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" Le 13 Août à 5 H 30, l’armée d’occupation
et la Gestapo s’empareront de 114 patriotes dont 30 condamnés à mort,
détenus à la Prison de Riom, si d’ici là, rien n’est tenté pour
les sauver... enfin, 5000 Allemands et Miliciens stationnent dans la ville
ou ses environs immédiats".
"Avertis seulement quelques jours avant l’odieuse
décision de l’armée d’occupation, nous accourons en espérant que
les F.T.P.F. réussiront à sauver nos infortunés camarades, du carnage
et de la déportation".
Tout cela avait été dit d’un trait et sans
ménagement.
J’eus l’impression que l’oxygène s’était tout
à coup fait plus rare dans notre pièce où des volutes de fumée montant
lentement vers le plafond laissaient transparaître d’étranges images..., tandis que Philippe s’employait à sortir d’un
ourlet de son pantalon une feuille de papier qu’il jeta sur la table..
"Voici, dit-il, c’est le plan de la Prison et quelques
renseignements concernant sa surveillance".
Je survolais déjà la ville de Riom et les épaisses
murailles de sa prison derrière lesquelles attendaient, angoissés, 114
patriotes.
Oui, il fallait faire quelque chose. Mais quoi? De l’autre
côté du galandage, depuis longtemps déjà, Yvonne Bourdarot avait tiré
le rideau métallique de son magasin dans un grondement de tonnerre et l’on
n’entendait plus ses allées et venues.
Philippe était satisfait d’en avoir terminé avec sa
mission. Il levait d’une main la partie avant de sa bicyclette et de l’autre
lançait la roue dans le vide par des mouvements secs et répétés,
histoire de vérifier le bon fonctionnement de la dynamo... tout en
espérant connaître notre décision avant de regagner Clermont-Ferrand à
la faveur de la nuit.
"Eh bien les gars qu’allez-vous faire ?"
J’appréhendais souverainement ce genre de question,
et pourtant je répondis sur le champ comme s’il se fut agi d’une
simple opération de routine.
"C’est d’accord, lui dis-je, le 13 Août à l’aube,
nos F.T.P.F. seront devant la Prison de Riom avec la volonté de sauver
nos compagnes et nos compagnons de combat".
Ainsi, "La libération de la Prison de Riom était
décidée".
Soudain, une voiture s’arrêta dans le village. On
courut dans la rue et les chiens aboyèrent
nerveusement.
Archimbaud éteignit la lumière et instinctivement
chacun de nous mit la main sur son arme, prêt à toute éventualité.
Un instant plus tard on courut à nouveau. Des portes
claquèrent, une voiture démarra bruyamment, les aboiements s’espacèrent
et tout rentra dans l’ordre.
Archimbaud ralluma. Quelques signes d’inquiétude
avaient assombri nos visages et comme toujours sous l’occupation,
personne ne sut jamais les raisons de cette subite agitation nocturne.
Philippe s’engagea résolument dans le couloir et
disparut dans la nuit, non sans nous avoir souhaité bonne chance.
Seuls avec nous-mêmes, seuls avec notre lourde
responsabilité, il nous appartenait d’en mesurer l’étendue.
Archimbaud grogna en allant s’asseoir à l’autre
bout de la table "Voilà un solide chantier sur les bras ! Comment
allons-nous nous en tirer ?"
"Je n’en sais rien, lui répondis-je sans
hésiter...", je savais seulement que l’ennemi que nous allions
affronter était infiniment plus puissant que nous et que les risques que nous allions prendre me paraissaient énormes.
Il se fit un silence lourd et gênant entre mon
camarade et moi, ce genre de silence que l’on n’aime pas.
Enfin, après avoir échangé quelques impressions,
nous arrêtâmes les premières décisions en fonction des exigences de
notre entreprise:
Rassembler cinq groupes de 12 hommes parmi les plus
aguerris avec tout l’armement disponible, sans toutefois trop affaiblir
la sécurité des hommes qui resteront au cantonnement.
Six camions ou cars pour assurer le transport des 114
prisonniers et des maquisards.
Le rassemblement de notre convoi fut fixé le 13 à 2 H
15, devant le cimetière de St-Georges de-Mons.
Il était minuit. Archimbaud regagna le camp du
Chambonnet avec pour mission de tout mettre en oeuvre au niveau de la
Compagnie, afin de rendre possible notre opération.
Le 10 Août à 6 heures du matin, le service de
ravitaillement de triste mémoire, ayant débloqué quelques grammes de
matières grasses par personne, une trentaine de femmes munies de leurs
cartes d’alimentation, attendaient devant le rideau baissé du magasin
de notre camarade Bourdarot, en pensant à leurs enfants sous-alimentés
et aux hommes travaillant durement à l’usine des Ancizes, avec des
rations de misère.
Certaines étaient là depuis plus d’une heure par
crainte de l’épuisement du stock, avant d’être servies.
Ainsi allait la vie depuis quatre années, dans une
France affamée où des centaines de milliers de ménagères patientaient
chaque jour, durant des heures et par tous les temps, devant notamment,
les boulangeries, les épiceries, les boucheries et les marchands de
charbon.
Ces rassemblements illustraient l’image d’un peuple
malheureux qui voulait en finir avec la guerre et les affameurs.
Quant à moi, depuis la veille j’étais obsédé par
le court délai qui nous séparait de notre expédition et rien n’était
plus pressé que d’aller à Riom, arrêter un plan d’action.
Pour mon voyage, Gardet m’avait fait parvenir une
bicyclette, avec le guidon relevé et la roue arrière voilée, émettant
un couinement désagréable qui s’atténuait dans les montées et
reprenait de la vigueur dans les descentes.
Bref ! Le service technique du détachement F.T.P.F. de
St-Georges-de-Mons n’avait rien de mieux à m’offrir et il fallait
faire vite.
La nuit avait déposé une fine rosée sur la campagne.
Des nappes de brume s’effilochaient et s’accrochaient aux cimes des
arbres les plus hauts.
De chaque côté de la route, la résine exhalait d’exquises
senteurs glissant furtivement sous les ramures des sapins qui baissaient
lourdement leurs longs bras en signe de lassitude.
En ce jour naissant, mes poumons se gonflaient et
curieusement je me sentais plein d’un sang nouveau et d’espoir.
Austère en temps ordinaire, la ville de Riom avec ses
prisons, son Palais de Justice, ses églises et ses maisons sombres,
laissait à ses visiteurs, sous l’occupation, un sentiment de profond
malaise.
Dès mon arrivée, je me dirigeai sur le Pré-Madame
(plate-forme rectangulaire recouverte de marronniers, offrant un
emplacement de choix pour défendre notre action sur la prison et
protéger un éventuel repli)., limité à l’Est par le Monastère de la
Visitation, à l’Ouest par le Palais de Justice et la Sainte Chapelle,
au Nord par la rue Mazever et les jardins du Faubourg Layat où s’élevaient
autrefois d’importantes fortifications., enfin, au Sud, par la Prison
qui n’en doutons pas, aurait bien des choses à dire, depuis son
implantation sous le Second Empire.
Je m’arrêtais en retrait de la
fontaine du Général Desaix (enfant du Pays) sur laquelle domine une
colonne de granit blanc, flanquée de chaque côté de deux balustres
surmontés d’une coupe en pierre de Volvic, avec à mi-hauteur un cercle
de bronze, rendant hommage au héros de Marengo, et tout en haut de l’entablement
ornemental, représentant une grenade enflammée remplaçant le buste de l’illustre
soldat.
Tout semblait dormir ou mal réveillé autour de moi,
sauf les occupants des miradors qui devaient s’interroger sur ma
présence matinale.
Deux fusils mitrailleurs montraient discrètement le
bout de leur canon par l’ouverture des meurtrières et d’emblée cette
apparition décourageait ceux qui avaient l’intention de forcer la
vigilance de cette prison réputée imprenable, avec sa garde triée sur
le volet et les patrouilles de l’armée d’occupation passant et
repassant jour et nuit devant sa porte.
J’avais conscience que nous allions engager l’existence
des prisonniers, de la population de
Riom et des maquisards, dans un combat du pot de terre
contre le pot de fer. , et pendant un moment, devant cette prison muette
et rébarbative, je fus accablé par un certain abattement moral qui n’aurait
pas manqué d’accroître son emprise au fil des minutes.. si je n’avais
pendant des années connu moi-même cet univers détentionnaire et
espéré passionnément aux côtés de mes compagnons que quelqu’un, une
nuit, un jour, vienne nous arracher de nos geôliers qui nous gardaient
dans des cellules déshumanisées comme des otages à la disposition de l’occupant,
de la Gestapo et des hommes de Vichy.
Non ! il n’était pas question de reculer quelles qu’en
puissent être les conséquences.. il fallait au contraire, faire face à
la réalité et voir seulement le chemin de l’action et de la victoire.
Notre service B nous avait donné des informations
importantes concernant en particulier les heures de la relève (1)
(minuit, deux heures, quatre heures, six heures), le factionnaire de la
porte d’entrée, la situation de l’appartement du Directeur de l’établissement,
le poste de garde et son effectif. Enfin, la présence dans le couloir
central conduisant aux cellules des détenus, d’une sentinelle en arme.
(1) Changement de factionnaires toutes les deux heures.
Au premier coup d’oeil, il fallait exclure toute
action par la force et ne rien tenter entre quatre et six heures à cause
de la présence des Allemands à 5 heures 30.
Trois heures trente m’apparut comme étant le moment
le plus favorable pour déclencher notre opération, en admettant que les
factionnaires en place depuis deux heures, seront déjà fatigués par une
heure et demie de surveillance.. et que les gardes désignés pour les
remplacer à quatre heures, dormiront encore au poste.
Rendu extrêmement prudent pour aborder notre objectif
et faute de pouvoir faire face à l’ennemi à chance égale, il fallait
compenser notre infériorité en le devançant dans l’accomplissement de
son forfait.
Par exemple, la ruse n’a-t-elle pas toujours été
une arme redoutable?
N’a-t-elle pas défrayé la chronique et rétabli des
situations désespérées?
Le stratagème était le seul moyen capable de faire
pencher la balance de notre côté !
J’entrepris alors d’échafauder un plan aussi
cohérent que possible, en utilisant l’uniforme de l’occupant, qui
devait nous donner l’autorité voulue et surtout insuffler la confiance
nécessaire dans l’esprit des hommes assurant la sécurité de la
Prison.
Mise en Place des unités de mouvements :
Groupe A, formé de trois F.T.P.F., habillés en
soldats Allemands et de moi-même en civil (chapeau mou, gabardine,
serviette à documents) dans le rôle de l’agent de la Gestapo.
Groupes B et C, formés de 12 F.T.P.F., chacun
stationnant dans un camion bâché, à la hauteur de la Sainte-Chapelle à
environ 150 mètres de la Prison et attendant le signal du Groupe A, pour
entrer en action.
Mise en place des unités défensives:
Groupe D, formé de 12 F.T.P.F... occupant l’angle
Sud-Est du Pré-Madame avec pour mission principale d’interdire l’accès
de la route d’Ennezat et de la rue Valmy.
Groupe E, formé de 12 F.T.P.F.. occupant l’angle
Sud-Ouest du Pré-Madame, avec pour mission principale d’interdire l’accès
de l’avenue du Général Desaix et de la rue de l’Hôtel de Ville.
Groupe F, formé de 12 F.T.P.F... occupant la partie
Nord du Pré-Madame avec pour consigne principale d’interdire l’accès
de la rue Mazever, du Boulevard du Chancelier de l’Hospital et de la rue
de la Monnaie, bordant la Maison Centrale.
Chronologie des différents mouvements:
A 3 h. 30, le Groupe A traversera la place des Martyrs
de la Résistance en voiture légère, s’arrêtera devant la porte de la
prison et là, l’agent de la Gestapo jouera avec autorité son rôle de
patron de l’expédition.
Dès la porte ouverte, un F.T.P.F. du groupe A
immobilisera le garde.
Un autre F.T.P.F. du groupe A, prendra position sous le
porche de la porte d’entrée, à l’abri du champ visuel des
factionnaires des miradors et restera en contact avec l’évolution de
notre action à l’intérieur de la Prison et le camion des groupes B et
C.
Le troisième F.T.P.F. du groupe A, restera à mes
côtés jusqu’à la fin de l’opération, et ensemble nous irons
désarmer la sentinelle du couloir central, nous récupérerons le
Directeur de la Prison détenteur des clés et nous foncerons vers les
cellules.
Au moment précis où la sentinelle du couloir central
sera désarmée, les groupes B et C seront alertés par les soins de notre
compagnon resté sous le porche de la porte d’entrée et le camion
avancera en veilleuse sur la place des Martyrs. Il reculera contre la
porte de la Prison et nos 24 F.T.P.F. pénétreront sans coup férir, à l’intérieur
de l’Etablissement.
Tout devrait bien marcher, d’autant plus que la
direction de la Prison et le poste de garde, ne pouvaient pas ignorer le
projet de l’armée d’occupation, puisque nous en étions nous-mêmes
avisés, ainsi que les cheminots auxquels les autorités allemandes
avaient demandé de mettre à leur disposition, un train de marchandises
pour le 13 Août à six heures, en vue vraisemblablement de transporter
des détenus en Allemagne. Dans ces conditions, la présence des soldats
Allemands un peu plus tôt que prévu, dans les
couloirs de la Prison, ne pourra étonner personne, puisque tout le monde
sera au courant.
Pourtant un point me préoccupait :
Les Allemands et notamment la Milice, s’étaient bien
des fois présentés dans des prisons, en se faisant passer pour des
maquisards dans le but évident de mieux tromper nos infortunés
camarades, avant de les fusiller dans la carrière la plus proche et cela,
les prisonniers le savaient.
Alors, quel sera leur comportement face à l’uniforme
allemand?
Notre déguisement n’allait-il pas nous être fatal
dès notre apparition dans la première cellule, après nous avoir si bien
servi?
Serons-nous assez convaincants pour éliminer le doute
de l’esprit des prisonniers.., ou bien, échouerons-nous lamentablement
en de vaines persuasions en perdant de précieuses secondes, comptables de
notre réussite ou de notre échec? Cette ombre ne m’avait guère
quitté... jusqu’au moment où une phrase prononcée par Archimbaud à
notre rendez-vous de la veille, avait pris dans mon esprit une. importance
inattendue.
En effet, notre camarade avait fait état de la
présence au camp du Chambonnet, d’un jeune maquisard de 18 ans, dont la
mère était précisément détenue à la Prison de Riom pour son
activité dans les rangs de la résistance.
Pourquoi alors, ne pas utiliser cet heureux hasard pour
mieux équilibrer notre stratagème en lui apportant une pièce
maîtresse, pouvant à elle seule supprimer un grand risque et augmenter
nos chances ?
J’en étais là de mes pensées quand sur ma droite
un chant s’éleva quelque part dans la ville, puis s’amplifia
rapidement avec l’apparition d’un détachement d’une quarantaine d’hommes
de la Wermacht, avançant sur l’avenue du Général Desaix, tels des
soldats de plomb martelant le macadam et chantant avec insolence leur
orgueil et leur fanatisme.
Où allaient-ils ?
Partir eût été une maladresse et le bon moyen de me
faire repérer et arrêter, alors par prudence et peut-être par instinct,
je restai sur place.
La faune du Pré-Madame cessa sa cacophonie et se
réfugia effrayée dans le feuillage des marronniers, comme à l’approche
d’un rapace.
Enfin, les conquérants du 20e siècle s’engagèrent
rue de l’Hôtel de Ville, et déjà les strophes de l’Edelweiss s’éloignant,
s’éteignirent peu à peu, comme la fin d’une lente agonie.
Un vent léger glissait sous les marronniers. Les
oiseaux rassurés reprirent leur mélopée, tandis que partout en France,
où battait un coeur Français, naissait et se fredonnait déjà le
merveilleux Credo de notre combat libérateur :
LE CHANT DES PARTISANS
—I—
Ami, entends-tu le vol noir des oiseaux
sur nos plaines,
Ami, entends-tu le cri sourd du Pays
qu’on enchaîne...
— III —
Nous brisons les barreaux
des prisons pour nos frères...
J’avais recueilli l’essentiel des éléments
touchant à la mise en place de notre plan d’action et j’enfourchais
ma bicyclette rétive.
Dans les rues de la ville, les Riomois longeaient
tristement les façades en s’efforçant de passer inaperçus.
Une grande animation régnait devant la Kommandantur.
Les sentinelles saluaient leurs chefs dans un fracas d’armes et de
bottes.
Sur le chemin du retour, St-Hyppolite et Rochepradière
offraient aux passants des maisons calcinées, des pans de murs
effondrés, des charpentes mutilées s’accrochant à leurs faîtages
éreintés, des moignons noircis regardant désespérément à la fois le
ciel, comme pour le prendre
à témoin, et les cendres encore chaudes d’où
sortaient de minces filets de fumée.
Une fois de plus, s’il en était besoin, l’armée d’occupation
avait marqué son passage de ses empreintes criminelles.
Cinq habitants de ces deux paisibles cités avaient
été arrêtés : Ravel Michel (Maire), Valette Adrien, Laroche Marius,
Morel Antony, Ravel Marcel. Tous sont morts en déportation.
A deux kilomètres plus loin, le château de Chazeron
dressant sa majestueuse silhouette sur le ravin du Sardon, rappelait qu’il
venait d’abriter quelques célébrités politico-militaires,
étroitement liées à la deuxième Guerre Mondiale pour l’avoir
déclarée sans préparation, après avoir tout fait pour la perdre.
La touffeur de ce mois d’Août rendait pénible cette
route qui n’en finissait pas de monter. L’asphalte collait aux pneus
et le nez sur le guidon, je me demandais encore si l’ennemi n’allait
pas déceler notre projet, comme nous avons découvert le sien.
Décidément, c’en était trop pour un homme seul, et
j’avais hâte de rejoindre mes camarades, qui eux aussi, s’employaient
de leur mieux à rendre possible notre entreprise de sauvetage.
Enfin, la descente sur Manzat me laissa un peu souffler
jusqu’au lieu-dit "Les Noyers" où le Hep ! d’un paysan fut
pour mes oreilles de maquisard, on ne peut mieux significatif.
Je stoppais instinctivement. Nos regards
se rencontrèrent à peine et sans presque ralentir le paysan précisa le
sens de son interjection.
"Attention, il y a un barrage de milicos plus
bas".
Oui, j’avais bien compris et pour moi cette phrase se
passait de commentaires.
J’aurais voulu remercier cet homme providentiel, lui
dire ma reconnaissance, mais déjà, courbé sous le poids d’une hotte
chargée de fourrage, il s’engageait sur un chemin parallèle en
direction du village.
N’avait-il pas été imprudent en agissant de la
sorte?
Pouvait-il par avance prévoir ma réaction, alors qu’il
ne savait rien de moi, ou bien avait-il tout simplement obéi à un
réflexe naturel et patriotique en prévenant un français qu’il allait
tomber dans un piège tendu par une poignée de suppôts de l’occupant,
vomis par 90 % de la population.
Nous apprenions dans la soirée, qu’un détachement
de la Milice était resté une partie de la journée au lieu-dit "Le
Pont de la Ganne" situé entre le Gour de Tazenat et Manzat par où j’allais
obligatoirement passer.
Mon changement d’itinéraire devait me conduire à la
Bessède, petit village du Sud-Est de Manzat, où quelques semaines plus tôt,
stationnait un détachement de 20 F.T.P.F.
C’est ici, que s’illustrèrent une fois de plus,
les hommes de Darnand, en écrasant la tête du jeune Colombier à coups
de crosse, avant d’aller jeter son corps affreusement mutilé sur le tas
de fumier de ses parents.
Evidemment, on reste muet et interdit face à tant de
violence et je me garderais bien de juger au hasard, des crimes dont la
guerre est responsable.. si notre compagnon de combat n’avait été l’objet
d’une telle férocité, par ce que l’humanité a produit de plus
dément et de plus lâche.
De ses 132 mètres de haut, le viaduc des Fades tel un
patriarche inlassable, surveillait sous ses pieds ce merveilleux lieu de
prédilection des pêcheurs de truites, qu’est la vallée de la Sioule.
Je m’engageais à pied dans la zone
contrôlée par la 1103e Compagnie. Ma bicyclette sautillait à mes
côtés dans les fondrières et les racines saillantes du chemin
forestier.
Un "Halte-là ! " sortit
de l’épaisseur des sapins et des chênes. Dès lors, je savais qu’une
sentinelle avait les yeux fixés sur moi, et je me soumis de bonne grâce
à la discipline, en répondant par le mot de passe en vigueur ce
jour-là.
"Passez ! " répliqua-t-elle,
tout en restant invisible.
Une trentaine de mètres plus loin, un autre
factionnaire se dressa sur mon chemin et m ‘invita à le suivre jusqu’au
cantonnement.
Les rayons du soleil dardaient avec insistance et la
chaleur faisait éclater un violent parfum de résine. De lourds bourdons
bariolés hésitaient à se poser sur la broussaille ou bien décollaient
brusquement sur notre passage.
Dans le fond, j’étais fier de sentir la forêt se
refermer sur mes talons.., convaincu qu’il me serait arrivé bien des
ennuis si j’avais tenté d’enfreindre aux règles établies.., et je
fulminais secrètement contre les détracteurs de la Résistance, ces
comptables de nos erreurs, faisant courir à longueur de journée les
ragots les plus invraisemblables sur tel ou tel maquis détruit par manque
de vigilance.
Ici, notre sentinelle placée sur la seule voie de
pénétration possible, ne pouvait en aucune façon être surprise et deux
autres compagnons en armes pouvaient à chaque instant intervenir
directement, soit en la secourant, soit en alertant le poste de garde par
un système de communication conventionnel, variant suivant la distance et
la situation de chaque camp.
Le poste prévenait alors le P.C. de la Compagnie qui
prenait sur le champ les mesures appropriées.
Arrivés devant la passerelle enjambant la Sioule, mon
accompagnateur me quitta pour s’en retourner à l’autre bout du chemin
forestier où l’attendait sa charge.
Delmas était de retour depuis un moment de l’embuscade
de 10 H. 30.
"Notre action s’est bien déroulée et a
pleinement réussi comme nous le souhaitions, dit-il, avec une
satisfaction qu’il ne cachait point.. Le P. 45 a été stoppé en
quelques secondes et son abordage si rapide que ses occupants surpris et
écrasés par la mitraille n’ont pu réagir.. après quoi, nous avons
récupéré un fusil mitrailleur, quinze fusils dont trois brisés par les
éclats de grenades, vingt revolvers, quatre mitraillettes et des
munitions".
Pas de mort, pas de blessé côté F.T.P.F., chez les
Allemands, six morts et quatorze plus ou moins gravement blessés.
Enfin une bonne cueillette pour les hommes du
Chambonnet ajouta Delmas en se dirigeant vers le P.C. de la Compagnie.
J’ai bien des fois été interrogé sur le
comportement des maquisards face aux blessés et je ne doute point que le
lecteur soit intéressé par cette même question.
Les maquisards (de par leur situation exceptionnelle)
ne disposaient d’aucune infirmerie
pour leurs propres blessés et n’avaient recours qu’à
l’hospitalité des paysans avec tout ce que cela comportait de dangereux
pour eux.
On comprend dans ces conditions, qu’il n’était pas
question de secourir les hordes nazies qui souillaient le sol de notre
Patrie.
Pourtant les maquisards n’étaient ni des assassins
ni des mercenaires, mais seulement des Combattants Volontaires de la
Résistance conscients, dont le devoir était de libérer la France et non
d’exterminer des soldats désarmés et blessés.
Après l’embuscade qui nous intéresse, dès que l’armée
d’occupation s’est rendue compte que ses hommes n’avaient pas
rejoint leur destination., il lui suffisait de refaire le même
itinéraire pour découvrir le lieu de l’accrochage et prendre en charge
dans un délai assez court, ses soldats tombés dans le piège dressé par
les maquisards.
En l’occurrence, la récupération de l’armement
étant le seul objectif, l’action était terminée pour nos compagnons
et Delmas, responsable de l’expédition n’avait d’autre souci que d’apporter
fièrement son butin au camp du Chambonnet, afin d’armer ses hommes et
préparer d’autres opérations plus importantes.. ainsi allait la Loi de
la guérilla.
Le chêne au coeur noir, tant recherché par le
charpentier et l’ébéniste pour la solidité et la beauté de son bois,
dominait le cadre sauvage au milieu duquel se trouvait la 1103e Compagnie.
Des troncs racornis d’arbres abattus, semblaient s’arc-bouter dans un
dernier effort, tels des canons chauvins braqués pour interdire l’accès
du ravin.
A peine arrivés au camp, on était frappé par le
mouvement continu d’une solide communauté constituée par toutes les
herbes de la St Jean, le cantonnier qui avait abandonné son échoppe, l’ouvrier
son usine, le curé sa paroisse, le fonctionnaire son bureau, l’instituteur
son école, le médecin sa clientèle, le paysan sa ferme, tous unis pour
le meilleur et pour le pire, dans un combat permanent réglé par une
discipline librement consentie.
Ensemble, ils découvraient mille et un détails
nécessaires à la survie des hommes jetés dans une nature rebelle, qu’ils
transformaient en un lieu acceptable, grâce à des prodiges de
célérité et des trésors d’ingéniosité..
Rien n’était laissé au hasard. On avait creusé des
abris pour affronter les intempéries, on avait mis sur pied un service
social destiné à subvenir aux besoins très grands des familles
abandonnées par la force des choses et soumises aux chantages et aux
menaces permanentes des hommes du Gouvernement de Vichy, manigançant des
licenciements avec la complicité de certains chefs d’entreprises, afin
de pousser ces familles à la misère et au désespoir.
Ici, des compagnons s’affairaient autour d’un
camion installé sur un pont de fortune, d’autres emmagasinaient un
chargement de légumes verts.., là, les hommes d’un groupe, rassemblés
à l’ombre d’un chêne, nettoyaient leurs armes avec un soin maternel,
des mousquetons démontés étaient installés sur une couverture
déployée à même le sol et un écouvillon bien graissé passait de main
en main et glissait dans chaque canon, avant d’être remonté sous le
contrôle du responsable, plus loin, une section toute entière formée en
arc de cercle, écoutait attentivement notre camarade Chaussidon, un de
nos bons instructeurs, expliquant avec force gestes, la définition de la
ligne de mire à l’aide d’un fusil "Lebel" fixé sur un
chevalet, face à une cible dessinée à la craie, sur une porte dressée
contre un arbre.
C’est ainsi que nos jeunes recrues se familiarisaient
avec le maniement des armes individuelles et collectives et des explosifs
(grenade, plastic, dynamite).
A ce sujet, il est intéressant de noter que des
dizaines de milliers de maquisards, mobilisés à la pointe du combat, ont
été privés du concours des officiers de carrière, là, où
précisément leur devoir de Français les attendait.
L’absence de ces chefs était d’autant plus
regrettable.. que les victoires ne s’obtiennent jamais sans combat, et
la France, vaincue par les armes, ne pouvait espérer recouvrer sa
liberté et son indépendance, autrement que par les mêmes moyens.
Trois mille F.T.P.F. dans le Puy-de-Dôme, organisés
et contrôlés, dans les villages, les villes et les maquis sont arrivés
au 27 Août 1944 (libération du territoire) sans un seul officier de
carrière dans leurs rangs, malgré nos nombreuses sollicitations dans le
cadre de notre recrutement.
Par contre, nous remercions chaleureusement les
officiers et les sous-officiers de réserve, pour le rôle important qu’ils
ont joué, en apportant leur savoir et leur courage à nos côtés.
L’hygiène non plus, n’était pas oubliée au camp
du Chambonnet et bien que la lessive n’ait jamais été le fort des
hommes, on avait créé un lavoir en disposant des pierres plates sur la
partie la plus accessible d’une grande vasque, où l’eau presque
figée dans l’immobilité d’un miroir, semblait vouloir se reposer
avant de poursuivre son long voyage.., tandis que sur la berge, des fils
de fer tirés entre des arbres faisaient office d’étendoir.. devant
lequel un jeune maquisard, les poings sur les hanches et mouillé jusqu’au
cou, paraissait déçu par si peu de résultat, malgré tant d’application.
Le poste de commandement de la Compagnie était situé
en aval de la Sioule dans une bâtisse lézardée dont la toiture s’accrochait
désespérément à un faîtage fatigué.
Les saisons avaient râpé la façade éclairée par
une porte et une fenêtre étroites dont les boiseries étaient délavées
d’être restées trop longtemps sans peinture face aux intempéries
particulièrement rudes dans cette région.
L’intérieur se composait d’une seule pièce
rectangulaire. Au milieu, une table et quelques chaises. Au fond, sur
toute la largeur, une litière de paille bien rangée recouvrait le sol et
servait de couchage aux responsables. Près de la porte, 4 mitraillettes
accrochées au mur, attendaient.
Delmas alias Lucien, commissaire aux effectifs,
Archimbaud alias Alfred, commissaire aux opérations, Dessagne alias
Désiré, commissaire technique, étaient présents et impatients de
connaître mes impressions après ma visite à Riom.
J’expliquai sans détour mes conceptions par rapport
à la volonté des hommes de Vichy, de protéger coûte que coûte les
prisons contre les entreprises de la Résistance, l’importance de mon
plan et surtout l’originalité du groupe A, avec ses hommes habillés en
soldats Allemands.. après quoi, une discussion s’engagea sur l’ensemble
de l’opération, depuis la supériorité de l’armée d’occupation
jusqu’au poste de garde tenu par les G.M.R. tout spécialement
préparés pour le combat contre les maquis et retranchés derrière des
portes blindées et des miradors.
Archimbaud grimaça, les G.M.R. et les Miliciens sont
nos plus terribles ennemis et les responsables de 70 % des arrestations,
des morts et des blessés parmi les nôtres.. soit contre nos maquis ou au
cours des rafles dans nos villes et nos villages., il se déclara
impressionné par la dimension des risques par rapport à la fragilité de
notre protection sur le Pré-Madame et souhaita disposer de trois fusils
mitrailleurs de plus, pour maintenir à distance une attaque éventuelle
pendant l’évacuation des prisonniers ou un repli honorable.
Dessagne rappela de son côté, qu’il n’était pas
possible de ponctionner une arme de plus à la Compagnie, à cause de la
sécurité des compagnons qui resteront au camp pendant l’expédition..,
et qu’il ne disposait que d’un car et de trois camions dont deux en
réparation.. au lieu de deux cars et de quatre camions en état de
marche.., aussi le commissaire technique ne cachait pas son inquiétude en
attendant le retour des deux équipes de récupération parties depuis le
matin à la recherche des véhicules nécessaires.
Delmas suggéra une rencontre avec les responsables d’un
camp de Corps Francs, situé aux environs du village de Pognat, afin de
leur demander des armes. "Ces compagnons, disait-il, disposent d’un
armement plus important que le nôtre".
"Pourquoi pas", bougonna Archimbaud bien
sceptique quant au résultat.. tout en considérant que nous n’ avions
pas le droit d’échouer dans notre entreprise sur la Prison de Riom pour
n’avoir ni su, ni voulu demander de l’aide à une autre formation de
la Résistance.
La proposition de Delmas était sage et je lui demandai
de contacter les Corps Francs de Pognat, en vue d’établir un
rendez-vous, si possible dans la journée.
"Après tout, ajouta Delmas avant de partir,
peut-être suffira-t-il d’expliquer nos difficultés et notre projet,
pour qu’aussitôt les trois fusils mitrailleurs nous soient
prêtés".
Un planton du poste de garde nous apporta une information.
"Pierret le paysan, veut vous parler de toute urgence".
Un silence communicatif envahit la pièce. Chacun s’interrogeait
secrètement et personne ne dégageait de son esprit autre chose qu’un
vague pressentiment, car Pierret ne se déplaçait pas pour rien.
Un instant plus tard, le paysan arriva d’un pas rapide contrairement
à son habitude.
"Salut les gars ! ", dit-il
en allant s asseoir à califourchon sur une chaise.
La robuste musculature de son torse et de ses bras,
formait des protubérances mouvantes et vigoureuses sous sa chemise,
contrastant avec son visage maigre et finement ciselé.
"Ce matin, continua-t-il, nous avons constaté
avec ma femme, la présence de trois individus inconnus. Leur conversation
s’est animée après le départ de votre équipe de ravitaillement...
aussi je crains un piège et par prudence, je vous demande d’attendre
quelques jours avant de réapparaître au village.
"Sois tranquille, répondit Archimbaud, en lui
posant fraternellement la main sur l’épaule en signe de remerciement,
nous irons nous ravitailler ailleurs pendant une semaine et une fois de
plus, les mouchards de service en seront pour leurs frais".
"En attendant, allons voir du côté de la
cuisine".
Pierret fit tomber les cendres du fourneau de sa pipe
en tapant des petits coups sur le bassoir de la fenêtre, heureux d’avoir
accompli son devoir de Français.
Deux jours plus tard, à l’heure où les F.T.P. F. se
trouvaient habituellement au bourg de Vitrac pour le ravitaillement, trois
camions de S.S. et de Miliciens firent irruption sur la place de l’Eglise.
C’est dire l’importance de l’aide matérielle et
morale accordée aux maquisards par le monde paysan.
Les hommes de la 1103e avaient
donné un air de jeunesse à un vieux bâtiment servant jadis d’étable
et de cuisine, l’étable était transformée en dortoir avec, au milieu,
une allée bien balayée séparant deux épaisseurs de paille, sur
lesquelles des couvertures soigneusement pliées marquaient les places
où, la nuit venue, reposaient les maquisards.. côté cuisine, la
cheminée avait repris du service, deux grosses pierres en absence des
chenets disparus, retenaient un brasier de bois sous une imposante marmite
d’où s’échappait une odeur appétissante.
Nous fûmes accueillis par les deux plus âgés du
cantonnement, deux de la guerre 14-18, Bresson, un homme tranquille et
porté de bons services, puis Rougerie (revenu aux F.T.P.F. après les
combats du Mont-Mouchet, à la 11e Compagnie)
dont l’art de rendre comestible toute la faune de la région, l’avait
tout naturellement destiné à la cuisine.
Nous nous installâmes autour d’une table à
tréteaux et chacun se mit à tourner et à retourner le contenu de sa
gamelle, sans réussir à trouver à quel animal avait bien pu appartenir
la viande rougeâtre baignant dans une sauce grise et épaisse, ni la
grosseur, ni la forme des os n’apportèrent le moindre éclaircissement
à notre curiosité, sous le regard amusé des cuisiniers, et lorsqu’un
goût étrange ou inhabituel se glissait hypocritement entre deux coups de
fourchette, alors une gorgée de vin arrivait à point pour écarter
toutes mauvaises impressions.
Après le déjeuner, les mauvaises langues allèrent
bon train. On parla de civet de hérisson, de fricassée de corbeaux, de
ragoût de renardeau. Bref ! tout passa très bien et nos estomacs ne s’en
portèrent pas plus mal.
Pendant la sieste, des maquisards rassemblés sous des
chênes ombreux, parlaient sans passion, en bénéficiant de la plénitude
du calme à peine troublé par le bruit confus de la rivière, d’autres
dormaient fermement et quelque part un harmonica chevrotait un air
languissant plein de rêve et d’espoir.
Vers 17 heures, un camion flambant neuf fit son
apparition devant la passerelle.
"En voici un", s’exclama Dessagne en se
portant au devant du véhicule qui s’immobilisa avec regret après
quelques soubresauts inquiétants, à tel point que Dessagne faillit bien
se faire écraser.
Le chauffeur descendit de sa cabine avec l’air
triomphant d’un haltérophile qui vient de battre son propre record..
tout de même, un peu surpris d’être au camp du Chambonnet sans
dommage, ni pour lui, ni pour le camion, ni pour personne.. mais laissons
plutôt à ce jeune et audacieux F.T.P.F. le soin de raconter lui-même
son exploit.. car il s’agit bien d’un exploit.
"C’est à Vichy, au garage de la Milice que j’ai
piqué ce superbe studbaker. Je savais qu’il fallait aller là-bas pour
trouver quelque chose de bien".
"Je marchais depuis un moment sur le trottoir
bordant le garage, lorsqu’un camion chargé de milicos s’est arrêté
devant la pompe à essence. Ses occupants sont descendus et se sont
dirigés vers une rue adjacente, pendant que le chef donnait des
instructions au garagiste, avant de rejoindre ses subalternes".
"Le garagiste fit le plein et retourna à son
garage".
"Le camion était seul, le moteur ronronnait comme
s’il attendait quelqu’un pour partir (sans préférence), alors j’ai
pensé qu’il valait mieux qu’il parte avec moi, mais voilà, je ne
sais pas conduire, ou si peu ! ".
"Pourtant il fallait prendre une décision, et
vite, alors je me suis installé au volant sans m’occuper de personne, j’ai
passé une vitesse, la première je crois., j’ai accéléré comme sur
une auto tamponneuse à la fête foraine, et en route..".
"C’était formidable sur la route d’Effiat, d’Aigueperse,
de Riom.. il me semblait que j’allais gagner la guerre à moi seul., et
me voilà ! ".
"Quelle gueule, ils ont dû faire les milicos !"
Cette affaire, bien que mille fois renouvelée dans
la Résistance, serait bien simple si notre camarade Tournus, responsable
de cette récupération, n’avait parcouru plus de cent trente
kilomètres sans changer de vitesse.
Delmas avait rencontré les Corps Francs du camp de
Pognat et obtenu un rendez-vous pour le lendemain à dix heures, à
proximité du lieu-dit "La Grenouille".
Nous arrivâmes presque en même temps sur les lieux de
notre rendez-vous en bordure d’un pacage râpé par le bétail.
Une traction ballottée par les fondrières d’un
chemin de terre s’arrêta et trois jeunes et solides Corps Francs en
descendirent. Un tenait à la main un mouchoir en signe de reconnaissance
et Archimbaud répondit avec la même assurance.
La délégation était composée de Jean Thomas, Elie
Cluzel et Georges
Langlois. Je remarquai aussitôt l’absence du responsable du camp de
Pognat (Soleilhavoue alias Fox), un quinquagénaire d’après Delmas, et
cette constatation était d’autant plus regrettable qu’elle laissait
entendre qu’aucune décision ne serait prise sur le champ.
Poussés de chaque côté par une sorte de méfiance
instinctive, nos premières paroles furent polies sans plus.
J’expliquai franchement notre projet et nos faibles
moyens justifiant amplement notre demande de trois fusils mitrailleurs
destinés à renforcer notre action à partir du Pré-Madame.
Bien entendu, nous nous engagions à restituer ces
armes aussitôt l’opération terminée.
Certes, notre situation n’était guère enviable face
à des amis qui détenaient le confortable privilège de pouvoir refuser,
à défaut de vouloir donner ou prêter.
Les Corps Francs se mirent à l’écart, comme pour
délibérer, puis Jean Thomas annonça qu’ils allaient retourner à leur
camp, afin de soumettre notre demande d’armes à Soleilhavoue.., tout en
regrettant de ne pouvoir nous inviter, les personnes étrangères n’étant
pas admises.
Ce cloisonnement était aussi ridicule que déplacé,
depuis la décision du Gouvernement provisoire d’Alger, de fusionner
purement et simplement dans les Forces Françaises de l’Intérieur,
toutes les formations militaires opérant en France.
Seuls quelques responsables rétifs, maintenaient
encore des barrières, parfaitement nuisibles au bon rendement de notre
combat libérateur.
Etait-il encore permis d’espérer ou bien
allions-nous tout simplement rejoindre le camp du Chambonnet, gros jean
comme devant.
Archimbaud leva les bras en signe de résignation et s’en
alla contempler un superbe bouleau chamarré de blanc et de noir, puis d’un
maître coup de couteau il coupa une jeune pousse de l’année qu’il
effeuilla sans trop savoir pourquoi.
De mon côté j’allai m’asseoir un peu agacé, sur
un tertre auquel ce mois d’Août avait tardivement donné licence à l’épanouissement
de quelques parterres de myosotis bleus.
Le soleil se faisait plus lourdement sentir malgré l’écran
de la forêt.
Les stridulations des grillons exaspérés de ne
pouvoir jamais accorder leurs élytres contrastaient étrangement avec le
grisollement appliqué d’une alouette curieusement accrochée dans l’air,
dans un frémissement d’ailes regardant voltiger au ras du sol des
centaines de papillons multicolores dans un désordre parfait.
Sans la vue sur la plaine de la ville de Riom accroupie
sous un voile fluide et bleuté qui nous ramenait brutalement à nos
soucis, nous aurions aimé, en attendant le retour de nos camarades, nous
détendre un peu dans cette douce paix bucolique où l’existence de la
faune semblait plus facile que celle des hommes.
"Les voilà, grogna Archimbaud, ça fera près d’une
heure".
Thomas nous expliqua, qu’après une longue
discussion, Soleilhavoue avait pris la décision de ne pas donner suite à
notre demande d’armes, mais qu’il était disposé à nous aider par la
présence physique des Corps Francs.
Ce refus, bien que prévisible, nous déconcerta et
durant un moment, nous regrettâmes amèrement notre démarche, car nous n’étions
pas venus demander des hommes, mais des armes et notre mendicité à la
porte de nos voisins nous parut que plus humiliante.
Pourtant, nous restions conscients et convaincus que
nos trois interlocuteurs étaient fabriqués du même limon que nous, et
qu’ils désiraient participer au plus profond d’eux-mêmes à notre
opération et même d’en découdre si besoin était..
en conséquence, c’est sans arrière pensée que
nous donnâmes notre accord.. n’était-ce pas l’occasion d’amorcer
dans l’action, la seule union qui soit véritable et sincère.
Enfin, par souci d’efficacité, je proposai d’intégrer
nos deux formations dans un même dispositif de défense sur le
Pré-Madame, face à la Prison, afin de mieux protéger notre opération.
Malheureusement ma proposition fut refusée et les
Corps Francs nous firent savoir qu’ils prendraient position à des
endroits choisis par eux, dans une ville qu’ils connaissaient mieux que
nous.
Cette décision était diamétralement opposée à nos
intérêts communs, car en dispersant nos effectifs on multipliait nos
chances de rencontrer une patrouille Allemande.
Il était clair que nos amis avaient arrêté leur
attitude au camp de Pognat, sans tenir compte des règles les plus
élémentaires de l’art militaire, qui conseillait dans le cas présent
de rassembler tous nos moyens sur le lieu de notre action.
J’obtins néanmoins l’engagement formel qu’ils
tiendraient le plus longtemps possible sur place, en cas d’accrochage et
si les F.T.P.F. devaient subir une attaque pendant leur action sur la
Prison, les Corps Francs se replieraient en bon ordre sur le Pré-Madame,
afin d’éviter que les seuls F.T.P.F. ne supportassent tout le poids du
choc.
Bref, n’ayant plus rien à ajouter, nous réglâmes
nos montres comme il était d’usage en pareille circonstance et nous
nous donnâmes rendez-vous pour le 13 Août à 3 H 30 à Riom.
Je dois dire en toute sincérité qu’en
nous séparant, j’avais confiance et la conviction que chaque maquisard
sans distinction de formation, ferait son devoir avec la même volonté et
le même courage.
CHAPITRE IV
Le 13 Août, rassemblement des F.T.P.F. —Opération
devant la Prison de Riom — Retour
au camp du Chambonnet.
Dimanche 13 Août à 2 H 15, tous les F.T.P.F.
désignés pour l’opération, étaient rassemblés devant le cimetière
de St-Georges-de-Mons.
Archimbaud m’annonça la composition de l’expédition.
Effectif : cinq groupes de douze hommes, six
chauffeurs, trois maquisards habillés en soldats Allemands, cinq chefs de
groupe, deux chefs de sections et lui-même, soit 77 hommes.
Matériel deux cars, deux camions dont deux gazos (1).

(1) Appareil fonctionnant au charbon de bois, destiné à remplacer l’essence.
Armement : trois fusils mitrailleurs, cinquante
quatre mousquetons ou fusils Lebel, dix mitraillettes, trente grenades FI,
vingt revolvers et assez de munitions pour tenir pendant cinq minutes en
cas d’affrontement.. puis le commissaire aux opérations de la
Compagnie, roulant un regard de satisfaction sur le convoi, ajouta qu’il
n’avait pas été possible de faire mieux, malgré le merveilleux
dévouement des gars qui avaient refusé tout repos, afin d’être prêts
pour le rassemblement.. enfin, il se plaça au milieu de la route, fit un
geste de la main, et aussitôt tous les maquisards sautèrent des
véhicules avec une agilité simiesque et vinrent former le cercle autour
de nous, impatients de connaître les règles du jeu auquel ils allaient
participer.
Oui, ils étaient là, ces volontaires de la
Résistance Française dont la moyenne d’âge ne dépassait
guère 23 ans. Ils étaient là, pleins d’entrain, ces enfants de la
Patrie, dans le coeur desquels coulait un sang généreux. Ils étaient
là, ces fils du peuple, sans la moindre responsabilité dans l’épouvantable
cataclysme qui bouleversait le monde. Ils étaient là, prêts à donner
leur vie pour que vive la France qu’ils ne pouvaient concevoir privée
de ses libertés et de son indépendance.
Je leur expliquais sans détour notre opération, ses
risques, la présence de l’armée d’occupation et celle des Corps
Francs à nos côtés.
Sur le plan, je fixais l’emplacement de chaque groupe
et la mission de chacun.. enfin, je leur demandais d’avoir confiance en
notre réussite.
Le cercle se desserra et chaque F.T.P.F. regagna son
véhicule non cependant sans avoir copieusement chahuté leurs trois
camarades déguisés en soldats Allemands.
"Allez les schleus, allez les bôches, allez les
fritz, on les aura".
Archimbaud inspecta une dernière fois les véhicules
en promenant le faisceau jaune paille de sa lampe électrique dans chacun
d’eux... il questionna les chauffeurs, les chefs de groupes, les chefs
de sections.
Tout allait bien, y compris les deux gazos dont les
râles syncopés rappelaient que le combustible d’exception qui était
le leur, ne permettrait en aucune façon une quelconque compétition.
Les trois F.T.P.F., Jarles, Hazebroucq et Souzy,
déguisés, prirent place à mes côtés dans notre traction conduite par
Archimbaud, en tête de convoi, et le départ fut donné à 2 H 30,
direction de Manzat, Charbonnières-lesVieilles, Theillède, Davayat,
St-Bonnet, Riom.
Les villages traversés étaient tristes. Seuls les
chiens se hasardaient sur la route pour ne pas faillir à leur bonne
réputation, mais leurs aboiements se perdaient dans le bruit
assourdissant des moteurs et des bandes de roulement sur une chaussée en
mauvais état.
Certes, les villageois s’interrogeaient dans le creux
des lits, et, le jour venu, certains affirmeront au gré de leurs
rencontres qu’ils n’ont rien entendu, d’autres moins réservés
manifesteront une plus grande curiosité.
"Quel vacarme !"
"Avez-vous entendu ?"
"Peut-être les Allemands ?"
"Où allaient-ils ?"
"D’où venaient-ils ?"
"A moins que ce soit..."
"Bah, allez donc savoir ! ".
Chacun aura bien sa petite idée sur la chose, mais
personne ne se risquera ouvertement à cause de l’omniprésence de l’ennemi,
jusque dans les villages les plus reculés.
Le convoi allait bon train entre les fossés herbeux
où des lucioles brandissaient leurs lumignons phosphorescents sur notre
passage, comme en notre honneur et pour nous encourager.
A chaque tournant, les masses d’ombres imparfaitement
balayées par nos phares, laissaient planer l’éternel doute des temps
de guerre et un long silence s’installa dans notre véhicule.
Etait-ce les premiers signes de la peur ou bien quelque
chose de semblable que l’on cache par pudeur?
Je ne saurais le dire au juste.. sinon qu’une
sérieuse appréhension nous envahissait au fur et à mesure que l’on
approchait de Riom.
Pourtant, je crois que cette alerte, nous était
bénéfique et qu’elle nous faisait prendre conscience du danger réel
avant l’action principale.
Je crois même, qu’en dehors des peurs
paniques qui paralysent et conduisent aux pires catastrophes, seuls les
êtres normaux sont capables de juguler honorablement les effets de la
peur.
Par contre, ceux qui prétendent n’avoir jamais connu
son emprise ne sont que de pâles fanfarons, aussi dangereux pour
eux-mêmes que pour les gens qui les entourent.
Les F.T.P.F. de Combronde placés sur notre
itinéraire, un peu avant le carrefour de Davayat, nous firent savoir que
la route de Riom était libre.
C’est le jeune Jarles qui le premier trouva les mots
simples qu’il fallait pour dissiper le mutisme qui nous gênait depuis
un moment.
"J’ai hâte, dit-il, avec une sorte d’impatience
émerveillée, d’arriver devant la Prison et les portes des cellules,
sous mon uniforme vert de gris, aussi détestable dans ce qu’il
représente, qu’humiliant pour les épaules qui le portent.. mais quelle
joie pour moi d’agir en qualité de patriote dans cette opération de
sauvetage et quel incomparable privilège pour un fils, que d’aller
arracher sa propre mère aux griffes des geôliers"
Tout à coup, notre rétroviseur enregistra un appel de
phares provenant du car qui nous suivait, répercutant lui-même l’appel
du véhicule qui roulait derrière lui.
C’était l’annonce d’un événement important
dans le convoi.
"Manquait plus que ça", grogna Archimbaud.
Les lourds véhicules stoppèrent dans un grincement de
freins et de pneus. Notre traction s’arrêta à son tour.
Un groupe de maquisards s’affairait déjà autour d’un
gazo et Champagnat Daniel, un de nos meilleurs mécaniciens, une lampe
électrique à la main, cherchait la panne sous le capot.
Son avis fut sans appel "Les gaz ne se font plus
dans de bonnes conditions, il n’est pas possible de réparer sur place,
il faut abandonner le camion".
En un record de temps, le véhicule fut hissé sur l’accotement
à la hauteur du cimetière de St-Bonnet, et nos compagnons transportés
par le gazo défaillant se répartirent dans les autres véhicules.
Quatre kilomètres nous séparaient encore de la
prison. Il fallait forcer un peu la marche et combler le retard.
A l’Est de Clermont-Ferrand, les longs faisceaux or
pâle des projecteurs du camp d’Aulnat montaient très haut, comme des
astres mobiles fouillant le ciel.., tandis que sur notre droite
apparaissait déjà la masse sombre de la capitale juridique de l’Auvergne.
A l’entrée du faubourg Layat, nos camarades Goudier
et Robin conduisant un groupe de Corps Francs, nous annoncèrent que le
Boulevard du Chancelier de l’Hospital était libre.
Notre convoi aborda résolument la rampe longeant les
hauts murs de ronde de la Maison Centrale sur lesquels une sentinelle en
armes allait d’un pas traînant.
Dès lors, une force diabolique semblait nous pousser
vers l’avant à l’approche de la Prison. Seuls les moteurs insensibles
osaient encore grogner.
Trois heures trente. Notre convoi s immobilisa devant
le Palais de Justice et la Sainte Chapelle côté Pré-Madame.
La prison était là, devant nous, noyée dans la nuit.
Un silence mystérieux planait sur elle et la rendait plus redoutable
encore, avec ses miradors tranchants sur sa face nord, par où
précisément nous allions l’aborder.
Derrière les ombres qui nous frôlaient malicieusement
on sentait l’ennemi tout proche et prêt à bondir.
Les 3 groupes désignés pour la couverture et
respectivement commandés par Chaussidon, Diederich et Léon, descendirent
sans bruit des véhicules. Ils franchirent l’escalier central du
Pré-Madame face au Palais de Justice et gagnèrent leurs emplacements
tels des fantômes glissant sous l’épais feuillage des marronniers.
Je m’assurais rapidement de la mise en place de notre
dispositif de protection qui s’effectua sans heurt, ni fausse manoeuvre.
A vrai dire, ce contrôle n’expliquait qu’en partie
ma présence sur le Pré-Madame.. en réalité, j’avais besoin moi
aussi, de ces mots que l’on échange à voix basse en passant devant
chaque compagnon, avant de s’engager corps et âmes dans une action
finale.. ces mots-là, sont presque magiques.. chacun surmontant sa propre
défaillance grâce à la volonté de tous et l’on éprouve un étrange
besoin de sentir autour de soi la présence des uns et des autres.
"Alors mon vieux, ça va ? "
"Oui bien sûr, qu’ils viennent les boches, on
les attend... "
Cette question était posée par un jeune maquisard
remplissant la fonction de chargeur et la réponse par un solide tireur
accroché à son fusil mitrailleur.
Les témoignages les plus pathétiques ne sont que
vanité pour ceux qui n’ont pas connu de semblables moments, pour avoir
été unis dans un même combat.
Enfin, je rejoignis mes quatre camarades qui m’attendaient
dans notre traction devant la Sainte Chapelle.
"Allez les gars, à nous de jouer", leur
dis-je, en prenant place à leurs côtés.
Archimbaud passa une vitesse. Notre véhicule (secoué
par un léger tremblement convulsé) avança sur la Place des Martyrs et
les projecteurs s’allumèrent.
Archimbaud stoppa à quelques mètres de la Prison.
Chacun de nous sortit le plus naturellement du monde de notre traction..,
sauf le chauffeur qui alla la garer un peu à l’écart pour ne pas
gêner les manoeuvres des cars et des camions qui dans quelques instants
doivent venir charger les prisonniers.
Quant à moi, j’allai appuyer sur le bouton
électrique de la porte d’entrée de l’Etablissement.
La sonnerie traversa le creux de la Prison et ne s’arrêta
que lorsque je retirais mon doigt... puis ce fut un silence profond.

Au loin, le halètement d’une locomotive rappelait
des manoeuvres en gare.. peut-être préparait-on déjà le train destiné
à déporter les prisonniers pour lesquels nous étions là ?
La lumière crue des projecteurs avait fait reculer la
nuit autour de nous et se plaquait avec insistance sur le visage de cire
de mes trois compagnons d’où se dégageait une expression d’une
extraordinaire grandeur que l’on ne constate que dans de semblables
circonstances.
Nous étions plus que des hommes en équilibre sur une
corde raide au-dessus de la cage aux lions, des cibles vivantes et
inquiètes, toisées, scrutées, visées.. des cibles impassibles dans une
volonté presque fanatique, les yeux braqués sur la porte de la Prison
qui restait figée dans sa massive rigidité de colosse.
Et puis, par où, quand et comment allaient-elles
arriver ces patrouilles qui passaient devant la prison à chaque instant ?
Dans la nuit opaque qui nous entourait, on devinait l’état
de tension des F.T.P.F. tapis sous les marronniers du Pré-Madame, les
mains crispées sur la froideur de leurs armes., ainsi que les Corps
Francs en position quelque part dans la ville, prêts eux aussi à se
battre de toutes leurs forces contre l’ennemi commun.
Cette insupportable attente créait sur moi un état
fébrile qui se traduisait par d’étranges perceptions auditives et
visuelles. J’entendais des détonations, des crépitements, des cris,
des gémissements, je voyais des éclairs. Les maquisards se battaient
avec un courage inouï, mes trois compagnons jetés à terre tressautaient
sous l’impact des balles et leurs corps se tordaient de douleurs dans
leurs uniformes maudits.
Pourtant un cliquetis du judas, et tout redevint
normal. La petite porte s’ouvrit sur un visage hirsute derrière un
carroyage métallique.
C’était le garde, nullement surpris par la présence
de trois soldats Allemands et d’un civil. Les gardes de la Prison
étaient habitués aux allées et venues de l’occupant depuis des
années et ne discutaient jamais ses ordres.
Celui-là devait penser à quelque contrôle de routine
avant l’enlèvement des 114 patriotes... comme ce fut si souvent le cas,
non seulement de la part des Allemands mais aussi des hommes de mains du
Gouvernement de Vichy, dans le cadre de la collaboration Française,
notamment:
Le 2 Mars 1944 à l’aube où Rougier Eugène,
Claverie Fernand, Cholet Albert et Walewski Pabeuf, furent enlevés et
fusillés par des Français à la Centrale de Riom.
Le 23 Mars 1944 à l’aube, où Rey Marcel fut enlevé
et fusillé par des Français à la Centrale de Riom.
Le 5 Avril 1944 à l’aube, où Bouvier René,
Lashermes Antoine, Grai Jean-Marie, furent enlevés et fusillés par des
Français à la Centrale de Riom.
Le 13 Août 1944, une fois encore nous avions à faire
aux mêmes Français triés sur le volet, pour la plus grande honte de
notre pays...
"Qui est là ?" grogna
le garde d’une voix éraillée et mal assurée.
"Gestapo, ordre", répondis-je sèchement en
présentant une feuille de papier chargée de croix gammées, afin d’inciter
le factionnaire à Ouvrir la porte pour s’en saisir.
"Je vais chercher le Chef" annonça-t-il en
refermant nerveusement la porte du judas, après avoir hésité un
instant.
Allait-il tout faire échouer par un surcroît de zèle
?
Certes, le règlement était formel (surtout la nuit),
personne ne devait franchir la porte principale sans la présence expresse
du Directeur de l’Etablissement, et les Allemands ne pouvaient que
difficilement lui reprocher sa vigilance., seulement voilà, nous n’étions
pas des Allemands et l’attitude de cet insensé n’arrangeait rien.
Les pas du garde martelant les dalles du couloir
résonnèrent dans ma tête comme le compte à rebours de notre échec.
Plus que jamais, il fallait s’imposer et jouer à
fond le rôle qui était le nôtre.
Je fis une deuxième sommation.
"Gestapo, ouvrir de suite !"
Sans doute étonné par mon insistance, le garde s’arrêta
net et resta sur place.
A quoi pensait-il?
Pouvait-il raisonnablement ne pas répondre sur le
champ aux injonctions de la Gestapo ?
Pouvait-il encore la faire attendre devant la porte ?
Avait-il des doutes sur notre identité ?
Se posait-il des questions sur ce qui allait se passer
une fois la porte ouverte ?
Pour la première fois, je sentis monter en moi un flot
tumultueux de colère et je fis une troisième sommation appuyée par un
roulement de coups de pieds et de coups de poings sur la partie charnue de
la porte.
"Gestapo, ordre, ouvrir de suite !"
Assurément ce bruit intempestif n’était pas
souhaitable, mais je n’avais plus le choix des moyens.
Cette fois le garde se décida et revint sur ses pas.
Ouf !
Comment faire comprendre au lecteur l’intensité d’un
tel moment pour des hommes qui depuis leur arrivée à Riom, étaient
assis sur une charge de dynamite reliée par un cordon Bickford en fusion
(1) dont personne ne savait la longueur.
(1) Mèche allumée reliant l’explosif.
La clé tourna dans la serrure dans un bruit de
ferraillement significatif.
La porte s’entrouvrit, comme à regret, toujours
retenue par une chaîne que le garde avait intentionnellement laissée à
son crochet, en espérant récupérer la feuille de papier que je lui
avais tendue un moment plus tôt .
Quelle étrange obstination !
Par crainte que la porte se refermât sous mon nez, je
plaçais un pied en butoir entre les deux vantaux, puis je fis sauter de
la main la chaîne de son crochet et la porte s’ouvrit complètement
sous l’oeil rond et effaré du garde qui toussota faute de savoir faire
autre chose.
Archimbaud alla sans plus attendre au bureau des
entrées où se trouvait le connecteur des lignes téléphoniques, qu’il
coupa, isolant ainsi la prison du monde extérieur.
Je reconnus le garde que j’avais devant moi, pour l’avoir
subi à la Maison Centrale de Riom, sur les registres de laquelle j’ai
figuré sous le matricule 785 pendant vingt sept mois, après un séjour
de sept mois à la Maison d’Arrêt de Clermont-Ferrand.
Etait-il possible d’oublier cet homme qui servait de
support au régime politique du Gouvernement de Vichy depuis des années
et qui continuait à garder impassible nos compagnons de combat, souffrant
et mourant dans les cellules de cette monstrueuse machine déshumanisée.
Et pourtant il ne restait plus rien dans mon esprit du
sentiment qui m’avait animé un instant plus tôt devant
cette porte, tant j’étais préoccupé par la réussite de notre
opération.
Je rangeai dans ma serviette en faux cuir, la feuille
chargée de croix gammées devenue sans objet, tout en laissant
ostensiblement apparaître mon excellent barillet comme suprême argument.
Le jeune Hazebroucq Marcel prit en charge le garde qui,
les bras ballants et les épaules basses, ne trouvait plus les mots qui
portent habituellement les idées.., tandis que notre compagnon lui
susurrait dans le tuyau de l’oreille quelque belle histoire de maquisard
d’autant plus sensationnelle qu’elle était racontée par un soldat
Allemand de belle prestance.. mais au diable les cachotteries, fallait
bien faire connaissance.
A l’extérieur tout semblait calme.
La sécurité de la Prison était à peine ébréchée.
La porte que nous venions de passer bien que très importante, débouchait
dans un premier bâtiment renfermant seulement le bureau des entrées.
Devant nous, une solide grille à barreaux que le garde
avait laissée ouverte derrière lui en venant répondre à mon coup de
sonnette, et au-delà de cette grille une cour et un couloir gardés par
une sentinelle en arme, laquelle représentait à mes yeux un écueil d’autant
plus dangereux que notre seule chance résidait dans l’uniforme vert de
gris que portait le jeune Jarles qui m’accompagnait.
Quant aux cellules des prisonniers, elles étaient dans
un autre bâtiment à l’autre bout de l’Etablissement.
Nous traversâmes la cour sans histoire. Apparemment
aucun souci n’avait encore effleuré l’esprit de la sentinelle allant
d’un pas lourd et égal.
Pourtant tout s’aggrava brusquement lorsque nous
abordâmes l’entrée du fameux couloir, malgré la belle assurance qui
était la nôtre, celle du vainqueur sur le vaincu, du conquérant sur le
conquis, du maître sur le valet.
La sentinelle cessa son manège monotone.
Elle recula de quelques pas, arma sa mitraillette et
prit la position du tireur debout, son arme braquée sur nous.
"Halte-là, ou je tire ! "
"Halte-là, vous n’avez pas le droit ! "
C’était du sérieux. Les sommations avaient changé
de côté et l’on ne savait plus au juste, qui en imposait à qui ?
Nous touchions à n’en pas douter, au sommet de notre action et pour
ne rien cacher, nous ne pensions guère à danser la gigue.
"Halte-là, vous n’avez pas le droit !"
"Halte-là, ou je tire !"
Décidément cette sentinelle avait de la suite dans
les idées et ses yeux se durcissaient à chaque sommation.
Que faire ?
Nous ne pouvions plus reculer et n’avions qu’une
solution, bousculer les règles de la raison et avancer imperturbablement
sur la sentinelle, c’est ce que nous fîmes.
Arrivés intacts à sa hauteur, j’étais le mieux
placé, j’empoignais violemment le canon de sa mitraillette que je
dirigeai vers le sol, tandis que Jarles l’immobilisait avec sa Stenn.
En l’espace d’un instant, je revis mon transfert de
la Prison de Clermont-Ferrand à la Maison Centrale de Riom, avec
notamment mes compagnons Pascuito, Egal, Truhaut, les mains et les pieds
enchaînés et sauvagement frappés à coups de crosse par les mêmes
hommes.
En réalité, abattre froidement un soldat Allemand
dans le couloir de cette Prison, eût été un non sens et démolir en
quelques secondes tout un passé de bon serviteur aux côtés de l’occupant.
Quoiqu’il en soit, nous venions de vivre un bien
mauvais moment face à cette sentinelle tendue à l’extrême, laquelle,
les bras en l’air, passait sous le contrôle de M. Hazebroucq.
A ce moment précis de notre action, Daniel Souzy, cet
autre maquisard resté sous le porche de la porte d’entrée, fit un
geste de la main aux 24 F.T.P.F. qui attendaient dans leur camion pour
partir à l’assaut de la Prison.
Quant à nous, nous marchions déjà en direction de l’appartement
du Directeur de la Prison, détenteur des clés et orfèvre dans l’art
de leur manipulation, lorsque soudain un G.M.R. de haute taille sortit
comme un diable d’un passage non éclairé.
Cette apparition n était ni prévue, ni souhaitée.
Instinctivement nos regards se portèrent sur son
ceinturon où reposait un revolver, ce qui nous donnait une bonne avance
sur ce personnage inquiétant à la figure outrageusement onctueuse pour
une époque de grandes restrictions.
Après cette courte observation, le G.M.R. se fit
sonore :
"Je suis le Chef de Poste, responsable de la
sécurité de l’Etablissement", dit-il avec fermeté.
Sans doute alerté par le bruit inhabituel à ce moment
de la nuit, reconnaissons qu’il ne pouvait pas mieux s’adresser pour
obtenir des renseignements., mais que diable se serait-il passé un
instant plus tôt, aux
côtés de la sentinelle non désarmée ?
Bah ! valait mieux ne pas y penser.
Dans le fond, si cette présence inattendue sur notre
chemin nous agaçait prodigieusement, nous n’étions pas mécontents
secrètement de l’avoir à notre merci.
Visiblement la disparition de la sentinelle
embarrassait le Chef de Poste, mais une fois de plus, l’uniforme de
Jarles aidant, il se tranquillisa, convaincu que son subalterne s’était
rendu coupable de quelque acte d’insubordination à notre encontre,
jusqu’au moment ou l’arrivée en trombe de nos 24 F.T.P.F. bronzés
par le grand air de nos montagnes, clarifia la situation entre nous.
Le responsable de la sécurité fut stupéfait..
pensez-donc des maquisards en chair et en os, dans la Prison dont il avait
la charge !
Etait-ce possible?
Décidément, on ne pouvait plus se fier à
personne !
Le Chef de Poste fit aussitôt un écart pour nous
échapper en rappelant avec force sa volonté de ne pas permettre.. de ne
pas.. sa main n’arriva pas à son revolver, Jarles qui avait prévu
cette réaction lui coupa le souffle en enfonçant le canon de sa
mitraillette sur sa carcasse dodue, puis il fut immédiatement pris en
charge par les hommes du groupe B commandés par Martel Michel et le Chef
déchu comprit bien vite que sa propre sécurité était de beaucoup plus
importante que celle de l’Etablissement... et déjà il courait devant
les hommes de Martel en direction des miradors aux pieds desquels il
ordonna à ses subordonnés, avec une rare autorité,
de descendre sans arme des miradors.
Ces G.M.R. redoutables derrière leurs meurtrières un
moment plus tôt, se
laissèrent glisser le long de leur échelle, sous l’oeil vigilant des
hommes de Martel.
Après quoi, tous les factionnaires des miradors et
leur chef furent enfermés en cellule.
Dans le même temps, les hommes du groupe C commandés
par Péronnie, étaient montés à l’assaut du poste.
La surprise fut totale.
Les gardes se préparant pour la relève de quatre
heures furent immobilisés et ceux emmitouflés dans leurs couvertures
désembusqués manu-militari de leurs châlits, et tous, l’oeil
farouche, les cheveux en bataille et les bras en l’air, allèrent
rejoindre leurs semblables sous les verrous.
Dès lors, la soldatesque du Gouvernement de Vichy put
à son aise méditer sur la réalité de la Résistance Française.
Bien entendu, les maquisards de Martel et de Péronnie
n’oublièrent pas de récupérer les armes et les munitions du poste et
des miradors.
Pensez-donc, des fusils mitrailleurs, des mousquetons,
des revolvers, des mitraillettes et des munitions ! Quelle aubaine pour
les F.T.P.F.
"Que se passe-t-il ?"
Cette voix, provenant du premier étage, était celle
du Directeur de la Prison alerté par le bruit grandissant depuis les
rapides manoeuvres des deux groupes F.T.P.F.
Le directeur que nous allions chercher, arrivait d’un
pas décidé, avec au bout du bras le précieux trousseau de clés.
Il hésita un instant, s’arrêta même sur la pente de l’escalier
comme assailli soudainement par quelque pressentiment.
Etait-il inquiet?
A quoi bon, n’étions-nous pas des dignes
représentants de l’ordre et il négocia sans plus de manière les
dernières marches jusqu’au rez-de chaussée, et là, un sourire bien
que discret éclaira le visage de Jarles... alors, c’en était trop, le
Directeur se fâcha.
"Je refuse", dit-il, en brandissant son
trousseau de clés pour mieux appuyer sa détermination.. tandis qu’une
lueur glacée filtrait dans son regard.
"Eh bien tant pis", répliqua Jarles.
Cette fois les soldats du maquis prenaient en mains les
affaires de la Prison et entendaient bien se faire respecter y compris par
le Directeur pourpre de rage et engoncé dans une sorte d’agressivité
mal contenue.
Ah ! s’il avait pu !

Visiblement le Directeur espérait encore qu’un
impondérable heureux viendrait le sortir de sa mauvaise posture. Pour
lui, il fallait gagner du temps par tous les moyens, en freinant notre
marche quand nous lui demandions d’aller plus vite, ou bien en ne
répondant pas quand nous lui posions des questions ayant trait à l’opération.
C’est donc à lui et à lui seul, à sa mauvaise
inspiration et à la pauvreté de son imagination, qu’il dut d’avoir
grimpé aussi lestement les escaliers du premier étage et franchi avec
non moins d’élan la distance qui nous séparait des cellules.
Etait-ce prudent de vouloir ralentir le déroulement de
notre opération ?
Etait-ce prudent de chercher à faire perdre un temps
précieux à des gens extrêmement pressés qui ne pouvaient concéder la
moindre seconde ?
Devant la cellule des femmes et avant même d’engager
la clé dans la serrure, le Directeur trouva encore utile d’ouvrir le
judas et d’inspecter l’intérieur de la cellule, comme pour prendre en
flagrant délit quelque malheureuse détenue.
A la rigueur, on aurait pu mettre cette obstination sur
le compte de l’habitude constituant une seconde nature peut-être plus
développée en prison qu’ailleurs.. si le Directeur de l’Etablissement
ne s’était déjà rendu coupable, depuis le début de notre rencontre d’un
manège dangereux en cherchant à prolonger notre présence dans cette
prison.
Jarles trépignait d’impatience à la pensée que sa
mère était là, tout près.. Oui, pensait-il
était-ce possible, une fois dans son existence de
vivre une chose aussi extraordinaire où il est donné de servir dans une
même action, à la fois sa Patrie et son amour filial?
Enfin la porte s’ouvrit sur un groupe de femmes
exsangues et effrayées, cachant pudiquement quelques parties de leurs
corps décharnés, qu’une chaleur étouffante avait incité à
découvrir plus généreusement qu’à l’ordinaire.. tandis qu’une
lumière laiteuse descendant du plafond les rendait plus cadavériques
encore.
Ces prisonnières n’étaient plus que des esprits
souffrants et des corps malades.
Notre apparition dans l’encadrement de la porte sema
la frayeur dans la cellule et les plus près de nous s’en éloignèrent
pour se serrer les unes contre les autres (refuge illusoire) en attendant
l’appel impitoyable de leurs noms.
On devinait qu’elles se sentaient toutes concernées
et qu’aucune voulait admettre une fatale conclusion.
Mon appréhension ne m’avait pas trompé. Mes
premières paroles qui se voulaient pourtant fraternelles, tombèrent dans
un silence profond et devant mon échec, c’est Jarles qui prit le relais
:
"Maman, c’est moi, Yves !"
Cet incommensurable appel sortant de la bouche d’un
soldat Allemand, fit l’effet d’un coup de tonnerre dans une chapelle
ardente.
Je peux affirmer qu’aucun acteur au
monde n’aurait exprimé cette phrase avec à la fois autant de
supplication et de chaleur ardente.
Cette mère résistante se jetant littéralement dans
les bras de ce fils affublé d’un uniforme nazi sous les yeux d’abord
effarés et puis rassurés de ses compagnes de misère, constitua une
scène ô combien émouvante ! dans ce cadre insolite, qui restera à tout
jamais dans mon esprit, comme un merveilleux privilège.

La confiance souhaitée fut rétablie entre prisonniers
et maquisards. Nos rapports s’en trouvèrent radicalement transformés
à tel point que les détenus firent ouvrir les cellules beaucoup plus
vite que nous l’eussions fait nous-mêmes.. et ce fut une véritable
ruée vers la liberté.
A bout de force, des prisonniers s’écroulaient dans
les couloirs, se redressaient et repartaient avec une seule idée en
tête, fuir la Prison, fuir les souffrances, fuir la déportation, fuir la
mort, les bras tendus vers la vie.
Chutant lourdement dans les escaliers et ne pouvant
avancer par ses propres moyens, la doyenne des détenus patriotes, notre
camarade Deby, hurlait par peur de l’abandon :
"Ne me laissez pas ! Ne me laissez pas !"
Je rebroussais chemin pour la secourir et de ce fait,
nous étions les bons derniers.
Soudain une détonation secoua la Prison et le sol
trembla sous nos pieds.
Les Allemands pensai-je !
Pourtant l’absence de riposte laissait croire à un
stupide accident parmi les nôtres.
Moi non plus, je ne voulais pas rester dans cette
Prison., et malgré tout le courage de notre doyenne désespérément
accrochée à mon épaule, nous avancions trop lentement à mon gré. Je
dus l’emporter dans mes bras, afin de ne point prolonger une aussi
mauvaise situation.
Arrivés sur la place, Archimbaud fonça sur nous,
comme quelqu’un qui avait attendu jusqu’à l’extrême limite.
"Les schleus vont arriver, si tu n’as rien de
spécial à leur dire, il faut filer !"
Nous n‘étions plus que six. La défense était
partie comme convenu, avec le dernier camion de prisonniers.
Notre traction ronronnait d’impatience et après nous
y être installés précipitamment, nous fonçâmes à tombeau ouvert sur
le Boulevard du Chancelier de l’Hospital.
Il était grand temps. Deux camions chargés de soldats
Allemands arrivaient à vive allure de l’avenue du Général Desaix.
Nous nous attendions à ce moment là, à encaisser
quelques rafales avant de négocier le premier tournant., il n’en fut
rien...
Pourquoi les Allemands n’ont-ils pas tiré dans leur
foulée sur les fuyards que nous étions ?
Nous trouvons deux raisons à cela. D’abord ils
furent surpris par les projecteurs de la Prison que personne n’avait
éteints et ensuite, ils ne pouvaient pas ne pas voir dans les faisceaux
de leurs phares, les uniformes de l’armée d’occupation à travers la
glace arrière de notre traction.
De notre côté, pas de problème de ce genre, pas d’ambiguïté,
pas d’hésitation, pas de regret, la situation était claire.
La lune projetait malicieusement l’ombre d’une
sentinelle arrêtée sur le mur de ronde de la Maison Centrale, regardant
sans comprendre notre numéro de descente.
"Ouf ! fit Archimbaud en avalant sa salive, nous
avons eu chaud !"
Nous savions par contre que les Allemands se
lanceraient à nos trousses et qu’il fallait creuser l’écart.. car
notre position à l’arrière du convoi nous faisait un devoir de
protéger son avance en dressant une embuscade sur la route de St-Bonnet.
A peine étions-nous en position que deux camions
chargés de soldats Allemands stoppèrent à la bifurcation du Faubourg
Layat. Le premier se fixa face à la route de Paris et le deuxième vint
se figer face à nous.
Visiblement les Allemands étaient nerveux et inquiets
car non seulement ils n’aimaient pas s’éloigner de leur base à cause
des pièges tendus par les maquisards dont ils avaient une peur bleue,
mais encore, ils ne savaient rien de la direction que nous avions prise.
Nous ne restâmes pas longtemps en embuscade. Les
Allemands manoeuvrèrent et reprirent la route de Riom où ils avaient à
coup sûr des explications à demander aux G.M.R. (leurs supplétifs
défaillants) retenus sous les verrous, ainsi qu’au Directeur de la
Prison, laissé dans une prostration presque comique devant les cellules
vides et son trousseau de clés devenu inutile.
La banlieue de Riom retrouva son calme habituel, et
pour la première fois depuis notre rendez-vous du 9 Août avec Philippe
et Archimbaud à St-Georges-de-Mons, je me sentis soulagé pour ma part d’un
poids qui n’avait cessé de peser dangereusement sur tous.
Les Allemands ayant abandonné leur poursuite, notre
embuscade n’avait plus sa raison d’être, nous quittâmes le fossé
dans lequel nous avions pris position derrière notre fusil mitrailleur et
nous nous installâmes à nouveau dans notre traction pour aussitôt
reprendre la route vers nos montagnes hospitalières.
Deby se remettant doucement de ses émotions fortes,
voulut en savoir davantage sur cette sacrée détonation qui nous avait
surpris dans les couloirs de la Prison.
Archimbaud ne se fit pas prier en sa qualité de
témoin numéro un.
"C’est un Corps Francs, dit-il, qui a fait
exploser une bombe gammon au beau milieu de la porte de la Prison",
et comme notre camarade n’avait guère apprécié cette décision
unilatérale et parfaitement inopportune, il continua son récit avec une
certaine amertume dans la voix...
"Je n’ai pu intervenir à temps pour empêcher
ce bruit inutile.." et bien qu’il ne faille pas dramatiser cet
incident sans conséquence, il est intéressant d’en découvrir la
cause, ne serait-ce pour regretter une fois encore la dispersion des
effectifs de nos camarades Corps Francs, dont certains étaient fort
éloignés du lieu de l’opération, telle cette mitrailleuse lourde et
ses servants installés face à la Kommandantur à l’autre bout de la
ville.
C’est donc pour n’avoir pas su unir tous nos moyens
en hommes et en armes dans un seul et même système de défense sur le
Pré-Madame, que l’idée qu’il pouvait y avoir encore un des nôtres
dans les couloirs de la Prison, n’a jamais effleuré l’esprit de notre
excellent camarade Jean Thomas, dont l’ignorance évidente du
déroulement exact de l’opération, a fait perdre un instant la simple
mesure de la prudence.
En fait, les hommes de nos deux formations aussi
ardents les uns que les autres, ont réussi une magnifique action en s’ignorant
fraternellement.. pourtant, je me demande souvent avec le recul du temps,
ce qui se serait passé en cas d’affrontement ?
Nous rattrapâmes notre convoi un peu avant Les Ancizes.
Nos véhicules tiraient de toute la puissance de leurs mécaniques, même
notre gazo grimpait allègrement avec dans ses ridelles son chargement de
patriotes.
Archimbaud regarda son bracelet montre. "Bientôt
5 H. 30, dit-il, sans notre intervention les schleus seraient sur le point
d’entreprendre leur forfait sur la Prison de Riom !"
Cette remarque se perdit dans le bruit du convoi qui
plongeait maintenant sur les lacets des Gorges de la Sioule.
Les coups de freins se faisaient plus nombreux, puis,
avec d’infinies précautions, chaque véhicule quitta la route et s’engagea
en contrebas sur le chemin forestier conduisant vers le camp du Chambonnet.
Le viaduc des Fades prenait un bain de pieds matinal
dans le ravin à demi rempli par une brume légère, que l’aube
naissante happait en de lentes volutes.
De l’autre côté de la Sioule recouverte de larges
reflets argentés, Delmas attendait, heureux de réceptionner sains et
saufs à la fois ses compagnons de camp et les rescapés de la Prison de
Riom....... tout en surveillant le fléchissement inquiétant de la
passerelle en bois sous le poids des véhicules lourdement chargés.
Enfin libres !

Libres et loin des griffes de la Gestapo et de l’armée
d’occupation. Libres et loin de la police, de la Milice et des G.M.R.
Se jetant délibérément dans leur entourage, les
libérés, faibles et d’une grande maigreur, embrassaient leurs
libérateurs, criaient leur bonheur avec la sensation de vivre les
premiers instants d’une vie nouvelle.
L’air pur de nos montagnes remplissait leurs poumons
appauvris et faisait panteler leurs coeurs.
Certains pleurant nerveusement n’essuyaient même pas
les larmes qui coulaient doucement sur leurs joues creuses, d’autres
haletant d’émotion, avaient tant espéré dans leurs cellules, qu’ils
n’arrivaient plus à réaliser.
Décidément, la liberté n’est jamais aussi bien
appréciée que par ceux qui en ont été privés.
Nos trois feldgrau d’occasion se débarrassaient de
leur uniforme nazi avec un soulagement bien compréhensible.. tandis que
Delmas conduisait les femmes libérées vers la partie du cantonnement
tout exprès aménagée pour elles.
Ils étaient 114 dont 16 femmes :
FEMMES
|
Stauber Jeanne,
Guilrot Suzanne, femme Duprez
Planet Angèle, femme Boyer
Bloch Francine, femme Neumarch
Paulin Julienne, femme Jarlès
Tixier Jeanne,
Beaudonnat Odette, femme Combes
Garand Berthe,
|
Coiffier Reine, femme Laroue
Lebour Germaine,
Brand Emilie,
Chassagne Raymonde,
Blatteron Simone, femme Durand
Besseyre Marie,
Charmillon Marie, femme Deby
Jaffeux Marcelle, femme Livebardon
|
HOMMES
|
PerrisJules,Clermont-Ferrand
Fargeix Maurice, Bourg-Lastic
Leboucq Raymond, Clermont-Ferrand
Alcabes Youda, Clermont-Ferrand
Varischetti François, Clermont-Ferrand
Fernandez Marcel, Clermont-Ferrand
Faye Hyppolite, Clermont-Ferrand
Leeboritz Georges, Clermont-Ferrand
Haliol Haine, Clermont-Ferrand
Bali Samuel, Clermont-Ferrand
Bali Elie, Clermont-Ferrand
Dr. Meyer André, Paris
Bouillet Louis, Clermont-Ferrand
Garcia Bode, Clermont-Ferrand
Casas Joseph, Espagne
Pino Vital, Clermont-Ferrand
Coulon Jean, Clermont-Ferrand
Blot Marcel, Clermont-Ferrand
Rosso Auguste, Clermont-Ferrand
Beaumont Jacques, Clermont-Ferrand
Jolivet Gabriel, Lezoux
Delpeuch Marius, Aurillac
Bassot Emile, Marseille
Jalicot Louis, Vichy
Varnat Jean, Billom
Zilberman Paul, Billom
Zilberman Jean, Billom
Seguin Jean, Seine
Lemonnier Jacques, Seine
Bénéfice Aimé, Seine
Vivins Jean, Seine
Godard Edmond, Seine
Gourevitch Edouard Seine
Pichaud André, Montferrand
Mattei Raymond, Clermont-Ferrand
Dumas Honoré, Lyon
Chevalier Adrien, Lyon
Destainville Hugues, Seine
Falatin André, Clermont-Ferrand
Mathieu Jean-Marie, Clermont-Ferrand
Chambon Frédéric, Clermont-Ferrand
Morel Paul Clermont-Ferrand
Dubroc Paul, Clermont-Ferrand
Feuillon Louis Clermont-Ferrand
Rampon Bernard, Clermont-Ferrand
Pissis Robert, Thiers
Baron Etienne, Thiers
Lefèvre Raymond Billom
Lattant Eugène Clermont-Ferrand
Marceau Marcel, Lyon
Cabasson Gabriel, Lyon
|
Beaurandant Aimé, Clermont-Ferrand
Hanan Frédéric, Clermont-Ferrand
Sanchez Georges, Clermont-Ferrand
Dissard Pierre, St-Didier d’Auvergne
Bruhat Jean, Clermont-Ferrand
Marcollet Abel, Vic-le-Comte
Latière Jean, Clermont-Ferrand
Parris Gérard, Arpajon sur Cère
Berger Anselme, Arpajon sur Cère
Barbet Maurice, St Dier d’Auvergne
Pileyre Marius, Domaize
Barbier Pierre, Clermont-Ferrand
Chausson Jean, Lezoux
Trinquale Maurice, Clermont-Ferrand
Cervin Alexis, Vichy
Gauthier Jacques, Lyon
Beaudon Jean, Moulins
Rousselet Marius, Moulins
Cellier Alfred, Moulins
Jouberton Antoine, Moulins
Raymond François, Moulins
Durandon Claude, Moulins
Fontan Valentin, Clermont-Ferrand
Bardaud Raymond, Clermont-Ferrand
Amblard Roger, Clermont-Ferrand
Jaliut Pierre, Tours
Devedeux Guittard, Clermont-Ferrand
Cabrideus Théodore, Clermont-Ferrand
Bourdier Paul, Pont-du-Château
Chambize Pierre, Pont-du-Château
Moneyron Elie, Clermont-Ferrand
Ferrier Jean, Clermont-Ferrand
Cormier Jean, Neschers
Duron Marius, Clermont-Ferrand
Fernandez Dominique, Aubière
Boucheix R., Montaigut-en-Combrailles
Chandezon Gabriel, Neschers
Pourtter Pierre, Clermont-Ferrand
Bernard Marcel, Clermont-Ferrand
Ollier Eugène, Clermont-Ferrand
Parat Antoine, Clermont-Ferrand
Rimbert Benoit, Lezoux
Vincent, Lezoux
Nury Eugène, Issoire
Labussière, Billom
Livebardon Jean, Combronde
Laborier Aimé, Nohanent
Batail René, Châteaugay |
La détention avait durement altéré la santé des
prisonniers. Gauthier Jacques de Lyon, le plus touché, fut de toute
urgence conduit au Docteur Thomas de Manzat puis admis sous un faux nom,
au Sanatorium de Sabourin à Clermont-Ferrand et sauvé par les
chirurgiens qui durent procéder à une thoracoplastie.
Certains autres furent plus ou moins contusionnés par
les affres de la peur, tel Jolivet, restaurateur à Chatel-Guyon, dont les
cheveux blanchirent pendant son voyage entre la Prison et le camp du
Chambonnet.
Pourtant d’une façon générale, tous s’employèrent
de leur mieux à redevenir des êtres normaux, grâce à leur volonté et
à une nourriture plus abondante. Ils s’intéressèrent bien vite à la
vie du camp, notamment à l’instruction militaire et au maniement des
armes.
Huit jours plus tard, 80 % des hommes participaient les
armes à la main, aux différentes opérations militaires contre l’occupant.
Après la libération du territoire, quinze parmi les
rescapés de la Prison de Riom s’engagèrent pour la durée de la
guerre, dont trois : Falatin André, Destainville Hugues et Chambon
Frédéric, ont trouvé la mort en Allemagne en combattant l’armée
hitlérienne.
La libération de la Prison de Riom s’est déroulée
en douze minutes et sans une goutte de sang, de l’instant où sous le
regard inquiet de mes trois compagnons habillés en soldats allemands.. j’ai
appuyé sur le bouton électrique de la porte d’entrée de l’établissement
pénitentiaire, à ma sortie sur la place des Martyrs, en compagnie de la
dernière prisonnière, notre camarade Deby.
Lorsque les soldats Allemands réagirent et occupèrent
les rues de Riom à trois heures quarante cinq environ (sans doute
alertés par le bruit grandissant des différentes manoeuvres des camions
et des cars devant la Prison, et les départs accélérés de chacun d’eux)...
les prisonniers et les maquisards avaient déjà quitté la ville.
La B.B.C. dans sa première émission du dimanche 13
Août 1944, pouvait annoncer l’événement de la nuit, aux Riomois
eux-mêmes, malgré l’importance du contingent de l’armée d’occupation,
le nombre de ses patrouilles et l’agressivité des G.M.R. responsables
de la sécurité de la Prison, et de son côté la Kommandantur notait :
Abendmeldung Kampfgruppe Ottenbacher:
13.8. aus Gefängnis Riom 114 Verwaltungshäftlinge
durch Terroristen in deutscher Uniform entführt.
"Message du soir du groupe de combat Ottenbacher:
Le 13.8 : De la Prison de Riom, 114 détenus
administratifs enlevés par des terroristes en uniformes allemands".
Certes, nous avons tremblé pour la population et les
prisonniers pendant tout le déroulement de notre action et aujourd’hui
nous tremblons encore, en pensant à ce qui aurait pu se passer en cas d’accrochage
avec l’ennemi, et tout naturellement apparaissent, comme des images de
l’Apocalypse, les scènes effrayantes de Tulle avec ses 99 pendus et d’Oradour
sur-Glane
avec ses six cent trente neuf cadavres, femmes, enfants, hommes, fusillés
et brûlés vifs, jusqu’à cet enfant de deux ans, crucifié sur la
porte de l’église à l’aide de baïonnettes.
Enfin, ceux qui à Riom, le 13 Août 1944 ont
participé directement ou indirectement au sauvetage de ces 114 patriotes
peuvent légitimement être fiers.. car personne ne sera jamais insensible
à l’esprit merveilleux de solidarité et de dévouement qui a animé
cette poignée d’hommes résolus (F.T.P.F. et Corps Francs) portée par
une folle audace et un total mépris du danger.
|