangère ne peut être
évité.


M.Maïer parle ensuite de la situation des hommes mobilisés dans l’industrie. Les classes entre 1897 et 1923 comptent 5,5 millions d’affectés spéciaux. Ceux-ci doivent fournir 500.000 hommes à l’armée. Les nouveaux
appels sous les drapeaux sont effectués en trois vagues. La première est passée, la seconde en formation actuellement. Le problème du ravitaillement du charbon cause de grands soucis, bien que nous ayons pu accroître le
transport de 2 % par rapport à la paix. Si nous voulions couvrir complètement tous les besoins, il nous faudrait 178.000 hommes de plus dans les mines. Ceci n’étant pas possible, nous devons restreindre la consommation
du charbon. La production de I’ELECTRICITE est fortement menacée, les industries chimiques consommant une quantité considérable de charbon. Notre production dans ces industries présente l’aspect suivant si l’on
admet que le niveau d’avant guerre équivaut à 100 — Huile minérale 170% — Buna 1.300% — Aluminium 160% — Magnésium 200% — cuir de remplacement 250%. En 1941, la CHIMIE a consommé 6% de notre
production de charbon, en 1942, elle va en consommer 10%. L’industrie chimique est la plus importante des industries de la guerre.


Parlant de la QUESTION ALIMENTAIRE, M. le Dr Maïer fait une comparaison avec la 3ème année de la grande guerre. Aujourd’hui les rations sont supérieures à celles de 1917.. Elles vont rester à ce niveau jusqu’au
6.3.1943. A ce moment, le Fürher décidera. La récolte de 1941 n’était pas favorable. Il n’y a pas de possibilités d’importation. Le rendement des paysans allemands et russes sera décisif. Pour le seigle, la situation est plus
favorable que pour le blé. Le ravitaillement en pommes de terre s’aggrave ; les achats au marché noir ont fait des ravages : 150 kg par tête, c’est le taux de consommation normale On a trouvé jusqu’à 15 quintaux chez des
particuliers. 3 millions de tonnes de pommes de terre sont gelées. Les dernières réserves doivent être ramassées au printemps. Il est prévu qu’on distribuera à la place des pommes de terre, du riz qui a été réservé pour le
4ème hiver.

On est arrivé à augmenter la production du beurre. Celle-ci comprend aujourd’hui 50% de la production de matières grasses. 300.000 ha sont nécessaires pour assurer les besoins de graisse végétale. En temps de paix on
pouvait répartir 105 oeufs par tête, aujourd’hui: 50. L’augmentation des superficies pour la culture des fruits et des légumes est prévue. L’Espagne, comme fournisseur, n’a pas tenu ses promesses. Les distributions de
poissons pouvaient être majorées de 42% dans la première année de guerre et de 53% dans la deuxième. Le dernier reste de café est consommé, il ne faut plus compter sur de nouvelles répartitions. La consommation de la
bière doit être considérablement restreinte (350.000 tonnes contre 1,3 million de tonnes dans la première année de guerre). La situation dans la branche du sucre est satisfaisante, malgré une perte de 30 % par suite du
gel. La situation dans les TRANSPORTS est très tendue. Quand nous sommes entrés en guerre, il nous manquait 5.000 locomotives. Aujourd’hui, il nous en manque 15.000. Il faudrait aux Chemins de fer du Reich au moins
20.000 wagons par jour. En réalité, ils ne peuvent disposer que de 20 â 40% du parc de wagons pour les transports de guerre. 100.000 wagons allemands circulent à l’étranger, 20.000 wagons étrangers seulement
circulent en Allemagne. Parlant de la SITUATION EN RUSSIE, M. le Dr Maïer fait remarquer que la campagne de Russie a été entreprise subitement. Economiquement, elle n’a jusqu’à présent rien rapporté. Il faut arriver
à ce que la Russie nourrisse au moins les troupes. L’Est possède déjà une organisation économique propre. A l’exception des mines de manganèse, qui sont déjà exploitées pour notre compte, l’exploitation économique de
l’Est est médiocre. L’Ukraine est pratiquement très industrialisée. L’agriculture se trouve plus au Nord. Nous avons rencontrés des stocks importants, mais nous ne pouvons pas nous en servir en raison des difficultés de
transport. Si nous voulons mettre en valeur la terre russe, il nous faut du carburant. La moitié du pétrole russe était consommée par l’agriculture. L’année de guerre qui vient tournera autour du pétrole. Si nous trouvons
le pétrole, nous pouvons compter en 1942 sur la moitié d’une récolte normale, qui suffirait tout juste à la troupe. Tout cela à condition que nous arrivions à conquérir les puits de pétrole russe. Nous devons nous attendre
à ce que le carburant liquide ne soit plus mis à la disposition de l’économie privée. Le bassin du Donetz est inondé. Les Russes ont enlevé tous les organes mécaniques des entreprises importantes, en particulier les
moteurs. Il faut compter deux ans pour que nous arrivions à atteindre 10% de la production mondiale du charbon. La question de l’exploitation de l’Est dépend étroitement de l’extermination des francs-tireurs.

M. le Dr Maïer parle des réserves intérieures. Le ramassage du vieux papier, des os et des feuilles doit être renforcé. Nous pouvons disposer de 84.000 tonnes de vieux papiers. En 1941, les écoles ont ramassé 75.000 tonnes
d’os, ainsi que 28.000 tonnes de vieux tissus.Des 120 millions de bouteilles ramassées, 60 millions restent inutilisés dans les dépôts. Le Dr Maïer indique ensuite les degrés d’urgence des travaux :.

1.Carburants et fabrication spéciale de produits pharmaceutiques. 
2.Outils et machines. 
3.Cas spéciaux prévus par le plan de quatre ans. 
4.Entreprises de l’armée, entreprises spéciales du Ministère de l’Economie, entreprises de réparations, mesures de rationalisation. 
5.Fabrication S. S. et S. de carburants solides, chimie, Buna, "4.000-programme", fabrication d’objets non marqués de S. S. et S, travaux agricoles à l’Est. 
6.Fabrication d’objets que l’on ne peut remettre à plus tard : soie artificielle, cellulose. 
7.Entreprise de remise en état des voitures. 

A l’intérieur de ce programme d’armement, les demandes de l’armée de terre priment celles de l’armée de l’air.

Le Führer est d’avis que l’on peut faire rendre davantage à l’économie. Le Délégué du Reich au charbon dit qu’il faut se débrouiller par tous les moyens.

ce rapport général, on a ajouté des comptes- rendus sur les divers domaines de l’économie.


Charbon


Les mines de charbon ont donné 66.000 ouvriers à la Wehrmacht. Les besoins de charbon ont augmenté considérablement. D’août à octobre 1941, les demandes de charbon ont augmenté de 10,8 millions de tonnes. Elles
ont été satisfaites en faisant des heures supplémentaires de travail et en travaillant le dimanche. Ceci n’est pas possible à la longue. La campagne de Russie a contribué à augmenter cette pénurie de charbon. Dans le
Sud-Ouest de l’Allemagne, on n’a satisfait que 40% de nos besoins, pour l‘industrie que 27%. La vague de froid a amené la catastrophe. Nous pouvons à peine livrer à l’industrie de transport et d’alimentation. Nous
étions obligés d’arrêter les exportations en Italie. 800.000 tonnes de charbon sont bloquées dans les ports du Rhin ou sur les canaux. L’appoint de la Lorraine et de la Sarre est faible. Nous serons obligés d’arrêter
provisoirement l’industrie.

L’essence et le caoutchouc synthétiques nécessitent 32 millions de tonnes de houille brune.
Dans la future consommation de charbon, il faudra faire de grandes économies.

Energie électrique

La consommation d’énergie électrique comportait en Allemagne en 1939 : 34,4 milliards de Kwatt-heures. Aujourd’hui, elle atteint 44 milliards. Dans le Pays de Bade la production atteignait 1,3 milliards contre 2,3
milliards aujourd’hui. La consommation ménagère est relativement faible. Le réseau électrique est fortement pris à contribution. Les forces fluviales ne comptent plus aujourd’hui. Par suite, les machines à vapeur et autres
forces motrices doivent fournir davantage. Les divers réseaux sont liés entre eux. Les pertes pour réparations s’élèvent à 10%. Le ravitaillement de l’Alsace nous cause des soucis, puisque la plupart des usines d’électricité
ont été détruites par les Français. La consommation annuelle de l’Alsace s’élève à 550 millions de kwatt. Jusqu’à ce jour, l’Alsace a été alimentée par le courant français. Le Militärbefehlshaber de France a interdit ce
ravitaillement, pour assurer la distribution de l’énergie électrique en France. Les mesures d’économie n’ont pas eu le succès désiré jusqu’à ce jour. Il faut compter que nous ne pourrons plus alimenter qu’une faible partie
de l’industrie en électricité.

Question de M. le Dr Ulmer sur la situation des ouvriers des entreprises fermées. M. le Regierungsrat Vowinkel donne la réponse : les ouvriers seront d’abord mis en congé, ensuite on pourra leur accorder un secours pour
travail réduit. Les ouvriers doivent cependant être conservés à leur entreprise.


Main-d’œuvre

Il manque 2 millions d’ouvriers dans le Reich et 46.000 dans le pays de Bade. Les réserves qui restent disponibles ne sont pas très grandes. Dans le pays de Bade il y a 1.319.000 femmes ; 2/3 ne peuvent entrer en ligne de
compte, du tiers qui reste 330.000 travaillent déjà. Les efforts pour amener les 100.000 autres à travailler, n’ont pas été couronnés de succès. Il s’agit de femmes mariées en général. Dans ce pays de Bade se trouvent 30.000
travailleurs étrangers : la moitié se trouve dans l’agriculture, l’autre moitié dans l’industrie. L’embauchage à l’étranger donne des résultats de plus en plus faibles. Les ouvriers engagés en dernier lieu à l’Ouest ne valent
plus grand’chose. Le succès dans l’Est est nul.

Il y a 28.000 prisonniers dans le pays de Bade, moitié dans l’agriculture et moitié dans l’industrie, Il y a 2.000 Russes, le reste, ce sont des Français. Les Français diminuent d’une manière rapide par suite de libération et
de fuite en masse vers la Suisse. En pratique, il n’y a plus de réserves et les vides doivent être remplis par des mutations.

Alimentation

Nous avons deux soucis principaux : d’abord la question des fourrages. Il n’y a plus assez de fourrages ; les paysans se débarrassent de leurs animaux. Les frigorifiques sont pleins. Les animaux doivent passer l’hiver en se
privant. L’autre souci, c’est celui de la distribution des pommes de terre et du pain. Les résultats des réquisitions d’oeufs ont été bons dans le pays de Bade et mauvais en Alsace. Toute l’Alsace n’a pas fourni plus d’oeufs
qu’un seul arrondissement dans le pays de Bade.

Prix

Les milieux agricoles demandent une revalorisation des produits de la terre. Le marché noir et le troc prennent des proportions considérables.

Carburants et huiles

La pénurie manifeste exige qu’on réalise de nouvelles restrictions. On envisage la réduction de 50% des diverses huiles de graissage et autres. Auprès de chaque LWA, on institue un comité des huiles de graissage. Le
Président en Alsace est M.Funker, Pechelbronn.

Pour les huiles de moteur, il y aura des cartes. Celles-ci seront jointes aux cartes d’essence.

A partir du ler/4/42 il y aura un nouveau procédé compliqué pour le pétrole avec liste des clients.

A la fin, on informe que l’Etat-major économique sera étendu à l’Alsace.

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Délégation française pour les Affaires économiques

Paris, le 26  février 1942.

Le Président de la Délégation française pour les Affaires économiques

à Monsieur HEMMEN,
Ministre plénipotentiaire,

Président de la Délégation allemande d’Armistice pour l’Economie

Monsieur le Ministre,

Depuis ma note n° P 103/DE du 31 janvier 1942 concernant les mesures prises par les autorités d’occupation allemandes dans les départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle à l’encontre des
biens considérés comme " Français ", le Gouvernement français a eu connaissance d’une nouvelle ordonnance en date du 16 décembre 1941 édictée par les autorités allemandes en Alsace.

Cette ordonnance constitue une sorte de codification des mesures prises postérieurement à l’Armistice en vue de la mise sous séquestre des biens dits ennemis et, le cas échéant, de leur gestion par des
administrateurs-commissaires désignés par les services allemands. Elle confirme d’autre part les pouvoirs de disposition par ces derniers des biens ainsi séquestrés.

J’ai l’honneur de vous faire connaître que je suis chargé de renouveler avec force les protestations précédemment élevées contre les mesures en question, mesures que le Gouvernement français considère
comme outrepassant complètement les droits que confèrent aux autorités allemandes, en tant qu’autorités occupantes, la Convention d’Armistice et les Conventions internationales de la Haye.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’assurance de ma haute considération

Signé: DeBOISANGER

21 mai 1942.

Voilà bientôt deux ans que nos trois départements de l’Est ont été soustraits en fait à la souveraineté nationale et subissent une dure germanisation. L’administration française a été chassée, l’usage de notre langue et nos écrits
prohibés. la douane du Reich établie, le franc retiré de la circulation, les indigènes jugés suspects expulsés par milliers, leurs biens mobiliers, ainsi que ceux des Français déclarés "ennemis",, confisqués et liquidés; la législation
allemande a été introduite sans ménagement, ni transition, la jeunesse des deux sexes astreinte au service du travail, la main-d’oeuvre envoyée outre-Rhin ; la population a été embrigadée dans les diverses formations du parti
national-socialiste et doit constamment sacrifier aux rites de la religion nouvelle.

Enfin, d’autres mesures seraient près d’être appliquées octroi de la nationalité allemande à diverses catégories de citoyens (notamment adhérents au Parti, le cas des membres de l’Opferring étant réservé à Berlin); conscription
militaire, approuvée pour les classes 1914 à 1924, par le Ministre de l’intérieur, malgré l’hostilité des Affaires étrangères.

Comment nos populations ont-elles réagi ? C’est ce que mes rapports se sont efforcés de vous faire connaître. La puissante personnalité des Alsaciens-Lorrains s’est maintenue malgré la proscription, les emprisonnements,
l’oppression, toutes les vicissitudes qu’ils traversent. Attachés à leurs traditions françaises deux fois séculaires, qu’ils défendent avec un âpre entêtement, se courbant, irrités, avec des sursauts, ils vivent dans le provisoire,
dans l’attente, dans le malaise, et gardent les yeux tournés vers les Vosges avec toute l’ardeur d’une inlassable espérance.

Comme en 1871, comme en 1913, l’autorité orgueilleuse, insociable, infatuée de sa kultur et de sa victoire, frappe à droite et à gauche et veut supprimer l’opposition; elle fait la chasse aux séditieux ; une atmosphère de suspicion
plane sur toute la contrée. Les deux adversaires demeurent aujourd’hui comme alors, face à face, séparés par une incompatibilité d’humeur irréductible.

En juin 1940, l’incertitude et le désarroi qui s’étaient, après la défaite, emparés de l’âme même de la France. s’abattaient aussi sur le Pays ; mais ces malheurs ont à nouveau permis au sentiment national, mis ainsi à dure épreuve,
de se manifester, de s’éprouver. Ce sentiment national, cependant profond, avait paru se voiler avant 39, déprimé qu’il était par les soubresauts de notre politique souvent contraire aux aspirations locales, car on aime ici
l’exercice d’une juste autorité, qui nous a parfois manqué, mais on est hostile à toute exagération de cette autorité, notamment à celle qui immole à l’Etat-Moloch toutes les indépendances légitimes du travail, de la pensée et de
l’âme ; on aime la stabilité, la continuité, l’esprit de suite, ces grandes conditions en dehors desquelles il n’a jamais été possible de rien créer de durable et de solide. Mais on reste attaché sincèrement au passé.

Il ne faut pas juger sommairement cette population d’Alsace-Lorraine, sur la langue, mais pénétrer jusqu’à son âme où se sont tissés peu à peu les liens impérissables de goût et d’amour pour la Patrie française.

En entendant parler l’idiome germanique, les Allemands superficiels, même intelligents, venus d’Outre-Rhin, ont pu croire qu’ils s’assimileraient aisément cette province et qu’ils seraient bien accueillis. Mais rapidement, ils ont
pu, s’ils étaient de bonne foi, mesurer leur erreur. Les plus farouches, enrageant de cet état de choses, que bientôt deux ans d’efforts de germanisation n’ont fait qu’accentuer, et niant délibérément cette opposition dont ils
souffrent, se font fort de la supprimer par des moyens extrêmes, afin d’arriver vite à l’adaptation souhaitée.

C’est dans ce sens que le Gauleiter BURCKEL envisage publiquement en Lorraine la déportation des irrédentistes, et leur remplacement par des immigrés, anciens combattants ou rapatriée des provinces baltiques et
bessarabiennes, qui constitueront la " forteresse nationale dans laquelle le Reich pourra désormais avoir confiance "

Ces projets, publiés, de même que ceux de nationalisation et de conscription militaire, ne faciliteront pas la tâche de notre Gouvernement dans sa politique de collaboration plus accentuée entre le Reich et la France. Si les signes
extérieurs de l’amitié sont l’essence même de l’amitié, s’ils suffisent parfois à la créer, il faut avouer que nous sommes, là encore, loin de ces conditions ! Si l’impuissance du Reich à se concilier la faveur et la confiance des
Alsaciens et des Lorrains provoque ces nouvelles mesures de force — qu’on saura appliquer avec toute la brutalité coutumière — un pas décisif aura été fait dans la voie de l’annexion.

Ce n’est pas ici qu’il convient de dire le rôle important de l’Alsace-Lorraine dans notre économie ; mais comment ne pas rappeler que cette Province, placée aux confins de deux civilisations, est et restera une pièce maîtresse de
l’équilibre des rapports franco-allemands. Annexée, elle ne sera qu’un glacis de forteresse, une menace permanente sur toute notre politique avec nos voisine; elle n’a fait et ne fera qu’accroître les ambitions pangermanistes
dont on ne nous fait pas mystère. Le Rhin constitue une digue morale autant que physique opposée à l’invasion et passé laquelle l’expansion allemande ne connaît plus de limites. Qui peut dire quelle sera la Pax Germanica ? Où
s’arrêtera demain son appétit d’annexion ? Aux Vosges ou à une ligne de Lyon à Dunkerque ? Rendue dès aujourd’hui à la souveraineté française, l’Alsace-Lorraine serait le témoignage et le gage d’une entente loyale et de la
pacification des esprits des deux côtés du Rhin.

Commerce

Les ressources alimentaires et autres diminuent et le réapprovisionnement des magasins devient difficile. Une surveillance active et de nombreux contrôles ont freiné l’activité du marché noir; les délinquants, passibles des
tribunaux, se voient frappés de lourdes peines. La sévérité des tribunaux s’est accrue depuis un mois; tous les jugements sont d’ailleurs soumis à Berlin qui les casse fréquemment pour sévérité insuffisante et renvoie les
coupables devant un autre tribunal.

Le blocage du vin, effectué ici fin février après la déclaration des stocks, semble devoir être suivi de mesures de livraisons forcées : on chercherait à rassembler 30.000 hl qui devraient être livrés à la France. Ce prélèvement,
effectué sur des stocks déjà faibles, va provoquer la disparition du vin devenu rare.


Main-d’oeuvre

Une ordonnance du Reich, étendue à l’Alsace le 5 mai, permet la mobilisation de toutes les réserves de main-d’oeuvre pour le travail; femmes, jeunes filles, pensionnés , peuvent être appelés à renforcer la main-d’oeuvre des
usines et à aider dans les campagnes. Des femmes mariées, certaines ayant un enfant, de la banlieue de Strasbourg, ont été astreintes au travail en usine.


13 août 1942.

Situation locale

Le recrutement d’Alsaciens pour la Hilfspolizei et pour le Luftschutz (cette dernière formation encasernée) s’intensifie.

Des convocations ont été adressées à de jeunes Alsaciennes de 18 ans pour être incorporées (Blitzmädel) dans les services auxiliaires militaires : Luftkommando in München entre autres. Le service est obligatoire, sans durée
déterminée, et au plus tard jusqu’à la fin de la guerre.

Certaines familles de jeunes gens évadés ont été invitées, sous menaces de déportation (Umsiedlung) à réclamer à la Police, par lettre expresse, le retour de leurs enfants, que la Croix-Rouge allemande recherchera.

Si ces interventions étaient efficaces (et elles ne pourraient l’être que grâce à l’appui des autorités françaises en zone libre), les jeunes gens rapatriés devraient s’attendre â être internés dans un camp de concentration jusqu’à
ce qu’on obtienne d’eux leur engagement dans la Wehrmacht.

Il convient de dérouter ces recherches et peut-être de doter les Alsaciens réfugiés de nouveaux états-civils.

Reich

Pour pallier l’insuffisance des moyens de transport, il a été décidé de surcharger les wagons de marchandises : 1 tonne en plus de la limite officielle pour les wagons français, 2 tonnes pour les wagons allemands.

On signale une pénurie croissante de métaux et l’inventaire des stocks, suivi de livraison forcée, est commencé pour le fer, la fonte, l’acier. Des négociants, serruriers, constructeurs, etc. de Strasbourg, ont dû livrer une grosse
partie de leurs fers marchands, estimés utiles à l’industrie de guerre. Les grilles des jardins seraient en cours d’enlèvement à Francfort et dans d’autres localités. Cette recherche du fer serait en corrélation avec la diminution des
envois de minerais suédois que le Reich n’est plus capable de régler par marchandises.

On signale des mouvements de mécontentement à Berlin (insuffisance de nourriture), à Cologne, Dusseldorf, ceux-ci provoqués par les bombardements.

Vainqueurs et vaincus se débattent péniblement dans une misère économique qui s’aggrave chaque jour.


3 novembre 1942.

Le 12 octobre et jours suivants, ont été convoqués dans les casernes, les jeunes gens alsaciens incorporés dans la Wehrmacht à la suite des examens passés en septembre devant les Conseils de révision. Dans la crainte de
troubles, l’autorité militaire avait fait procéder à l’avance — à Strasbourg — à des exercices militaires dont le thème était l’attaque de ses casernes ; ni les troupes consignées, ni leurs mitrailleuses n’ont eu à intervenir. Mais
partout les départs ont donné lieu à de vibrantes manifestations patriotiques : drapeaux tricolores arborés sur les mairies (à Barr, Haguenau. . .) ou couchés sur les voies ferrées, chants de " Vous n’aurez pas l’Alsace et la
Lorraine ", de la " Marseillaise ", dominant les cuivres des musiques militaires accompagnant les détachements, cris graves et répétés de Vive la France !, poussés au départ des trains par des centaines de voix angoissées, au
visage des officiers allemands qui, blêmes et frémissants devant leur service d’ordre, obéissant à une consigne évidente d’éviter tout incident, se bornaient, passifs, à ricaner et parfois à crier : Nous vous dresserons !

Après ces manifestations courageuses dont j’ai été, à plusieurs reprises, le témoin ému, il est consolant de constater qu’il y a encore des hommes en Alsace.

Cette conscription de trois classes aurait fourni, dit-on, avec les deux contingents partis fin septembre pour un service du travail abrégé, 18 à 20.000 hommes au Reich. Ces hommes paraissent avoir été répartis, disséminés plutôt,
dans de nombreuses garnisons ou dépôts d’instruction, de la Norvège à la Crête ; on parait s’être ainsi soucié de ne pas reconstituer les régiments régionaux, qu’après déboires, on dut retirer du front ouest en 1914.

Une foule de parents et d’amis a, la mort dans l’âme, accompagné les conscrits jusqu’aux gares, dont l’accès était interdit. J’ai vu des larmes sur bien des visages même mâles et entendu des paroles de colère s’échapper des
lèvres crispées, rappelant la souveraineté de la France, et aussi qu’il est impossible que la vengeance du ciel ne s’abatte quelque jour, implacable, sur les auteurs de ces attentats au droit et à la conscience humaine.

Combien une parole officielle de Vichy aurait été bienfaisante dans ces jours douloureux .... On a parlé vaguement d’une protestation ; mais l’adjoint au Gauleiter Rôhn s’est empressé, au cours d’une réunion publique tenue à
Strasbourg le 26 octobre, de tirer en vainqueur la morale de ces événements " Depuis l’incorporation de ces jeunes classes, a-t-il dit, l’Alsace fait entièrement partie du Reich ; ces mesures nouvelles ont modifié le droit
constitutionnel (?) et rattaché définitivement l’Alsace au Reich ".

La conscription des classes plus anciennes, annoncée par des organes officieux, comme devant suivre, paraît jusqu’ici ajournée.

Divers

Un intendant militaire, M. Delestre, à Haguenau en 39, est arrivé ici pour liquider les réquisitions et marchés militaires.

On estime qu’après la réquisition de la main-d’oeuvre en France, celle des moyens de transport, machines et matériel suivra, afin de poursuivre systématiquement le plan de " Mein Kampf ": Ruiner l’industrie française.

A la suite des dégâts considérables causés à Karlsruhe par un bombardement aérien, plusieurs administrations du Gau vont être transférées à Strasbourg, épargné jusqu’ici. Ce nouvel arrivage de plusieurs milliers d’hôtes (on
dit 30.000) ne laisse pas d’inquiéter la population dont les chambres vacantes sont recensées. La Mairie indique 62.000 Allemands habitant déjà Strasbourg.

Les difficultés rencontrées sur le front de l’Est et la fréquence des attaques aériennes contre les villes de l’Ouest du Reich, ont certainement entamé la confiance de nombreux Allemands, militaires et civils. Leur moral a besoin
de tonique ; d’où les dithyrambes des communiqués. Aussi longtemps que les succès entretinrent dans les imaginations la certitude de la victoire, le moral a été ferme, malgré les deuils et les restrictions. Aujourd’hui où le
triomphe paraît moins évident, on constate qu’un immense désir de paix commence à lever au fond de la plupart des coeurs. Contre le despotisme, contre la guerre, il y a des voix éparses ; il n’y a pas encore d’opinion ; celle-ci
ne se formera qu’avec des échecs et ne grandira qu’avec des désastres militaires. Ceux que les dirigeants nazis ont le plus à craindre, et contre qui ils fulminent dans leurs discours, ce sont les joueurs à la baisse, prêts à se
couvrir (en faisant bonne figure aux vaincus) tandis qu’ils sont obligés, eux, de maintenir, de développer, de reporter une vertigineuse position à la hausse.

Malgré les tristesses de l’heure, l’humour alsacien ne perd pas ses droits. Au slogan actuel, multiplié sur les murs "Raider Müssen rollen Für den Sieg ", les gamins savernois viennent de répondre en organisant un cortège
ridicule de véhicules hétéroclites : voitures d’enfants délabrées, charrettes hors d’usage rafistolées... qui, précédé d’une pancarte portant l’appel " tout ce qui roule doit rouler pour la victoire " a défilé dans les rues de la ville, a
été, bien entendu, dispersé par la Police, mais a obtenu un franc succès de rire.

Paris, le 26 janvier 1943.

Le moral alsacien, fortifié par les aveux embarrassés des communiqués allemands et la radio de Londres, reste très ferme. Les nerfs, tendus à l’extrême depuis trente mois, sont cependant à bout et on désire vivement la fin du
conflit et la libération du pays. Les occupants renouvellent leurs violences : vente de meubles des non-rentrés, expulsions en France et déportations vers l’Est, emprisonnements redoublés... Il semble que la fureur des uns
augmente avec l’espérance — et la témérité — des autres.

Pour éviter l’effondrement des forces morales du régime la surveillance des particuliers est renforcée partout : deux cents nouveaux agents de la Gestapo viennent d’arriver à Strasbourg ; une Stadtwache, sorte de milice
bourgeoise, est créée dans les villes de quelque importance pour aider la police, en cas de besoin. Ici ces mesures sont interprétées comme autant de signes d’inquiétude et de nervosité ; outre-Rhin, elles viennent accroître la
sombre résignation d’un peuple qui a toujours préféré la puissance à la liberté, mais ne l’empêchent pas de s’interroger aujourd’hui sur les conséquences qu’aurait sur son destin la guerre perdue.

Dans l’angoisse qui commence à l’étreindre, il crie de nouveaux griefs contre la France qui n’a pas choisi de s’associer à la " croisade pour la libération de l’Europe" ... Sa haine n’a d’égale que sa résignation sous cette énorme
discipline qui l’enserre. — Nous, nous ne sommes contents que lorsque nous faisons figure d’opposants ; eux, leur état d’esprit et leur police, admirablement faite d’ailleurs, en font des moutons auprès desquels ceux de
Panurge étaient des imaginatifs et des réfractaires.

Relevé parmi les ordonnances et arrêtés locaux :

-celle du 10 décembre, élargissant à 3 kilomètres la zone frontière interdite, franco-alsacienne et suisse-alsacienne ;


-l’arrêté du 16 janvier, de l’office des métaux précieux du Reich, interdisant tout emploi en transformation des déchets, qui doivent être livrés tels quels aux centrales d’achat (sauf une minime tolérance pour l’argent et le platine);

-l’arrêté du 4 janvier portant introduction en Alsace du code civil allemand, du code de commerce, et de diverses lois culturelles. Il est significatif de rappeler ici que les lois civiles et commerciales françaises n’avaient été
introduites en Alsace que le 1er juin 1924, après six ans d’études.

Les jeunes gens de la classe 24 (nés en 1924) libérés le 27 décembre après trois mois seulement d’Arbeitsdienst, ont été, comme prévu, incorporés dans la Wehrmacht du 13 au 18 janvier. Ainsi qu’en octobre, le départ des conscrits
a, malgré les escortes, donné lieu à des manifestations patriotiques en diverses localités. Mais la police ou la troupe ont cette fois sévi, en enlevant aux fauteurs de troubles leurs bouteilles de vin ou de schnaps et parfois leurs
provisions de route.

La révision des jeunes Alsaciens nés en 1925 a été effectuée du 5 au 8 janvier et sanctionnée par la délivrance immédiate du livret militaire. De la sorte, après un bref service du travail préliminaire, ces jeunes gens passeront
directement des camps dans les dépôts de l’armée chargés de parfaire leur instruction.

Le 1l janvier, tous les jeunes écoliers de 16 ans (classe de 6e et de 7e années des lycées et collèges) ont été convoqués pour trois semaines d’instruction dans les camps et casernes. Ces périodes ont pour but d’abréger encore le
temps de l’Arbeitsdienst.

22 février 1943

L’application en Alsace et en Lorraine des mesures de mobilisation de toutes les ressources se fait selon la méthode forte, à la prussienne. Persuader, convaincre, gagner les esprits n’est plus depuis longtemps l’affaire. On
multiplie les discours et les interventions sans se soucier des réactions psychologiques de la foule, embrigadée de force, et contrainte à marcher. L’adhésion du coeur ou de l’esprit n’importe pas.

Les ordonnances suivantes ont été promulguées en Alsace (il semble que la mobilisation des réservistes ne soit pas encore décrétée en Lorraine) ; elles n’ont, en général, produit que de nouveaux regrets de la patrie perdue,
l’exaspération et l’écoeurement :

— celle du 31 janvier — basée sur l’introduction, le 25 août 1942, de la loi du Reich sur le service militaire et soumettant à la conscription les classes 1914 à 1919 — (c’est-à-dire des réservistes ayant servi dans l’armée française);

— trois arrêtés du 4 février, prévoyant pour la mobilisation des forces du Reich, la fermeture avant le 31 mars des commerces et affaires qui ne sont pas indispensables à la vie courante ni à la guerre : bijouteries, cafés, librairies,
antiquités, etc.

— la concentration des banques, des restaurants, hôtels, brasseries, etc. .

la réduction du personnel dans de nombreuses entreprises où le travail sera assuré par une prolongation de l’horaire quotidien. Toute la main-d’oeuvre occupée dans des activités non indispensables à la guerre est récupérée;
les retraités jusqu’à 65 ans doivent reprendre leur poste ; la main-d’oeuvre libérée sera utilisée aux productions de la guerre...

Les jeunes Alsaciens nés en 1925 (classe 1925) révisés en janvier, sont actuellement convoqués pour un service du travail, qui sera abrégé : 3 mois seulement. Les cinq classes, 14 à 18, ont dû se faire inscrire et devaient échanger
à la révision leurs livrets français contre des livrets militaires allemands. Semblant obéir à un mot d’ordre, les conscrits n’ont pas voulu se dessaisir de leurs papiers (déclarés perdus) ; certains se sont présentés en uniforme
demandant à être envoyés dans les camps de prisonniers avec leurs compatriotes; d’autres enfin ont refusé de se présenter et ont été cueillis par la gendarmerie à leur domicile.

Dans de nombreuses localités les détachements ont voyagé ou se sont présentés en chantant la Marseillaise. Il s’en est suivi des bagarres avec les autorités qui ont enfermé les conscrits de 8 heures (heure de la convocation) à
19 heures, même quand les opérations de révision étaient terminées le matin. La proportion de " Bons pour le Service" est très élevée.

D’autres jeunes gens, surtout dans le Haut-Rhin, sont passés en Suisse, malgré la surveillance, et souvent de force. Montés parfois dans des camions, armés de fusils de guerre et de mitrailleuses, ils ont anéanti la résistance
des gardes frontières. Dans les milieux officiels, on estime à 400 le nombre des fuyards (chiffre faible). Malheureusement ces démonstrations courageuses — car les familles sont l’objet de représailles immédiates — ont provoqué
le renforcement des troupes de police qui ont aussi fait des victimes dans la zone frontière interdite. Plusieurs réfractaires ont été tués et d’autres capturés après de violents combats. Les prisonniers, traduits immédiatement
devant le Kriegsgerichtshof (Conseil de guerre) de Strasbourg, ont été condamnés sans pitié : treize à la peine de mort, fusillés aussitôt après, au Struthof près de Rothau, au sinistre camp de répression des militaires ,d’autres,
aux travaux forcés. Le drame de conscience que crée la mobilisation des réservistes fait saigner bien des coeurs.

D’autre part, le Volksgericht (Tribunal du peuple) venu de Berlin siéger à Strasbourg pour la troisième fois, a condamné à mort par décapitation à la hache, quatre jeunes gens accusés d’opinions communistes et de sabotages,
et cinq autres personnes, détenues depuis avril, pour complicité ou aide dans l’évasion de prisonniers français.

Parmi ces dernières, particulièrement estimées, deux surtout M. WIDMANN, ex-lieutenant de cavalerie, architecte à Strasbourg et Mademoiselle WELSCHJNGER, ex-cheftaine scout à Strasbourg ont eu, au dire des avocats et
des témoins émus aux larmes, une magnifique attitude, noblement courageuse. Aux menaces du Président, déclarant " que l’Allemand, Alsacien ou autre, qui n’entend pas la voix du sang, le flux de ce sang serait-il interrompu
depuis deux ou trois siècles dans ses veines, doit être anéanti ", ils ont proclamé hautement, avec une sincérité téméraire, leur nationalité française, leur devoir d’aider par tous les moyens leurs compatriotes malheureux, et,
sachant qu’ils risquaient ainsi leur tête, ont déclaré accepter leur mort comme le suprême témoignage de leur fidélité à la France.

Transférés à Stuttgart (c’est à la prison de cette ville qu’ont lieu les décapitations), ils y attendent la sanction du recours en grâce qu’ont déposé les avocats. Le Gouvernement s’honorerait en s’efforçant de suite de sauver la
vie de ces patriotes qui mériteront le nom de Martyrs d’Alsace.

Ces condamnations ont provoqué une consternation générale et profonde. Elles viennent allonger la liste déjà longue, et non close hélas, des victimes de la germanisation forcée de nos provinces ; elles s’accompagnent de
sévices sur les familles des réfractaires, internées au camp de concentration et menacées de déportation dans l’Est.

Il est à craindre que ces représailles barbares s’accélèrent et se multiplient, comme dans un corps infecté, la fièvre tourne au délire; elles ne font qu’attiser la haine et allument ici des brasiers de fureur qui crépiteront un jour..

Le Gauleiter a pris la parole deux fois au cours de ce mois et toujours pour menacer " A l’ami, a-t-il dit, la main ouverte ; à l’ennemi, la destruction ".

La Commission des déportations de Berlin, venue de Metz, siège à Strasbourg depuis trois semaines et étudie les centaines de dossiers établis par la Gestapo. On attend avec inquiétude ses décisions et redoute des exodes
aussi amples qu’en Lorraine où des milliers de personnes ont été envoyées récemment dans l’Est, leurs biens confisqués et souvent les familles séparées.

Entre temps de nouveaux moyens de germanisation ont été mis en œuvre ; après les prénoms déjà changés, la police impose aux porteurs de noms de consonance française, des noms allemands, immédiatement inscrits à l’Etat
civil. Le parler français est sévèrement prohibé, la surveillance des conversations en public est particulièrement stricte à Strasbourg, alors qu’une certaine tolérance est laissée aux colmariens et mulhousiens, d’ailleurs plus
rétifs. Les autorités savent que la parole est une puissance terrible ; les Romains le savaient déjà qui romanisèrent ainsi la Gaule et l’Espagne et réussirent à détruire le sentiment national en détruisant la langue nationale ; du
jour où la Gaule a parlé le latin elle s’est reconnue volontiers comme une province romaine. Ici cependant, le sol, la race plus évoluée, et les traditions, défendent heureusement jusqu’alors, la population alsacienne contre
l’asservissement qui l’enserre.



Commerce

Certains magasins de détail ont déjà été fermés en application des décisions prises sur la mobilisation totale des forces du Reich. L’avis précède de peu la fermeture. Les stocks sont évalués et récupérés pour l’ensemble de
l’économie.

Ce ne sont là que des préliminaires et de nombreux commerces doivent être fermés avant le 15 mars ; on suppose que le choix des "maintenus" portera sans doute sur des affiliés au Parti ou des sympathisants ?

Industrie

En attendant que la mobilisation ait créé des vides dans le personnel des usines, les envois récents de " récupérés " masculins et féminins ont créé une pléthore de main-d’oeuvre difficile à occuper. Certains sceptiques pensent que
le rendement ne sera pas accru tant que des nouvelles machines et des approvisionnements à oeuvrer ne seront pas fournis aux ateliers existants.

Mars 1943

Déportations

Les familles des réfractaires sont recherchées en vue de leur déportation. 3 à 4.000 personnes des villages frontières de la région d’Altkirch, parents de jeunes gens passés récemment en Suisse, ont été, au début du mois, d’abord
internées à Schirmeck, puis déportées en Poméranie polonaise ainsi qu’il a été fait des Lorrains en janvier. L’expulsion est immédiate : 2 heures sont laissées pour rassembler quelques vêtements et couvertures. Aucune
considération d’âge ou de santé n’intervient. Les biens de ces victimes sont confisqués.

La police opère actuellement dans les vallées de langue française où de semblables mesures paraissent sur le point d’être appliquées et où les populations sont dans l’angoisse. Des commissions médicales procèdent à la
mensuration des crânes, à l’examen des types, d’ailleurs vosgiens et non alsaciens, et enquêtent pour déterminer les accointances ethniques.

Enfin les tribunaux spéciaux, siégeant chaque jour, frappent impitoyablement de nombreux accusés.

J’ai relevé parmi les ordonnances locales :

— celle du 2 février sur le travail obligatoire, prescrivant à toutes les femmes, même mariées, de 26 à 45 ans (sauf celles travaillant à la culture ou ayant un enfant de moins de six ans ou deux de moins de quatorze ans) de se faire
inscrire aux offices du travail. Certaines affectations en usine sont déjà prononcées, soit pour une demi-journée de travail quotidien, soit pour l’horaire complet;

— celle du 2 février, confisquant au profit du Reich les biens des personnes de souche allemande ( ?) déportées vers l’Est. Si la conduite de ces déportés le justifie, le séquestre pourra leur faire parvenir, plus tard, un secours
prélevé sur le produit de leurs biens réalisés;

— celle du 1l février, permettant d’accorder la nationalité allemande â tous les membres des formations auxiliaires de la Wehrmacht : NSKK, Blitzmädel, etc..

— celle du 15 février, portant majoration des pensions des anciens fonctionnaires français, 80% du 1er septembre au 31 décembre 1940 ; 250% ensuite (Verordnungsblatt n0 71).

La révision, en vue de l’incorporation, des jeunes Alsaciens nés de 1914 à 1919, a été marquée de divers incidents : à Kaysersberg le 24 février, deux jeunes gens s’étant présentés en uniformes français ont été pris à partie par la
commission. Pendant la bagarre qui a suivi, le greffier du conseil aurait saisi son revolver et se serait blessé lui-même au cours de la lutte. La population de Kaysersberg ayant pris fait et cause pour ses enfants, a hué et rossé
les gendarmes ; la petite ville a été mise en état de siège et la troupe de Colmar appelée d’urgence pour rétablir l’ordre. Les deux principaux manifestants ont été immédiatement fusillés et leurs camarades frappés de peine de
prison "pour avoir tenté de s’opposer à la conscription ".

A noter qu’au cours de ces révisions, les jeunes gens, anciens officiers dans l’armée française, ont reçu, non le livret d’affectation à la Wehrmacht, mais un bulletin de situation réservée. Naturellement, des appels pressants leur
ont été adressés pour les inciter à suivre volontairement et dès maintenant des cours d’officiers.

Pour accélérer la récupération des effectifs de garnison, il est prévu que les jeunes gens de 15 et 16 ans recevront une instruction rapide pour le service de la DCA. où ils serviront les pièces. Lénine avait dit : " Si nous ne faisons
pas de chaque enfant un pionnier, puis un combattant de la future armée rouge, nous n’aurons rien fait. " Ici, mêmes conceptions, mêmes pratiques.

Les contingents d’Alsaciens, levés en octobre et instruits depuis lors, ont quitté leurs dépôts, ainsi que les Tchèques, et ont été envoyés sur le front où ils sont répartis et éparpillés dans de nombreux corps. On commence à
connaître les avis de décès des premiers tombés (que les journaux n’insèrent qu’avec la mention "mort pour le Führer et sa patrie allemande").

Commentant les condamnations à mort du début du mois passé, le Gauleiter Wagner avait annoncé le 20 février à Colmar, avec sa violence coutumière, que d’autres têtes allaient rouler..

Et en effet, le Reichskriegsgericht (Tribunal de guerre du Reich) — composé d’un général de l’air, d’un de l’armée de terre, d’un amiral, de six officiers supérieurs — siégeant à Strasbourg à huis clos, au début du mois, a
prononcé diverses condamnations capitales : sur 27 personnes (la plupart des intellectuels) accusées d’avoir fourni des renseignements au Gouvernement français sur la situation alsacienne, et d’avoir formé une organisation
pour prendre l’administration en mains au départ des Allemands, 13 ont été condamnées à la peine capitale pour haute trahison (parmi elles : WENINGER, juge à Colmar. Robert HEITZ, Sous-Directeur aux Assurances Sociales à
Strasbourg, CREMER, Directeur d’Alsthom, CLAINCHARD, etc..)

Il est bon de relever que, selon les confidences des avocats, on a jugé ces personnes comme "allemandes ", malgré leurs protestations, et basé ces sentences sur des lois allemandes non encore introduites en Alsace...

Le Volksgericht (tribunal populaire) est également revenu de Berlin pour juger et condamner à mort divers "communistes". Le Sondergericht juge actuellement d’autres Alsaciens accusés d’avoir favorisé l’évasion de
prisonniers français. — On me fait remarquer que le chiffre des condamnés à mort politiques dépasse déjà le nombre des victimes d’Eulogius Schneider, le bourreau trop célèbre de l’Alsace sous la Révolution (31 exécutions
seulement dans le Bas-Rhin). — Et la répression continue, implacable, mais la haine s’accroît d’autant.

Le dimanche 14 mars, un match de foot-ball devait opposer à Strasbourg une section sportive de " SS " à un club de Mulhouse. Dès la veille de nombreux mulhousiens sont arrivés à Strasbourg et au nombre de plus de 2.000
manifestèrent, au portes du stade, leurs sentiments pour leurs compatriotes condamnés à mort. Devant la surexcitation des esprits et pour éviter de graves incidents, les autorités, impuissantes â rétablir l’ordre, durent
décommander le match.


Avril 1943

L’action systématique et violente du gouvernement, du Parti et de la Gestapo à l’égard de la population alsacienne, coordonnée à tous les échelons, depuis les autorités supérieures jusqu’aux organismes locaux, poursuit ses
persécutions. Celles-ci ont pris ce mois-ci une forme nouvelle par la confiscation pure et simple des postes de radios appartenant aux peu enthousiastes du régime, suspects d’écouter Londres. De nombreuses protestations s’en
sont suivies, même dans l’entourage des autorités qui paraissent avoir freiné l’ardeur vindicative des partisans. Non seulement on ne fait rien pour remédier au mécontentement général, à la colère de la population, mais on
continue â l’exaspérer par de semblables mesures appliquées sous l’esprit de parti comme de véritables chicanes.

.
Des tribunaux d’exception continuent à siéger et les condamnations pleuvent. Entre autres, le 24 mars, le Volksgericht a jugé 33 accusés de la région mulhousienne pour reconstitution de cellules communistes, détention
d’armes, aide à l’évasion des prisonniers... Ces délits remontaient à 1941 ; quatre condamnations à mort et 19 peines de 4 à 15 ans de travaux forcés ont été prononcées pour délits communistes, 3 de 6 à 15 ans de prison pour aide
aux prisonniers.

On m’assure que les recours en grâce déposés par diverses personnalités en faveur des condamnés à mort des mois précédents auraient reçu un accueil plutôt favorable à Berlin, mais jusqu’ici l’opposition du Gauleiter n’a pu
rendre effective une mesure de clémence. Les condamnés n’ont pas été exécutés et l’opinion veut croire qu’ils auront la vie sauve.

Le 28 mars, au cours d’une grande réunion de la NSDAP. â Strasbourg, le Gauleiter a vitupéré ceux qui s’obstinent à parler français, en prétendant être de sentiments français. "Tu n’es pas un français, toi qui penses ainsi. — Tu
es un traître allemand, traître à ton nom, à ton sang, à ta langue, à ta patrie... ". Il a renouvelé sa menace que tous les mauvais éléments seraient impitoyablement extirpés d’Alsace.

Peu après cet éclat, quatre jeunes Alsaciennes du Lycée de Filles de Strasbourg ont été arrêtées et emprisonnées quinze jours, pour avoir parlé français dans la rue.

On procède au recensement des jeunes gens nés en 1926 en vue de leur incorporation dans le Service du Travail. Le Gauleiter ayant décidé d’offrir une Légion alsacienne " SS " au Führer, de nombreux jeunes gens de 16 à 17 ans,
ayant la taille et l’aptitude physique requises, sont recrutés comme volontaires sous les pires menaces et malgré l’opposition des parents.

L’appel des réservistes nés de 1914 à 1919 s’est effectué les 19 et 20 avril. Les anciens officiers, à qui un papier de situation d’attente a été remis, n’ont pas, en général, été touchés par ces levées; quelques-uns cependant,
convoqués individuellement auraient été incorporés comme sous-officiers et invités à faire un stage d’instruction pour récupérer leur ancien grade.

Plusieurs, non volontaires, auraient été versés de force dans les " SS ", troupes partisanes et fanatiques, toujours prêtes aux excès, craintes de tous, même de l’armée régulière. — Le supplice de ces Alsaciens, englobés dans la
haine que, partout, l’on a vouée justement à ces soudards, est ainsi complet.

La consternation était générale en Alsace au départ de ces contingents. J’ai revu les scènes pénibles des adieux, réentendu les chants patriotiques et les cris de " Vive la France " dans les gares de rassemblement... Il n’y a eu que
peu de bagarres, quoique quelques réservistes se soient présentés aux casernes en uniformes français. La police, comme la troupe, avait une attitude très réservée ; la consigne était, sans nul doute, d’être aveugle et sourd.

Mais l’opinion est dans l’amertume du silence que le Gouvernement français s’obstine à conserver au sujet de ces mesures illégales qui frappent douloureusement des compatriotes sacrifiés. Le temps des temporisations, même
des protestations discrètes, leur semble révolu; ils souhaitent ardemment, dans leur misère morale, qu’après le langage de la raison humiliée, le Chef de l’Etat fasse succéder celui de la fierté nationale et pensent qu’il est grand
temps de mettre un terme à l’ambiguïté de notre politique à leur sujet. Le Maréchal Pétain a bien protesté publiquement, disent-ils, lors de la violation de l’armistice et de l’occupation de la zone libre ; pourquoi se taire toujours
quand il s’agit de l’Alsace ? Si demain la conscription, puis la mobilisation étaient appliquées par l’Italie en Savoie, en Corse, ou dans le pays de Nice, par le Reich dans les provinces de Lorraine, de Flandre, de Franche-Comté
ou de Bourgogne, continuerait-on à considérer ces enrôlements forcés comme compatibles avec le sentiment national et avec l’esprit de collaboration tel que peut l’entendre une minorité du pays ? J’ai constaté que certains
mécontentements déplorables sont nés et grandissent, et que la thèse autonomiste, bien abandonnée depuis trois ans, s’est emparée de cette arme dangereuse et gagnera des adhérents, si le Gouvernement n’y prend garde.


Mai 1943

Le 21 mai sont partis pour les casernes d’outre-Rhin les jeunes Alsaciens de 18 ans libérés du travail, et le deuxième contingent des réservistes des classes 1914 à 1919 (âgés de 24 à 29 ans) : 5.000 environ à Strasbourg, 2.700 à
Mulhouse... Ces départs sont toujours poignants à voir. Dans certaines familles, un fils combat aujourd’hui pour la France, en Afrique, et un autre pour le Reich dans l’Est, en attendant de se trouver peut-être opposés l’un à
l’autre... Ces situations abominables vont devenir fréquentes dans ce pays crucifié, car on envisage la mobilisation de nouvelles classes.

Les jeunes filles et jeunes gens de 17 ans doivent se faire inscrire, pour la révision, en vue du service du travail ; une partie du contingent féminin serait versée dans la défense anti-aérienne, que l’on renforce.

Après un temps d’arrêt, la pression pour recruter des adhérents aux organisations du Parti se fait actuellement plus violente ; les moindres occasions de contact avec les services publics : police, offices du travail, de
ravitaillement, d’allocations familiales, sont mises à profit pour obtenir une adhésion.

On apprend, de source officielle — non encore publiée— que les cinq condamnés à mort de février (Widmann, Welschinger et autres) ont leur peine commuée en travaux forcés à perpétuité. Cette mesure de grâce de Berlin —
passant outre au refus obstiné de l’autorité locale — causera, dès qu’elle sera connue, un immense soulagement en Alsace, et un mouvement de vive gratitude envers tous ceux qui se sont employés pour l’obtenir.

En revanche la Police a laissé entendre que les familles des condamnés politiques seraient déportées à l’intérieur du Reich !

Je ne résiste pas au plaisir de vous signaler, en terminant, quelques manifestations de la résistance alsacienne A Cernay, le monument aux morts a été gratté de ses inscriptions françaises, remplacées par A nos héros, tombés
pour la patrie allemande... La première nuit qui suivit la mise au jour de cette modification, le texte allemand a été copieusement recouvert de goudron. Et à la fureur des autorités, ni perquisitions, ni enquêtes ne sont parvenues à
faire découvrir le coupable.

L’humour alsacien ne désarme pas : il a modifié dans de nombreux wagons les étiquettes de Défense Passive : Achtung ! Verdunklung... de sorte qu’il n’en reste que : Attention ! Verdun, et celle "Raucher ", fumeurs, en " Rache ",
vengeance...

Juin 1943

Le Tribunal du Peuple a, le 2 juin à Strasbourg, pour aide à l’évasion des prisonniers, condamné à mort deux Mulhousiens et, d’autres inculpés, à diverses peines de travaux forcés. Dans une autre séance, le 4 juin, trois jeunes
communistes ont été frappés de la peine capitale — et rapidement exécutés — pour tentative de reconstitution de cellules. De continuelles arrestations amènent dans les prisons et les camps de concentration les délinquants et
les suspects. Les Alsaciens vivent dans une inquiétude perpétuelle et attendent impatiemment leur libération; ils sont tournés avec avidité vers l’avenir et sentent, pleins d’espoir, approcher la tempête dont les éclairs strient
déjà l’horizon.

Le zèle des partisans ne s’embarrasse ici d’aucune vaine apparence pour se concilier l’opinion : Pour comprendre ces méthodes employées avec la plus grande brutalité, il faut se rappeler qu’elles découlent de l’idéologie, de la
conception du monde, de la législation nationales-socialistes. Dans ce régime, il n’y a pas de place libre pour un groupe quelconque n’appartenant pas à la nation allemande.

L’idéologie de l’Etat totalitaire national-socialiste n’admet, comme critère suprême et exclusif de toute conception juridique, que le bien du peuple allemand. Au lieu du droit de l’Etat, le Troisième Reich ne voit que le seul droit
du peuple allemand. La législation ne reconnaît comme citoyens jouissant pleinement de tous leurs droits, que les membres du Parti national-socialiste ; les " non-affiliés " restent d’une catégorie inférieure. Les lois suivantes,
introduites en Alsace, en sont entre autres la preuve.

La loi sur les fermes héréditaires " Reichserbhofgesetz " reconnaît en fait que l’Etat allemand est seul propriétaire de la terre. Le paysan tenancier d’une ferme ne peut être qu’Allemand ou de sang allemand. Les tribunaux dits
d’héritage peuvent priver tout propriétaire de son bien, sous prétexte, par exemple, qu’il ne répond pas aux exigences de l’honneur (?) du paysan allemand.

La loi sur le Front du Travail (Arbeitsfront) a institué une organisation professionnelle obligatoire pour employeurs et employés. Qui n’est pas membre du Front du Travail ne pouvait, avant guerre, obtenir du travail ; et, d’autre
part, cette organisation a décidé que la qualité de " membre " constituait la confirmation de l’appartenance à la nation allemande.

La loi sur la Presse (Schriftleitergesetz) soumet la presse à l’autorité de l’Etat. Elle n’impose pas seulement le respect absolu des intérêts de l’Etat, mais également de ceux de la nation et de la race allemandes dans leur ensemble ;
les sanctions contre les journalistes et les directeurs propriétaires de journaux sont extrêmement graves.

L’organisation de la jeunesse (Hitlerjugend et Bund Deutscher Mädel) attire et veut englober toute la jeunesse, pour la relever, la former selon ses principes en nouveaux types allemands. Toutes possibilités de s’instruire sont
refusées à qui n’appartient pas à ces ligues. C’est l’isolation, de plus en plus cherchée, des enfants comme des individus, de toute influence extérieure.

Conformément à sa politique démographique, le Gouvernement du Reich a institué des allocations spéciales aux familles nombreuses (Kinderreichenbeihilfe) qui sont un des moyens de germanisation employés ici. Aucun
Alsacien ne peut obtenir d’allocations s’il ne se reconnaît de sang allemand.

Pour les fonctionnaires, les notes anciennes de valeur professionnelle et morale ont été remplacées par celles de la fidélité absolue et aveugle au régime et du zèle propagandiste.

La police secrète (la " Gestapo ", police du Parti, la plus noire de toutes les taches du régime, fonctionnant à côté et souvent en désaccord avec le Sicherheitsdienst, (police de sûreté) se sert d’une arme exceptionnelle : la loi sur
l’emprisonnement de protection (Schutzhaftgesetz) qui permet d’emprisonner ou d’envoyer dans un camp de concentration pour un temps indéterminé et sans qu’on lui en donne les raisons, toute personne qu’elle appréhende.
Le détenu, dans ces conditions, ne peut demander l’assistance d’un avocat, ni en appeler aux tribunaux. La Gestapo peut aussi expulser quelqu’un d’une localité, lui fixer une autre résidence forcée, le déporter, confisquer ses
biens... Il est interdit aux libérés de parler de leur emprisonnement, une fois subi. Les familles ne sont pas averties des arrestations effectuées, ni des maladies de leurs membres, survenant au camp ou en prison ; souvent un bref
avis de décès les informe après inhumation ou crémation, que les leurs sont disparus...

C’est le même arbitraire qui a prohibé la langue et les écrits français en Alsace, proscrit tout souvenir du passé : tableaux, livres, écrits, études, etc... qui a fait procéder à la conscription des jeunes classes et à la mobilisation des
réservistes, sans égard pour leurs sentiments personnels et pour leurs serments de fidélité à leur patrie française. C’est ainsi que fonctionne cette machine redoutable qu’est le National-Socialisme, où l’individu se trouve
sacrifié à l’Etat et l’Etat, lui-même, soumis à la volonté d’un seul homme.

"La rapidité des décisions et de l’exécution dans un Etat totalitaire comporte cependant un avantage certain dans les études de tout problème et les atermoiements apportés à sa solution par les démocraties, où les partis et les
intérêts privés entrent trop souvent en jeu contre l’intérêt général. " Mais à côté, que de défauts, que de haines un tel régime peut semer !

Ici, par la terreur, on veut forcer une population à se transformer, à se plier contre sa volonté à des formes d’existence nouvelles qui lui sont totalement étrangères ; cette population devrait sacrifier sa liberté aussi aisément que
l’Etat sacrifie l’individu à des conceptions discutables sur un meilleur avenir de la Société.

Et l’Alsacien, sous la chape de plomb qui l’enserre, se retourne vers le passé qu’il regrette ; il se remémore les libertés, l’aisance, la douceur de vivre perdues. Les crises économiques