13 - Souvenirs de la GUERRE EN LORRAINE
| La 2ème Guerre Mondiale
 

Souvenirs de la GUERRE EN LORRAINE

   
    
 

A - LA DROLE DE GUERRE

   
  5 Janvier 1940 :
 

ate de mon appel avec le fascicule n° 3. Un froid terrible ce mois
de janvier. Je suis affecté à une compagnie de passage à

Champ le Duc, village près de Bruyères.
   
  Nous sommes une trentaine, logés dans la baraque affectée aux sports : terre battue avec une légère couche de paille par dessus ; le jour passe entre les planches. Deux couvertures pour chacun, un poêle au milieu mais hélas pas de charbon. Nous allons couper du bois dans le premier taillis venu, c'est toute une histoire pour le faire brûler. Un seul café au village, ouvert après 5 heures du soir jusqu'à 1l heures. Nous sommes serrés comme dans une tonne de harengs. A boire du pinard. Nous sommes tous un peu gais à la sortie, çà nous permet de tenir le coup jusqu'à deux heures du matin tant que les effets de l'alcool que nous avons bu se font sentir. Après, c'est le froid.
   
 

J'y suis resté une quinzaine, puis un ordre est venu m'affectant au bureau du Centre Mobilisateur n° 205 à Bruyères, avec deux camarades, un architecte parisien et un comptable de la fabrique de bérets de Bruyères. Nous renforçons le bureau qui n'était tenu que par des actifs. Tous les villages autour de Bruyères regorgent de troupes, tous arrivés avec le fascicule n° 3. Déjà beaucoup de malades. Parmi les troupes, certains n'ont jamais fait de service militaire ; certains, des alsaciens-lorrains, n'ont servi que vers la fin de la guerre 14-18 dans l'armée allemande. Dans ce bureau, il y fait vraiment bon, bien chauffé, une très bonne nourriture avec 2 desserts chaque jour et le bâtiment où nous logeons, même surchauffé. Par contre, dans un bâtiment voisin où logent les gars qui attendent leur affectation, pas un brin de chaleur. Le 30 avril au matin, un train de renforts s'est formé, direction Strasbourg, avec arrêt de la journée à St-Dié, logés à la caserne Stirn. J'ai le plaisir de retrouver un camarade d'active Joseph HUBLOT, qui est là depuis le début de la guerre. Le lendemain, distribution de nos postes qui s'étendent de Saverne à Benfeld. On demande un caporal et un homme pour Erstein que je connais pour y avoir été mobilisé en 1938, et tout de suite j'ai des tas de camarades qui voudraient venir avec moi. Malheureusement, il n'en faut qu'un et je prends mon camarade Pierre BLEICHER de St-Dié. Repos la journée, nous allons prendre notre poste le lendemain. Je demande à mon copain HUBLOT s'il serait possible de visiter Strasbourg. Il ne croit pas.

   
 

Mon affectation au Bureau n'est pas une réussite le lendemain, je m'accroche avec un sous-officier. Il m'avait prescrit de faire une demande à un colonel. J'ai mis sur l'adresse : Monsieur le Colonel. Il me dit qu'il n'y a pas de Monsieur. Je lui réponds : "Vous auriez dû me le dire, moi je n'ai jamais travaillé dans un bureau militaire". Mon service consiste à faire des recherches qui nous sont demandées par des chefs d'unités et à recevoir des gars qui sont de passage et qui viennent pour se mettre à jour. Il y a des malades, d'autres qui partent en convalo, d'autres pour une mutation dans une autre unité, etc. On ne peut pas dire qu'ils sont bien accueillis par l'adjudant. Il y en a qui viennent du front complètement frigorifiés, avec fusil et barda et ont déjà fait de la marche par des froids terribles dès le début de 1940, et sont tout désorientés en entrant. L'adjudant trouve qu'ils ne vont pas assez vite et leur dit en nous regardant : "Regardez-moi celui-là, s'il avait un cheval il rentrerait ici avec, surtout que mon bureau est en face de l'entrée".

Un jour, je reçois un gars de la Moselle qui ne cause pas bien le français. Il a été bien malade et part en congé de convalescence dans le midi, retrouver sa femme et ses 3 enfants qui ont été évacués dès le début de la guerre. Ils sont logés chez des gens qui sont assez durs, ils ont froid. Sa femme lui écrit qu'il fasse son possible pour aller chez eux rapporter un peu de lainage, car ils sont partis sans presque rien, alors il demande une permission car il en faut une. L'adjudant lui dit : "On n'en donne qu'une de 24 heures, vous habitez trop loin d'ici, vous ne pouvez pas y aller", mais d'une manière vraiment brutale. Il est près de mon bureau, pendant que je fais ce qui le concerne, les larmes lui coulent. Je suis écoeuré, et quand il sort, je sors derrière lui pour essayer de le consoler, puis j'ai une idée. "Venez, on va aller voir le commandant, c'est un ancien de 14-18".

Dans l'après-midi, il est toujours mal décidé. Je demande au planton du commandant si je peux voir le commandant. Tout de suite, celui-ci se met à crier que je dois passer par la hiérarchie. Je n'arrive pas à placer un mot, puis il se calme et demande ce qu'il y a. Je lui explique. "Où est-il?" "Là, dans le couloir". "Faites-le entrer". Et alors, voilà ce que je demande. "Puisqu'on lui refuse une permission de plus de 24 heures, il n'y a qu'à lui en donner deux", et c'est le commandant lui-même qui les fait. Le lendemain, de sang froid, il attrape le lieutenant et l'adjudant qui ont chacun leur bureau (pas en ma présence évidemment), et c'est eux qui m'attrapent en disant "Vous avez été vous plaindre ". Je dis "Non, j'ai été demander justice". "Bon, vous aurez 10 jours de consigne". J'oublie de dire que mon poilu avait des larmes de joie ; s'il avait osé, il m'aurait embrassé.

   
 

Le samedi soir, je repartais chez moi, je ne rentrais que le lundi matin. Cette fois, je n'y suis pas allé, mais j'ai dit à mes deux copains qui étaient entrés en même temps que moi au Bureau "C'est injuste, je ne retourne plus au Bureau, je n'accepte pas cette punition minime, je veux voir le colonel ". Il était presque toujours à Paris et ne venait que rarement à Bruyères. Je tins parole. Je suis resté dans ma chambre ou ai fait un tour de la cour de la caserne pendant 3 ou 4 jours. Puis les copains viennent me voir "Çà ne peut pas durer comme çà ; dis leur à tous les deux que je n'y remets pas les pieds". Les copains insistent. Rien à faire, pas avant d'avoir vu le colonel. "Tu es buté" me disent-ils. Je leur dis "J'ai raison". "Ils parlent de te faire rayer des contrôles du Bureau". "J'aime mieux aller au front, çà m'est égal". Et peut-être 10-12 jours après, je vois mon nom sur le rapport rayé des contrôles, et toujours pas de colonel, car je tiens à le voir, ils le savent bien et ne sont pas tranquilles.

Je dois changer de bâtiment, mais celui où je suis est bien chauffé, et l'autre où se trouvent tous les gars qui attendent une affectation n'a pas de chauffage. Je garde mon lit dans le bâtiment chauffé avec tous les bons copains et je leur dis aux copains du Bureau, pour que l'on sache où je suis. Un train comme celui que j'ai déjà pris se forme le 30 avril et couche le soir à Strasbourg.

J'ai eu des nouvelles de mon camarade de Bruyères à mon retour de captivité quelques jours avant l'arrivée des Allemands, ils sont partis dans le midi en voiture avec tout le matériel. Je n'ai rien regretté, malgré une captivité très dure, hors série. J'ai appris à connaître le froid, la faim et toutes les misères des prisonniers ; de plus, j'y ai gagné la Croix de Guerre et une rente mensuelle de mon administration comme ancien combattant.

Je m'adresse au capitaine DE BAZILLAC, en lui expliquant mon cas. Je connais très bien Strasbourg et je voudrais bien le revoir dans son état actuel, c'est-à-dire vide de presque tous ses habitants, à part quelques centaines chargés de la sûreté de la ville (service des eaux, etc.). Très gentil, il me fait un laissez-passer pour nous deux, avec condition expresse de ne pas dépasser le centre ville. Nous allons voir la cathédrale. Quelle tristesse ! Une ville si animée avant la guerre. Un vide, avec une drôle de résonance en marchant. Nos souliers cloutés nous renvoient des échos. Nous tombons sur un bistrot ouvert ; il sert spécialement pour les ouvriers qui ne sont pas évacués et dont quelques uns se trouvent là ; le temps de boire un demi et nous rentrons, cet vraiment trop triste.

   
  Le lendemain, 1er mai, départ pour Erstein, jolie petite ville non évacuée sur le canal du Rhône au Rhin qui est tout près (sépare la ligne d'évacuation). On me donne une escouade. Le camarade alsacien que je remplace est en affectation spéciale. Nous sommes logés à la Poste. Huit hommes sont affectés au poste d'observation aérienne situé sous la toiture de la tour d'eau d'Erstein, à 35 mètres de hauteur. Une paire de jumelles à notre disposition. Au mur, des photos d'avions anglais, français et allemands côté Rhin, avec un plan du ciel gradué numéroté, un téléphone relié à une batterie de DCA, 2 hommes toutes les 2 heures de surveillance, un seul la nuit qui y couche. En définitive, c'est une bonne planque.
   
 

Le 13 juin au soir, l'ordre nous est venu d'abandonner notre poste, toutes les unités se rassemblant sur une place, juste en face de notre foyer très bien achalandé. La nuit suivante, nous battons en retraite, mais il y a de la rouspétance : on ne va quand même pas laisser çà, si les Allemands arrivent, ils vont bien rigoler. Rien à faire, on ne touche pas au foyer. Au matin, nous avons fait environ 25 kilomètres en direction des Vosges. Nous passons la journée et la nuit dans un patelin. Le lendemain, nouvelle étape Schirmeck, puis dernière étape, Belval dans les Vosges. Nous sommes à 25 kilomètres de notre foyer. Je demande au lieutenant où nous allons, il n'en sait rien, les ordres arrivent tous les jours. "Serait-il possible d'avoir la permission d'aller voir notre famille ?". Je demande aussi pour mon camarade (il y a des sous-officiers qui ont des bicyclettes, ils nous les prêtent) "Oui, mais à une condition : jurez-moi sur l'honneur que vous serez là demain matin " "D'accord" "Prenez votre fusil et chacun 50 cartouches", on ne parle plus que de la 5eme colonne ". Nous allons rester 2 jours à Belval, puis un nouvel ordre, nous retournons sur nos pas, direction le Donon. Nous cantonnons dans le dernier village avant le col Grandfontaine.

Notre section loge au bistrot, qui a aussi une toute petite culture. Le patron va chercher de l'herbe pour ses bêtes. Aussitôt nous lui prenons ses outils, brouette, faux et râteau et en route pour le pré et en cinq sec, c'est terminé; çà lui fait bougrement plaisir. Il nous invite à boire un coup à une petite table dans sa cuisine et en nous remerciant, il nous dit : "Venez quand vous voudrez à cette petite table, vous y serez à votre aise et vous n'aurez pas besoin de consommer". Pour le pinard, au bout de 3-4 jours il n'y en avait plus avec autant de poilus ; il restait une bouteille de champagne. C'est un camarade célibataire d'Epinal, qui avait la haute paye qui l'a achetée (mais çà a été dur de le décider). Finalement nous l'avons bue ensemble avec lui et son épouse.

Tous ces jours là à ne rien faire, nous savons que ce n'est pas trop bien pour nos troupes. Le 24 juin, un petit avion allemand tourne lentement dans le coin, entre le col et le village, puis dans l'après-midi, il est sûrement en train de prendre des photos. Mon chef de section était un sergent (il faut tout d'abord que je vous en cause, c'est un Allemand d'origine, classe 18. A la fin de la guerre 14-18 il se trouvait dans l'armée allemande à Hambourg. Je n'ai jamais été fichu de me rappeler son nom, je sais que cela se terminait par "ann"). C'était un colosse énergique qui était passé en France, s'était engagé dans la Légion, avait fait la guerre du Rif au Maroc, avait de belles citations et avait été décoré de la Médaille Militaire. Il s'était marié à une employée de Trésorerie générale dans le midi. J'avais été bien tout de suite avec lui. Je lui avais dit " Voilà, je fais mon travail avec mes hommes le mieux possible, s'il y a quoi que ce soit, dites-le moi carrément, car moi, si je suis ici au front, c'est que je l'ai voulu. J'étais planqué dans un bureau à Bruyères, et çà serait trop long à vous raconter, de même que j'ai été mobilisé en 1938 de mon plein gré ".

   
  J'en reviens à mon chef; il me dit "Voici une liste de 9 hommes plus votre camarade LEBEGUE. Vous allez remonter en direction du col du Donon, environ 2 kilomètres d'ici. Prenez une mitrailleuse plus vos fusils, avec une caisse de 1800 cartouches. Vous allez trouver sur la route 3 chicanes distantes d'environ 200 mètres l'une de l'autre, formées de gros sapins abattus par le Génie pour freiner l'arrivée des blindés, s'ils arrivent par le col. Disposez vos hommes du mieux que vous pourrez. Je sais que je peux compter sur vous". Nous montons dans le bois de manière à dominer les chicanes, 4 hommes à chaque chicane et tâchons, si possible de nous enterrer un peu. Il y a des branches pour se camoufler. Je garde mon camarade avec moi et un autre gars. Nous avons la chance de trouver un trou tout fait pour la mitrailleuse. Cet un trou fait par l'arrachage d'un gros sapin avec des branches pour nous camoufler. De plus, la route fait un virage avant la dernière chicane et avec une petite éclaircie dans les sapins, nous avons la chicane en ligne de tir. "Il n'y a plus qu'à attendre" me dit le sergent, "je vous enverrai la relève vers minuit".
   
  La nuit noire vient d'arriver, et aussitôt le tir d'artillerie commence. L'avion de l'après-midi nous avait repérés. Comme la forêt est très en pente, ils ne peuvent pas nous atteindre avec des obus ordinaires, ils nous envoient des obus shrapnel. Nous sommes collés aux sapins pour éviter les billes le mieux possible. Environ au début de la nuit, je me décide à aller trouver les camarades pour voir s'il n'y a pas de blessés. A la 2ème chicane, il n'y a plus que 2 hommes sur les 4 que j'avais placés et tout de suite je demande: "Où sont vos camarades?". Un geste vague vers le haut de la forêt. Il faut les chercher, peut-être sont-ils morts ou blessés. Nous appelons : pas de réponse. Dans la nuit noire dans les sapins on n'y voit presque rien. Je me dirige vers la 1ère chicane et il y manque aussi 2 hommes, même scénario. Cela devient inquiétant, je retourne à mon poste, puis de nouveau repars. Cette fois-ci, c'est le bouquet, il n'y a plus personne aux deux postes et le comble c'est que le 3ème homme qui était avec mon camarade LEBEGUE à la mitrailleuse a disparu aussi. Il y a de quoi s'affoler. J'essaie de comprendre avec le copain René. J'en frémis car enfin cela ressemble à une désertion et devant l'ennemi, j'en ai froid dans le dos et je ne peux rien faire. Vers 2 heures du matin, nous entendons un léger bruit puis une voix basse appeler "Caporal" ! C'est notre lieutenant qui a été nommé récemment à notre compagnie en remplacement du capitaine appelé à d'autres missions. Ainsi, en plein bombardement, il a le courage de venir voir ce qui se passe, il est vrai que pour du courage il en a, il a fait toute la guerre 14-18 et a reçu je ne sais combien de citations, Croix de Guerre, Médaille Militaire, Légion d'Honneur et d'autres médailles. Je n'en mène pas large, j'essaie de m'excuser. Il ne me dit qu'une seule chose, "Je m'en doutais" et il m'explique : "Ces 9 hommes, il y avait 2 ou 3 jours qu'ils avaient rejoint en déclarant qu'ils avaient perdu leur unité dans les vastes forêts du côté d'Abreschwiller, dans la retraite. Comme je devais fournir un poste aux chicanes, j'ai demandé à votre sergent. C'est lui qui vous a désigné (d'où la liste des 9 hommes qu'il vous a remise, votre camarade et vous étant les 10 et 1lème) car vous êtes bien ensemble". "Oui, je l'admire, c'est un as". Il vous le rend bien; en me disant qu'il était sûr de vous, il m'a raconté comment vous avez rejoint cette unité. Il est resté à peu près une heure, a cassé la croûte et bavardé avec nous, toujours appuyé contre les sapins. Au sujet de la relève qu'il vous avait dite, c'est un peu compromis. Je m en doutais bien, cette relève en pleine nuit ne rimait à rien et je signale en même temps la remarque de mon camarade, c'est peut-être un atout pour nous, car les Allemands étant supposés arriver par le col auraient trouvé les deux chicanes vides sans aucun coup de feu, et nous aurions été bien placés à la 3ème avec notre mitrailleuse.
   
  Le lieutenant nous serre la main, nous dit bon courage et nous, avec le René, de quoi pouvons nous causer, sinon de notre famille, de nos enfants ? Le jour s'est levé, le bombardement a cessé nous sommes le 24 ou le 25 juin. Vers 7 heures, nous n'en croyons pas nos yeux, au lieu de chars, une demi-douzaine de soldats français venant de la direction du col du Donon, causant fort. Ce n'est pas possible Çà doit être a 5ème colonne, on ne cause plus que de çà. Je leur crie "Halte". Ils sont surpris car ils ne nous voient pas. Je répète mon ordre, ils discutent entre eux, s'arrêtent, puis il y en a un qui dit : "c'est la fin". Je leur dis "Halte ". C'est la dernière fois". Je fais manoeuvrer la mitrailleuse. Je vais tirer une rafale au-dessus de leurs têtes. Ils discutent encore un moment entre eux puis retournent sur leurs pas.
   
  Une heure plus tard, ce sont deux de nos camarades qui arrivent, porteurs d'un bon casse-croûte avec un bidon de pinard, et avec la nouvelle que la guerre est terminée. Nous cassons la graine et redescendons au cantonnement. Le lendemain ou le surlendemain, l'ordre arrive que tous nos fusils Lebel et autres armes doivent être déposés dans le pré qui est en face du bistrot. Ils sont là, en vrac, et vont y rester sous nos yeux pendant une dizaine de jours : quelle honte. Un soir, au début de la nuit, je vais en chercher un, nouveau modèle, et je vais l'enterrer dans un petit bois tout proche, simplement en arrachant la terre avec mes mains, puis je le signale au patron du bistrot qui me dit "quand tout sera rentré dans l'ordre, j'irai avec vous et je le signalerai au village, mais pas un mot à mes camarades car s'il y avait un contrôle pour le nombre d'armes qui correspond au nombre de soldats, il n'y a que moi qui supporterai la faute". C'est seulement en captivité que je l'ai révélé à mes camarades. Après mon retour de captivité, je suis retourné dans ce village de Grandfontaine, avec ma femme, en 1946. Je n'ai rien retrouvé. Le bois, après 6 ans, avait bien grossi. On est allé au café. C'est la dame qui nous a reçus. Elle m'a reconnu tout de suite. Son mari était couché au 1er étage et on l'entendait hurler de douleur, atteint d'un mal terrible. "Il vaut mieux que vous ne le voyez pas, mais revenez une autre fois et écrivez-moi d'avance la date. Vous viendrez déjeuner, çà nous fera rudement plaisir ".
   
  Un ordre est arrivé : nous partons direction Strasbourg. Sur le pont de Schirmeck, une troupe d'Allemands nous rend les honneurs au garde à vous. Etape de nuit à Mutzig, puis le lendemain Strasbourg. Tous les jours, il fait une grande chaleur et c'est pénible sur la route. En arrivant à Kingolsheim, banlieue de Strasbourg qui n'a pas été évacuée, arrêt. Aussitôt, les gens du village arrivent avec des seaux de vin et de café, car notre régiment régional est composé d'Alsaciens et de Vosgiens. On nous fait fête, nous n'avons plus l'impression d'être prisonniers. Nos sentinelles causent avec des Alsaciens. Un bistrot est ouvert et liquide de la bière à tour de bras. Le demi est fixé à 20 sous. Le boulanger a rallumé son four et fait une cuite de boules de pain, environ 500 grammes la boule. J'ai la chance de me trouver là quand elles sont cuites et je reçois une miche gratuite. Une telle réception des habitants est indescriptible, tellement leur joie est grande. Quel merveilleux souvenir ! Dans la soirée nous repartons vers la manutention militaire pour y passer la nuit. Dans une rue ombragée sur le trottoir un tas assez volumineux de nos biscuits de guerre : comment sont-ils venus là et pourquoi ? Je n'hésite pas, je passe la boule de pain au copain puis je quitte le rang et je remplis ma musette. Je m'attends à être inquiété car je dois dire que depuis que nous avons quitté Lingolsheim, nous marchons en ordre avec une sentinelle tous les 10 mètres. Puis la musette pleine, je cours pour reprendre la place dans le rang, mais personne ne me dit rien. Arrivé à la porte de cette caserne, nous sommes fouillés, on cherche des armes et les camarades de me dire "Ah, si seulement on avait fait comme toi pour les biscuits".
   
  Dans ce bâtiment, on y est tassés, tellement nous sommes nombreux, on a creusé une énorme feuillée dans la cour. Il faut faire la queue, avec une chaleur formidable et avec la puanteur. Nous ne restons que quelques jours car il y aurait eu danger d'épidémie. Nous allons à l'usine Citroën Matford Mathis. J'ai la surprise, en cours de route, de rencontrer ma femme qui a fait 80 kilomètres pour venir me voir, ainsi que d'autres femmes venant voir leur mari, et qui leur apportent aussi un petit colis. Les femmes nous suivent jusqu'à l'usine où là ont été installés 5 petits box séparés par une traverse de bois. Nous avons droit à 5 minutes de conversation puis c'est l'au revoir que nous espérons bientôt, puisque l'on nous a dit qu'on allait être démobilisés mais hélas il faudra attendre 5 ans pour se revoir.
   
  Nous restons quelques jours là, puis on nous emmène au camp d'aviation de Neudorf. Nous campons dans les hangars. Nous avons toujours avec nous nos officiers, puis un jour rassemblement général sur le terrain ; nous allons être décorés. Il y a quelques remises de Croix de Guerre, notre unité n'en possédant pas, notre capitaine nous remet notre citation à l'ordre du régiment comportant Croix de Guerre et nous recommande de bien la conserver et quand tout sera rentré dans l'ordre, on nous remettra la décoration. En 1943, une note de Paris à tous les stalags s'informant s'il y a des cas spéciaux parmi les PG. Je transmets ma citation et après quelques mois, je recevrai l'avis m'informant que la citation est parue au Journal Officiel du 16 Décembre 1943. Ma femme me fera parvenir ma barrette.
   
  Toutes les unités rassemblées là font partie désormais du 14ème Corps, sous le commandement d'un colonel. Puis au bout de quelques jours, l'ordre de la séparation. Les officiers allemands procèdent à l'interrogatoire de notre colonel qui nous fait un discours d'une telle grandeur qu'il est dommage qu'il n'ait pas été conservé. Il dit à peu près ceci "nous allons nous séparer ; vos chefs sont fiers de vous. Jusque au bout, vous avez cru au succès de nos armes, le sort en a décidé autrement. Mes camarades, continuez votre discipline envers vos sous-officiers et caporaux comme si nous étions toujours là et surtout ne désespérez pas de la France, car plus tard sûrement nous nous retrouverons, et nous pourrons relever la tête avec fierté, car vous étiez prêts à combattre pour son salut. Je ne vous dis pas Adieu mais Au revoir. Courage !" . Nous en avions les larmes aux yeux. Des Alsaciens pleurent à chaudes larmes, car maintenant c'est la séparation entre les Alsaciens et les Vosgiens.
   
  Les Alsaciens passent un à un devant un capitaine allemand, interrogatoire, quelques phrases en allemand, acte de naissance, etc. et ils rentrent dans leurs foyers. Ils sont contents, bien sûr, mais ils nous disent, nous savons ce que nous perdons, mais il y a la suite, nous la connaissons bien. J'arrive à mon sergent qui lui est ancien sujet allemand, et le premier mot qui lui est adressé par le capitaine c'est "Vous êtes Allemand". Réponse "Je suis Français". Le ton monte. Vous êtes "Allemand". Réponse "Je suis Français" et çà continue de plus en plus fort. Mon sergent, un colosse à voix de tonnerre. C'est l'Allemand qui cède le premier". " Ah bon. Vous croyez que çà va se passer comme çà !" Il est dans une colère terrible surtout qu'il y a des Alsaciens qui sont là et qui attendent leur tour. Que j'aurais aimé être là pour entendre ce duo. Ce sont mes camarades qui me l'ont raconté.
   
  Après, je le cherche, il est seul, assis dans la paille dans un hangar d'avion. Je vais m'asseoir près de lui, et place ma main sur son épaule sans un mot ; pour moi c'était plus qu'un sergent, c'est un camarade aussi brave que le plus français des Français. Puis, au bout d'un certain temps, il me serre la main et me dit merci, et voilà ces paroles dont je me suis toujours souvenu "Pour moi je ne me fais aucune illusion. Je les connais trop bien, mais j'ai encore mon unique soeur qui habite Leipzig, je m inquiète pour son sort" J'aurais bien aimé savoir ce qu'il était devenu. Nous avons touché du ravitaillement, puis un autre jour c'est nous qui partons, soi-disant pour Belfort, Strasbourg devenant allemand. Nous traversons une partie de la ville, il pleut, une pauvre vieille femme arrêtée sur le trottoir pleure et nous dit "Mes pauvres enfants, vous partez en Prusse Orientale" et ces paroles se répercutent de file en file. Puis nous arrivons dans une gare de banlieue, sur les rails un train de marchandises immense. Et de la troupe allemande et hop, dans les wagons à bestiaux. Et vous savez comment çà s'est passé, tassés comme des harengs, puis le train roule. Des camarades, par les petites lucarnes regardent le paysage et d'un coup on traverse une grande rivière. Tout le monde veut voir, les plus calés disent que c'est le Rhin. Personne n'y croit, on ne traverse pas le Rhin pour aller à Belfort, alors on fait des suppositions, la Prusse Orientale, les dires de la vieille dame mais non, ce n'est pas possible Les calés en géo disent que c'est près de la Russie. Nous roulons une heure ou deux puis nous arrivons en gare de Karlsruhe. Nous sommes en Allemagne. Nous traversons la ville au pas et nous pouvons regarder à notre aise notre artillerie sur les wagons. Il y a même un drapeau français dessus. Le voyage a duré 51 heures, nous sommes à Hohenstein gare.
   
    
  B - PRISONNIER EN PRUSSE ORIENTALE
   
 

l pleut. Une heure de marche et c'est l'entrée au camp du lB. On nous enlève tous nos objets. Beaucoup de camarades en avaient fabriqués

pendant les temps de loisirs et il y avait vraiment de belles choses sculptées au couteau.
  Le camp est divisé en plusieurs îlots Polonais, Noirs, une couverture sur le dos car ils ont froid et seront vite rapatriés, Flamands. Ce camp sinistre contient environ 20.000 prisonniers. En face du camp, sur une colline, huit colonnes de pierre rappelant le souvenir de la bataille de Tannenberg gagnée par l'Allemagne sur la Russie en 14-18. Il arrive des prisonniers tous les jours et il en repart pour des commandos. Ce camp est entouré de barbelés, avec des miradors à chaque angle. A l'intérieur, défense de s'en approcher à moins d'un mètre. En arrivant, on passe d'abord dans une grosse tente, photographie, coupe de cheveux à ras, et quand on se revoit, on est pris d'un fou rire car on se reconnaît à peine.
   
  Vie du camp : réveil, peut-être 5 heures, puis 2 heures d'attente pour aller au jus, mélange de plantes et de ronces séchées. Puis, ouverture de la porte et course vers les cuisines. Les sentinelles nous poussent à coups de crosse ; il faut faire attention car le chemin surélevé n'est pas large et de chaque côté c'est la vase. Un de nos camarades s'était embourbé, et c'était le fou rire pour nos gardiens de le voir se dépêtrer. En arrivant au pas de course aux cuisines, là il y avait "la cravache" nom donné à l'adjudant avec un fouet qu'il maniait facilement. Un vrai sauvage. Le principal, pour éviter ces à coups, c'était de se trouver dans le milieu, et la même comédie à chaque îlot.
   
  Dans la journée, rien à faire, et le soir partage de la boule de son. Les Allemands avaient trouvé un truc, car comme il y avait des arrivées tous les jours, il en partait autant pour les commandos. Peut-être au bout de 8 jours, c'est mon deuxième prénom qui sort, soit Alfred, et en route par le train avec mon camarade Louis de St Loch. Environ à 30 kilomètres de là, c'est la ville d'Allenstein, 2ème ville de Prusse, 60.000 habitants qui nous attend. Nous allons d'abord dans le parc d'un château où une soupe aux pommes de terre nous attend, très bonne, comme nous n'avions pas mange depuis longtemps, et puis, une bonne sieste au soleil dans le pré. Après on nous rassemble, et on demande des hommes de métiers manuels. Louis se présente, il est menuisier. Ensuite on demande des hommes pour arracher la tourbe ; je ne sais pas en quoi ça consiste ; on me renseigne, c'est dans des lieux humides je n'y vais pas, car dans cette région proche de la Russie, çà doit être un sale boulot en hiver. Mon camarade Louis vient avec moi il insiste c'est non. Que ne l'ai-je écouté !
   
  Le reste des prisonniers dont je fais partie, une cinquantaine d'hommes, est dirigé vers une école. Les enfants sont en vacances ; il y a déjà 150 hommes qui sont là bien avant nous, occupés à des travaux divers. Nous sommes assez bien. Evidemment, la soupe, maintenant, c'est des rutabagas. A une trentaine, nous sommes désignés pour aller rempierrer des rues. Les Allemands viennent de construire, à 4 kilomètres de la ville, sur un plateau désert, un lotissement de maisons individuelles de 3 à 4.000 habitants, principalement des familles nombreuses et des membres du Parti. Il y a une belle route en dur pour le relier à la ville. Les petites ruelles reliant entre elles les maisons ont été vite construites avec du sable et des briques cassées provenant de la démolition d'anciennes casernes.
   
  Notre travail consiste à casser ces briques puis, avec un rouleau en fer autrefois tiré par un cheval, arrangé pour qu'il soit tiré par nous, les écraser à 3 devant et 3 derrière, travail très pénible, surtout pour les 3 de devant, avec nos souliers déjà mal en point sur ces briques cassées. Un soir, à l'entrée de la ville en rentrant, nous croisons un couple, un jeune soldat et une jeune femme, bras dessus bras dessous sur le trottoir. Le soldat quitte sa compagne, se dirige sur nous, et sans qu'on puisse le prévoir, flanque à un copain un coup de poing terrible sur le visage. Le sang jaillit, et il repart sans un mot. Nous sommes atterrés, nous ne comprenons rien à ce geste lâche. Notre sentinelle n'a pas bronché, ne s'est même pas arrêtée. Le copain n'est pas tombé. Nous sommes furieux.
   
  Le lendemain matin, à notre arrivée au chantier, la sentinelle va converser avec les deux civils qui nous commandent. Qu'est-ce qu'elle leur dit ? Facile à deviner ce qui s'est passé, et que nous ne sommes pas à prendre avec des pincettes. A l'heure du casse-croûte, une demi-heure d'arrêt. Un des civils, qui a été en France pendant la guerre de 14 et cause assez bien le français, vient discuter avec nous, essayant de nous amadouer. Il nous parle des Allemands pas méchants. La colère me prend. Je réponds Allemands, très très méchants et je mime le geste qu'a fait le soldat. Une minute de surprise, et ils se mettent eux aussi en colère. Ils enlèvent 2 hommes du rouleau. Nous restons à 4. Nous protestons que ce n'est pas possible. La réponse est que les Polonais le tiraient aussi à 4.
   
  Sur ce chemin d'environ 200 mètres, il n'y a plus d'arrêts, sauf ceux que nous prenons malgré leurs cris. Quand on ne démarre pas assez vite, c'est la sentinelle qui nous menace avec son fusil. La fin de la semaine arrive, nous sommes sur les genoux, et mes 3 camarades s'attaquent à moi, tout en roulant, m'engueulant, me traitant de pas mal de mots. C'est de ma faute sans aucun doute. J'essaie de me défendre, peine perdue, et tout seul je me tais. D'ailleurs, il faut conserver sa salive. Les camarades qui cassent les briques avec de petites massettes et qui ne sont pas visés comme nous me soutiennent. A moins que de passer pour des lavettes, il était normal qu'au moins un de nous proteste.
   
  La semaine suivante, il doit y avoir le changement, c'est-à-dire que des casseurs de pierre nous relaient, et c'est moi seul qui ne suis pas changé et qui reste au rouleau, et devant bien entendu. Le lundi soir, en redescendant du chantier, j'ai comme un étourdissement. Je ne tombe pas, un camarade casseur de pierres me rattrape. Il est vrai qu'à ce régime, avec notre gamelle de rutas, çà ne donne guère de forces. A midi, nous mangeons sur un pré. Beaucoup de pissenlits. J'en cueille, les mets dans ma poche car c'est au retour que le malaise me prend. Je prends des pissenlits, j'en mange en les mastiquant bien, et cela se passe. Je le fais le restant de la semaine.
   
  Notre travail est terminé, je suis claqué. Puis, nous changeons de commando. En banlieue, à l'est de la ville, dans un abattoir moderne en construction. Là, nous sommes 750, par groupes de 10 (dont 2 vosgiens). Bâtiment anglais d'une hauteur intérieure de 8 à 10 mètres, le sol nu, 3 hauteurs de planchers, une quinzaine de sentinelles commandés par un feldwebel, logés dans un local dont une fenêtre donne dans notre local. Et pour nous c'est un simple P.G. cabot qui commande qui était dans mon wagon au départ de France. Par quel hasard se trouve-t-il à ce poste ? Il est vrai qu'il cause parfaitement l'allemand et le russe, il a une voix autoritaire et ne reçoit des ordres que du feldwebel. Il y a cependant parmi nous beaucoup de sous-officiers et même un adjudant.
   
  Le commando comprend de nombreux postes de travail. Il y a un groupe qui casse et récolte la glace d'un lac ils font des dalles de 50x50, les conduisent dans un énorme hangar et les empilent les unes sur les autres avec, entre chaque épaisseur, une petite couche de sciure de bois, je crois. Cette glace servira en été pour les brasseries. C'est le camarade Charles qui y est affecté. Un autre groupe d'une vingtaine, part chaque jour en camion découvert à une trentaine de kilomètres, pour poser une ligne électrique. C'est terrible ce voyage, par des -30, car autrement, au lieu de travail, ils ne sont pas trop malheureux. Pour moi, je suis avec le René, dans un groupe de 300. Nous traversons la ville tous les jours, pour aller combler un lac en prenant de la terre sableuse dans une colline. Cinq lignes de petits wagons y conduisent. Elles sont très dangereuses, par suite du gel et de la descente souvent le frein, une perche en bois, se brise sous l'effet de la poussée. Pour le terrassement, il n'y a pas assez de pelles et de pioches, alors une partie des gars se trouve libre. Que faire sinon marcher en rond sur ce plateau par -20 à -30 ? A midi, la soupe nous arrive dans un camion-plateau découvert chargé de bidons de laiterie de 20 litres. La soupe est à peine tiède et comme ce n'est presque que des rutabagas coupés en grosses rondelles, il arrive que l'on n'ait que du bouillon. Evidemment, pas d'abri, donc marche pour se réchauffer. Il n'y a que deux petites baraques qui sont réservées à nos surveillants civils, aux sentinelles et à nos camarades malades, car le matin, pour aller au travail, en cours de route, nous perdons des gars qui tombent. Il y a des jours, il y en a une dizaine. Nous les prenons sous le bras, et en arrivant, ils vont vers les 2 baraques chauffées avec un petit poêle et ils retournent au commando avec le camion qui nous a amené la soupe.
   
  Un jour, il y a un exercice de la troupe sur ce plateau, mélangés parmi nous, aux commandements gutturaux, des bonds dans la neige. Parfois ils restent couchés; ils n'ont pas de capote et paraissent avoir une santé de fer. De solides gaillards. L'exercice terminé, ils repartent à la caserne: Alli, Allo... nous avons tous entendu çà.
   
  Un jour, avec le René, nous nous dirigeons vers un énorme tas de bottes de paille empilées, d'une dizaine de mètres de hauteur. Une tranchée d'environ 80 centimètres de profondeur traverse toute la longueur du tas. De suite, nous nous enfilons dans cette ouverture, puis en tirant de la paille des bottes, nous obstruons l'entrée et bouchons derrière nous. Nous sommes heureux, plus de vent, plus de froid, une bonne planque. Mais hélas, nous sommes en train de nous endormir. Est-ce à cause du froid, de notre faiblesse, une sensation de mourir doucement. Cela vient peut-être du fait que nous avons trop colmaté, un début d'asphyxie. Lequel des deux a réagi le premier ? Nous ne l'avons pas su, mais aussitôt dehors, nous avons eu peur. Adieu la bonne planque, plutôt le froid à l'air que cette trouvaille morbide.
   
  Il y a un petit groupe qui va travailler dans une menuiserie. Le soir ils ont un petit supplément de 2 tartines, et un soir par semaine, une petite soupe de pâtes. Mais les gars ne tiennent pas le coup, 3-4 jours, c'est tout. Je demande une place à l'interprète. Il me répond : "Je veux bien, mais tu ne tiendra pas le coup". Le travail consiste à porter de la menuiserie, armoires et lits de camp, dans un vaste hangar, distant d'une centaine de mètres. C'est le seul travail de ces menuisiers. Température de la menuiserie, 15° environ, au-dehors, environ -25 à -30°.
   
  J'ai tenu une semaine. La fièvre m'a pris. Transporté à l'infirmerie, baraque bien chauffée, c'est le paradis. On nous vend du petit lait à 20 pfennigs le litre. Un petit inconvénient, la nuit, nous avons dans l'entrée deux seaux pour uriner. Ce n'est pas suffisant, çà déborde et nous avons toujours le goût de pisse. Une chose aussi nous intrigue : tous les après-midi, vers 3 heures, un grand train de matériel se dirige vers l'Est (et d'après l'infirmier, il y a longtemps que çà dure), chargé de camions, canons, chars, etc. Nous le saurons plus tard, ce matériel va servir à attaquer la Russie, on commence à le stocker pour l'heure H.
   
  Je suis toujours aussi faible ainsi que beaucoup de camarades. Nous nous sommes groupés à 4, Charles RIVAT, Henri GRAVIER, René LEBEGUE, d'abord pour les pommes de terre. Je vais à la visite toutes les semaines. Elle a lieu dans une grande caserne. Dans la cour, il y a deux blocs en maçonnerie où on jette les ordures. Et là, dès le matin, je vais faire le tri. Je ramasse toutes les croûtes de pain, ainsi que les mégots de cigares, parfois des gros morceaux de pain, et un jour un paquet bien emballé dans une musette. A l'arrivée, on vide la musette qui est gelée. Evidemment, pas de goût. C'est de la viande. A la chaleur, çà dégèle et, incroyable Un morceau de porc qui fait bien 500 grammes et un bon goût s'en dégage. Nous n'osons pas y croire, nous pensons à l'empoisonnement et puis, il faut bien essayer. C'est vraiment délicieux. Quel régal ! L'explication nous croyons la connaître : un bâtiment de la caserne est occupé par les soldats qui sont soit des tailleurs, des cordonniers ou des armuriers, et nous apercevons des femmes quelques fois aux fenêtres. Certainement, c'est l'une d'elles qui, nous apercevant fouillant dans le bac à ordures, a eu un geste de pitié pour nous.
   
  Pour les croûtes de pain, c'est Charles qui s'en occupe. Comme il y a avec lui des civils qui travaillent, il a pu avoir une vieille brosse en fil de fer et un petit seau. Après brossage à sec, il trempe les croûtes dans une première eau que l'on jette, puis une nouvelle eau et, sur le matin, c'est le René qui va mettre le seau sur le cubilot qui nous chauffe. Le matin, au réveil, nous mangeons cette pâtée qui nous soulage un peu de notre faim.
   
  Vers la fin février, on nous annonce que quand le thermomètre descendra au-dessous de -20°, les travaux extérieurs seront suspendus, nous n'en profiterons pas. Le froid commence à diminuer. Une quarantaine d'hommes sont désignés pour casser la glace sur les trottoirs, pris en charge par des civils et évidemment c'est la cohue. Le matin, dès le réveil, après le jus, tout le monde se rue à la porte pour faire partie de ces quarante. Ça dure 2 jours, puis ce sont les plus âgés qui sont désignés. Moi je tombe sur un bon vieux. A l'heure du casse-croûte, il m'emmène dans un bâtiment dont il connaît le chauffeur de chaudière et là, nous passons un bon moment au chaud, malgré le handicap, tout de même, que nous sommes remplis de poux. Avec la chaleur, ils grouillent. Casser la glace avec le pic de la pioche est désagréable, car la glace se casse en petits morceaux qui vous griffent la figure.
   
  Nous arrivons à la mi-mars. Une note arrive : sur les 750 que nous sommes, 200 vont partir. Ce sont les plus affaiblis, choisis parmi ceux qui sont les plus malades, donc qui n'ont plus de rendement. J'en fais partie. Le jour du départ arrive pour nous quatre (Henri GRAVIER est aussi du départ pour l'inconnu). Des bruits circulent que nous retournons en France, mais nous n'y croyons pas, nous avons tellement été bernés jusque là. En gare, un train avec déjà beaucoup de wagons pleins de camarades venus d'ailleurs. Nous sommes 40 par wagon, ce qui est normal, à peu près à son aise. Nous avons touché du pain, un ersatz de miel et du pâté pour 2 jours, et les sentinelles sont correctes, plus de hurlements et de sauvagerie comme au départ.
   
  Dans la nuit, arrêt d'une grande partie de la nuit ; le lendemain, arrêt dans une petite gare, la loco fait son plein d'eau, et nous aussi. Nous roulons vers l'Ouest. Dans une grande gare, nous avons aperçu le nom de Leipzig, et un tout petit espoir commence à se faire jour. Le lendemain, nous traversons un grand fleuve, et de nouveau, discussion avec les plus forts en géographie. Pour la majorité, c'est l'Elbe, et il nous semble que nous obliquons un peu vers le nord. De toute façon, nous sommes heureux, finis les grands froids de la Prusse inhospitalière. C'est déjà çà de gagné.
   
    
  C - AU STALAG 11A EN BASSE SAXE
   
 

nfin nous sommes arrivés, le voyage a duré 42 heures. Nous sommes au Stalag 11A, camp militaire en dur, situé en pleine forêt : Alten Grabow.

 
  Dans ce camp, avait été interné pendant la guerre de 14-18, le chanteur Maurice CHEVALIER. Pour la soupe, c'est meilleur qu'au lB. Nous n'avons pas touché de gamelle, mais des boîtes de conserves vides. Pas de travail à faire, sauf l'entretien de nos chambres. Puis un beau jour, il y a une dizaine de jours que nous sommes là, rassemblement par chambres dans la grande place au centre du camp, puis appel par chambre avec l'ordre de rester groupés. Combien sommes nous sur cette place ? Peut-être 2 000.
   
  Puis arrivent des civils qui nous prennent en charge, avec des listes établies par les services PG du camp. Des camions se mettent derrière nous. Nous avons compris c'est le marché des humains. Dans notre chambre, nous sommes 13. Le civil qui nous emmène dans un camion à ridelles est le maire du village, ce que nous apprendrons plus tard. Il nous ordonne de nous installer. Il fait une belle après-midi. C'est un fourmillement de civils à travers le camp. Le maire, qui circule pas mal, nous fait comprendre qu'il faut faire de la place. Il y a encore 14 PG qui vont monter dans notre camion. Personne n'a bougé car on croit avoir mal compris, il ne nous semble paspossible de faire monter encore autant de monde, surtout que ce n'est pas un gros camion. Il revient, peut-être une heure après. Serrez-vous et il le faut. Il demande s'il y a des paysans parmi nous aucun. Il fait la grimace car c'est surtout d'eux qu'il a besoin.
   
  Puis le chargement se fait. 27 hommes, plus encore les petites choses que nous avons sacs, valises, etc. Il faut que le premier rang se tienne assis sur les ridelles, puis ceux du centre leur tiendront la main une vraie pyramide Le camion démarre. Nous roulons à environ 15 à l'heure. En cours de route, un copain a laissé choir sa musette. Il faut hurler pour les faire entendre de s'arrêter. Nous avons bien fait 200 mètres, et de nouveau, pour laisser le gars descendre la chercher, c'est une vraie gymnastique. La nuit est tombée, nous roulons toujours avec une faible lumière une heure ou deux, puis arrêt dans un village pour déposer les 14 camarades. Quel soulagement d'être enfin à son aise! Puis nous roulons encore deux heures et c'est l'arrivée au patelin. On monte au premier étage, 1l camarades belges nous attendent. Ils nous ont préparé une bonne soupe chaude aux petits pois et pommes de terre, c'est un vrai régal. Nous avons deux petites pièces. C'est le logement d'un ménage d'ouvriers agricoles. Le rez-de-chaussée est une remise pour le matériel de culture.
   
  Les camarades belges sont là depuis le début de la guerre un instituteur, un postier, un employé de tram, de Bruxelles. Le chef du commando, grade de sous-officier, est ingénieur dans les mines de Charleroi, parlant allemand (ainsi d'ailleurs que 3 ou 4 autres belges) une voix forte. Le service de notre garde se compose d'un gefraite (caporal) et d'une sentinelle. Une planque de tout repos. Le lendemain matin, rassemblement pour les Français dans la cour. Les civils arrivent avec le maire choisir ceux dont ils ont besoin. Parmi nous, aucun paysan. Les premiers civils arrivés prennent évidemment ceux qui ont l'air le plus costaud. Nous restons à 2, moi le plus maigrichon, et Marcel BEROT, employé de bureau dans le civil qui est le plus âgé. Il est de la classe 20. Le dernier qui nous prend tous les deux, c'est le plus riche du village, le seul qui a le droit de chasse car il possède plus de 100 hectares de terre.
   
  Notre interprète nous dit, "c'est vous les plus malchanceux, car c'est le plus grincheux et aussi le plus rapiat. Il y avait un belge, au début, et çà n'a pas collé. On le lui a repris ". En route pour le travail. C'est un soldat allemand qui vient avec nous. Il est au repos dans la ville voisine à 4 kilomètres et vient travailler comme volontaire. Le travail, c'est de répandre du fumier dans un champ qui est gelé, par petits tas avec des fourches. C'est pénible, peut-être après un quart d'heure, nous sommes déjà fatigués. Je n'y tiens plus et m'assois sur un tas. Je m'attends à être houspillé par le soldat, mais pas du tout, il voit bien que nous sommes à bout. Il me dit de regarder voir s'il ne vient personne. Je me repose un moment, puis Marcel prend la relève. Le soldat force l'allure, puis je m'endors et c'est la voix de crécelle du propriétaire qui me réveille. Il est loin de nous et il hurle déjà. Arrivé prés de nous, il s'en prend au soldat nous traitant de fainéants et tout et tout, mais le soldat prend notre défense, essaie de lui faire comprendre que nous sommes affaiblis et que nous n'avons pas la force. Il lui rétorque qu'il paie pour nous et qu'il faut du rendement. Après son départ, c'est le casse-croûte, 2 petites tranches de pain minces avec au milieu une louche de marmelade. Le soldat, lui, a un bon casse-croûte. Il le coupe en deux et nous en donne une moitié pour nous deux. C'est vraiment un chic type.
   
  Au sujet de la nourriture, il faut que j'explique comment çà se passe. Nous avons un pain pour 3, un bon pain d'ailleurs, fait par un copain belge qui est boulanger et travaille comme PG dans la boulangerie. Il y en a deux au village. Puis, c'est à peine croyable, 4 jours de beurre, 3 jours de margarine par semaine, gros comme deux morceaux de sucre, avec marmelade ou saindoux (par semaine, nous touchons à l'abattoir une seule portion de margarine ; un autre jour, c'est une tranche de saucisse, un autre jour une cuillerée de marmelade), puis, obligation qu'impose le maire, un bon casse-croûte fourni par l'employeur pour le fruchtuck. Chez certains cultivateurs, l'après-midi, un petit en-cas, mais pas obligatoire.
   
  En parlant du maire, je dois dire que nous sommes tombés on ne peut mieux. Au début de la guerre de 14, il était soldat au Cameroun. Nous avons conquis la colonie, et il a été interné au Maroc, chez des viticulteurs pendant toute la guerre, nous racontait-il. Il n'était pas grand, mais il approchait les 100 kilos. Il causait encore assez bien le français et il nous disait l'expression "comme ci, comme çà", avec le geste de voler, et en imitant le cri de la poule. Pour la cuisine, une femme de chez les paysans est à notre service. Elle vient le matin faire le jus, à midi faire la soupe, et on a la même soupe le soir. Les pommes de terre sont à volonté, c'est nous qui les épluchons. La soupe varie choux, griese, pois, rutas rarement.
   
  Chez le fermier, il y a aussi deux prisonniers polonais libérés mais qui sont obligés de rester à la ferme, dont l'un causant le français et l'allemand. Il a habité la France pendant 14 ans et travaillait dans une mine au Creusot. Il a été rappelé quelque temps avant la guerre par sa famille pour reprendre la ferme, environ une vingtaine de têtes de bétail. Depuis la guerre, il ne sait pas ce que sont devenus les membres de sa famille et ses trois enfants. Il n'a pu avoir de nouvelles par personne de son village. Ils ont été amenés il ne sait où. C'est une famille allemande qui a repris sa ferme. On ne travaille pas avec lui. C'est dommage.
   
  Beaucoup de poules, mais difficile d'avoir des oeufs. Quand il en trouve un, par hasard, lorsque certaines ne vont pas dans leurs nids et font des oeufs dans la nature, il nous fait signe, mais il faut les manger sur place car avec un sbire pareil, le patron, cela ferait un drame. Il a un garçon d'une quinzaine d'années qui cause déjà quelques mots de français, est très gentil et recherche notre compagnie, mais un beau jour on lui demande pourquoi son père est le seul du village qui nous donne un si petit casse-croûte. On ne le verra plus que de loin.
   
 

Le travail du fumier est terminé, nous sommes séparés pour le boulot, mon copain et moi. Je vais conduire 2 chevaux avec le semoir ; le patron m'accompagne et tout de suite trouve que ce n'est pas assez vite. Je ne peux pas suivre la vitesse. J'essaye de mettre les genoux sur la traverse du semoir. Il m'a donné une grande gaule pour faire activer les chevaux. Je lui dis que je n'ai jamais conduit de chevaux et que je ne veux pas les frapper. Il me reprend la gaule et les frappe tout en marchant à côté du semoir à plusieurs reprises, tout en gueulant. Alors, à chaque coup qu'il frappe, les chevaux font un bond et le semoir ne roule plus droit. Après deux ou trois tours dans le champ, d'un seul coup il pousse un hurlement. Il s'arrête rouge de colère, il bégaye. Je crois qu'il va avoir une attaque. La raison : chaque fois qu'il frappe les chevaux, ils font un écart et le semoir et moi, on n'est plus dans la ligne et on fait des courbes. Le malheur, c'est que son champ de blé participait à un concours, c'est raté.

L'après-midi, je crois comprendre que c'est le copain qui va prendre ma place, alors je lui dis "T'as compris". "Oui, t'en fais pas". Il avait repris le champ par l'autre bout, résultat pareil. Nous discutons avec notre chef de commando, on ne peut pas continuer comme çà, à travailler avec cette brute. Si on n'est pas bien nourri, on aura du mal à se retaper. Il faut qu'on trouve un moyen, mais lequel ? Notre chef est d'accord, d'autant plus qu'au début de la captivité, il y avait un belge et çà n'avait pas marché non plus. D'ailleurs, pas beaucoup de voisins le gobaient, le maire en premier. Je vais labourer avec une paire de boeufs. Bien sûr, c'est déjà mieux mais il gueule quand même.

   
 

Le labourage est terminé et nous avons à ramener du champ 2 grandes voitures, façon tombereau, plus la charrue. Il monte dans la 2ème voiture, moi dans la première, avec la charrue. On passe sur un petit pont avec 4 bornes pour le délimiter et j'ai une idée. En arrivant sur le pont, j'oblique un peu sur la gauche. Mon Bauer a vu le danger, il hurle de s'arrêter. Tout en roulant, je fais signe que je ne comprends pas et, patatrac, la charrue accroche les bornes. Un bruit du tonnerre, la charrue à l'envers. On roule comme çà jusqu'à la ferme. Il est tout cramoisi de rage et de peur en même temps. Qu'est ce qu'il me casse : sabotage. Ma défense je n'ai jamais conduit de boeufs. Deux ou trois jours après, on monte au 3ème étage. Il s'agit de descendre des sacs de blé pour semer, blé qui a été trié dans des machines. Les sacs pèsent environ 60 kilos. Je m'assois dans les premières marches du haut de manière à être à la hauteur pour mettre les sacs sur mon dos. Je me rends compte qu'il est impossible, dans l'état où je suis, d'y arriver. Je commence à virer le sac de gauche à droite en poussant des hans, alors que je ne fais aucun effort. Il regarde derrière moi et un fou rire irrésistible le prend. Bon, rigole toujours, et d'un seul coup je prends le sac par le chignon d'une main et le tire jusqu'au palier, et là au fou rire succède une rage bleutée, car le sac risque de se déchirer. La séance pour moi est terminée.

Il me ramène au commando, et va se plaindre au caporal que je mets de la mauvaise volonté. Le caporal répond que l'après-midi le soldat ira avec son camarade se rendre compte si c'est faisable ou pas. Evidemment, il n'est pas costaud non plus. Je lui ai dit la façon d'opérer et mon bauer se fâche et dit qu' "il ne veut plus des Français, vu que çà me coûte cher, et que c'est des fainéants. Je vais demander des Italiens Quelques jours plus tard arrivent dix civils italiens. C'est lui qui les loge et les nourrit. Quand nous passons quelques fois devant la ferme, on entend des hurlements çà n'a pas l'air de marcher non plus avec eux.

Le lendemain, nous allons tous les deux travailler à la carrière de sable. Je dois dire que les Belges ont tous leur place fixe chez les bauers, dont un boulanger de métier qui travaille à la boulangerie. Les volants, ce sont les Français. Les paysans viennent nous chercher selon leurs besoins. Il y en a qui en prennent un ou plusieurs, le reste est occupé à la carrière pour le compte de la commune, mais là, pas de casse-croûte. Il est vrai que le travail n'est pas fatiguant. C'est un bon vieux qui nous surveille, et avec une cigarette par ci par là qu'on lui donne, c'est la belle vie pour nous. Mais là, on n'a pas de casse-croûte qu'importe, nous ne mangeons pas tout.

   
 

Nous avons eu la visite, la fouille. Ils ont trouvé du pain moisi. Le maire n'a pas été content "Si çà se renouvelle, je serai obligé de réduire votre ration". Tous les 15 jours, nous avons une petite charrette pour conduire nos ordures. On camoufle un pain dans nos vieux cartons, et près du tas d'ordure, il y a 2 copains de la ville qui sont occupés toute la journée à trier ces ordures. On ne peut pas aller vers eux qui sont à 200 mètres. On leur crie qu'il y a quelque chose pour eux, et quand nous sommes partis, ils vont chercher le pain. Les autres jours, quand nous avons du rabiot de pain, il y a, au milieu du village, un petit ruisseau qui traverse le village, et en passant sur le pont, nous le jetons aux oies du village qui sont toujours à fouiner et qui se régalent.

Maintenant, je suis pour un mois chez un autre bauer, des gens très gentils encore assez jeunes. Lui n'est pas mobilisé, il a une jambe raide. Deux fils dont un vient d'être mobilisé, le deuxième a 13 ans et une fille de 15 ans.
Un jour, il me dit "Je suis pris, beaucoup de travail. Ma fille te conduira, il y a au moins 5 kilomètres, tu couperas un champ de petits pois avec une faux spéciale. Vous emporterez le manger pour la journée. Je voudrais te demander. Es-tu bien traité chez nous ?" "Très bien " "Maintenant, si tu voulais un jour t'évader, il faudrait me le dire car je suis responsable et je devrais payer une forte amende. J'aimerais que ce soit en dehors de chez moi. Je trouverai une excuse pour te renvoyer". "C'est très honnête de votre part. Soyez sans crainte. Il n'est pas question de s'évader pour plusieurs raisons, déjà la distance, et des fils qui répondent pour moi. Comptez sur moi, et si je changeais d'avis, je vous le dirais ".

   
 

Le travail a duré 2 jours. On a mangé plus que l'on voulait, des casse-croûte et un pot de camp de riz au lait, mélangé avec de la marmelade. Je leur ai dit qu'en France, on mangeait le riz à part et la marmelade aussi. Ils ont fait comme je l'avais dit et ils ont trouvé que c'était mieux et ont adopté ma méthode. Mon mois terminé, c'est un journalier qui vient me chercher pour une journée j'ai fait 2 heures de travail, nettoyage du jardin. Mais la vraie raison, je l'ai devinée. Ce n'était pas pour le travail. Il s'agissait de morigéner son fils aîné (il avait 9 enfants) qui allait avoir 18 ans et qui allait s'engager dans une formation dure. Mais il n'y a rien eu à faire, il était buté et j'échouais. Ni ses parents ni ses frères et soeurs qui le cramponnent n'y pourront rien.

Le lendemain je vais travailler à la batteuse chez un autre paysan. Le chef de commando me dit "Au début de la guerre, il avait eu un autre de mes PG. Le jour même, il est rentré, le fils de la maison avait voulu le battre. Il n'avait plus eu de PG. Maintenant qu'il y avait des Français en abondance, on ne pouvait plus lui en refuser". De savoir qu'il avait voulu frapper un PG me révoltait. J'étais peu disposé à travailler, d'autant que maintenant la santé et l'énergie étaient revenues. Il y avait là une dizaine de personnes. Il me met à la pesée des sacs de grain. Je refuse, avec le prétexte que mes reins sont kaput. Il me met à enfourner les gerbes dans la machine en me montrant à bien charger pour les épis. Par deux fois, je mets le paquet résultat, la machine est coincée et il doit dépanner. Perte de temps. Il m'a regardé d'un drôle d'air et moi pareil.

   
 

A l'heure du casse-croûte qui arrive, tout le monde est assis dans la pièce. Je refuse en disant que je n'ai pas faim. Un silence de mort s'établit. Pas un mot. On sent l'orage venir. A la reprise, il m'emmène à l'écurie panser son cheval. Je refuse en disant que je n'y connais rien et que c'est interdit aux prisonniers de le faire. Je n'ai pas terminé que je me retrouve au fond de l'écurie. Il m'a bondi dessus comme un bulldozer. Le temps de ne pas savoir ce qui m'arrive, à peine debout, nouveau choc et là je commence à hurler. C'est défendu de battre les PG. Je sors dans la cour plus personne. La grande porte de 3 mètres de haut est fermée, aucune issue. Je suis à sa merci. Il ressort de chez lui. Il est allé mettre son képi et sa veste avec le ceinturon et il a sorti la baïonnette. Il me prend à la gorge et les yeux dans les yeux, me met la pointe sur le coeur en hurlant "Tu ne veux pas travailler !". "Si", sur le même ton que je réponds. Il reprend "Tu ne veux pas porter les sacs". "Je ne peux pas à cause de mes reins". "Tu ne veux pas soigner le cheval". "C'est défendu, je ne sais pas le faire". "Tu vas conduire le schnitzel à la brouette". "Oui" que je dis. Je charge une demi brouette. Son père très âgé suit derrière moi, et tout en m'insultant, essaie avec le pied, qu'il a de la peine à soulever, à m'attraper les parties.

Je ne peux plus rester là et comment faire ? Le fils n'est pas de retour. Pour le schnitzel, il se trouve dans un silo à béton avec ma brouette. Je la monte sur le tas et, debout dans la brouette, j'essaye d'attraper le dessus. Impossible, d'autant qu'il n'y a aucune prise, le béton est lisse. J'essaie. J'ai pu atteindre le sommet. Comment que j'ai pu y arriver ? Dans ces moments-là, c'est la colère, la rage, qui sont décuplées, surtout avec des godillots. Je peux dire que c'est un effort surhumain. De l'autre côté, en contrebas, c'est le ruisseau, 3 mètres en-dehors. 30 centimètres d'eau, je saute, je suis sauvé. Maintenant, il n'y a pas beaucoup à réfléchir. Je vais me diriger vers la ville, 4 kilomètres. Je me ferai arrêter par un officier et raconterai ce qui m'est arrivé, mais j'ai les pieds trempés. Ce n'est pas possible, je dois d'abord aller au commando.

Là, j'ai de la chance. Il y a un camarade belge Armand HUOT, celui qui travaille aux trams de Bruxelles, qui part au boulot très tard le matin. Il coupe du bois dans le verger de l'école. L'instituteur est un capitaine âgé qui est mobilisé dans un bureau de la ville. Avec un peu de chance, s'il n'est pas encore parti, je lui raconterai ce qui m'est arrivé, et comme il sait l'allemand, ce sera plus facile. Le capitaine m'écoute, car il sait le français. Voilà sa réponse "J'ai été prisonnier 2 ans à Montpellier comme lieutenant, et moi aussi j'ai été malheureux ; on a été dur envers moi aussi ", et il part. Ce que je ne sais pas, c'est qu'avant de partir au boulot, il est passé au commando. Le maire, qui avait été prévenu par mon chef, était là. Il ne gobait pas cette famille rapport que c'étaient les seuls qui avaient leur machine à battre le blé et qui ne passaient pas par la location de la mairie, propriétaire des autres batteuses.

   
 

Le maire a décidé que c'était terminé. Jamais plus il n'y aurait de français chez eux. Maintenant pour moi, j'ai dit à mon chef comment çà s'était passé. Il m'a dit : "Tiens toi à carreau. C'est demain dimanche. La deuxième boulangerie du village ma demandé s'il était possible d'avoir un volontaire, tu devrais y aller, ce serait une preuve que tu n'es pas un fainéant". D'accord. Le lendemain, j'ai de la tarte au casse-croûte, et en causant on me demande si je me plais au village. "Oui, sauf chez la famille HOFFMEISTER où j'ai été hier battu comme un chien". Et tout de suite, j'ai vu qu'ils n' étaient pas gobés dans le village. Les gens prenaient ma défense. Le lendemain, c'est le maire qui vient me chercher pour travailler chez lui pour un mois. Le matin, tu commences à 7 heures. J'ai 4 laitières, tu sors le fumier, après on t'apporte le casse-croûte . Et quel casse-croûte ! Je suis gâté et les lundis matin, c'est du blanc d'oie, autant que de pain.

"C'est la moisson qui démarre. Tous les cultivateurs vont amener leur moisson à battre. Il y en aura déjà vers les 9 heures. Une partie de leur récolte doit être livrée à l'Etat. C'est obligatoire. Le restant de leur récolte sera rentré dans leurs greniers et sera battu pendant l'hiver. Il y a 3 grosses machines à battre, ton rôle sera d'enfourner les gerbes dans les batteurs électriques. Il vient environ une dizaine de personnes, dont 2 femmes, une de chaque côté de toi. Tu engraines, mais attention ils veulent tous aller le plus vite possible, car la commune, à qui appartiennent les machines n'est pas riche et ils payent la location qui est assez chère. Donc, ils vont vouloir te faire activer. Ne les écoute pas. Tu es gefreite et je sais que tu as de l'autorité. C'est toi qui commande la cadence, et tu n'as pas intérêt à aller vite. Je te fais confiance. S'il y a un incident de machine, il y a un mécano de la commune pour çà, personne d'autre que lui ne doit toucher aux machines".

Vers 9 heures, les premières voitures arrivent, lourdement chargées, et la manoeuvre commence. La matinée, çà va à peu près, pas de réflexions. L'après-dîner, une charretée, dont le propriétaire n'aime peut-être pas les Français et veut sûrement faire des économies arrive. Un ou deux des porteurs de gerbes crie le mot Schnell ! qui veut dire vite en allemand. Alors là, je pousse une gueulante avec le peu de la langue que je connaisse. Je leur dis que je connais mon boulot. Deux minutes après, je connais le truc. Au lieu de présenter la gerbe côté épis, c'est le contraire, et là, çà ne loupe pas la gerbe est coincée et la machine cale. Ils vont chercher le mécano qui est en train de réparer une autre machine et arrive doucement, répare, et tout ce temps perdu, ils le payent.

   
 

Evidemment, ce n'est pas un regard de gentillesse qu'ils m'adressent, ils ont compris. Ce sera les seuls, et bien sûr, ils auront dit que le prisonnier c'était pas un bon. Je dois dire que tous les autres ont été corrects et gentils. J'étais obligé de refuser, ils voulaient presque tous me donner à boire des canettes de bière. J'en buvais une le matin et une l'après-midi. Le maire, le lendemain vient m'apporter le casse-croûte et me demande en riant si çà va. "Oui". "Je sais, ma femme a entendu quand vous vous êtes fâché". Je lui réponds, moi aussi en riant :"Prima" mot qui veut dire le mieux possible. Çà a duré un mois. J'ai dû engraisser à ce régime là. La moisson est terminée.

Je dois dire que dans cette région de Basse Saxe, la culture, c'est principalement des céréales. Maintenant, c'est l'arrachage des pommes de terre qui commence. Le maire me dit "Comme tu es libre, tu vas être à la disposition, pratiquement tous les jours, des habitants du village qui en principe ont tous un porc pour leurs besoins personnels, et un champ de patates plus ou moins grand. Ils s'aident entre eux à environ une douzaine de personnes. Tu ne seras pas malheureux, car le jour de l'arrachage, on mange de la tarte, c'est une habitude du pays". Il y a certaines maisons où l'arrachage est terminé pour midi. La location du PG est comptée pour la journée, et l'après-midi on me fait faire des fois une petite bricole, des fois on me laisse reposer chez eux. Je mange très bien et pâtisseries tous les jours. C'est le bon côté du travail. Mais il y a le mauvais. Cet été là, la Russie entre en guerre contre L'Allemagne. C'est la joie parmi nous et je pense dans tous les commandos de PG. Tous les soirs, après le boulot, on se met à la fenêtre et nous chantons à pleins poumons toutes les chansons qui nous passent par le tête (sauf la Marseillaise, car notre chef belge nous dit "Il ne faut pas avoir l'air de braver").

Malheureusement pour nous, de l'autre côté de la rue, ce sont de petites maisons dont les propriétaires travaillent dans la ville distante de 4 kilomètres du village, et ils se sont plaints au maire et à nos gardiens de cet état de fait, et menacent de nous faire fermer la fenêtre. Notre chef refuse, dans un logement petit comme le notre et avec une chaleur en plein été, si on nous ferme la fenêtre, c'est l'asphyxie qui nous guette. A ce moment là, nous refusons d'aller travailler. Nous modérons nos chants 2, 3 jours puis nous repartons de plus belle. Les nazis continuent à se plaindre, car c' en sont. Ils ont fait une réclamation où ils disent qu'à la nuit tombée, on n'éteint pas notre lumière ce qui est totalement faux, d'ailleurs c'est notre intérêt, car nos avions qui survolaient l'ennemi tiraient sur les lumières. La situation commence à se tendre.

Chez tous les fermiers qui nous occupaient, il n'y avait pas d'histoire, on peut même dire qu'on était en très bon terme avec eux. On chante encore, mais moins fort, et on commence à trouver que les nazis y vont fort : une réclamation a été envoyée aux autorités du Stalag. Le maire est venu, aussi le boulanger qui occupe son PG belge, Ils ont essayé d'adoucir les choses. Le boulanger a peur que, si çà s'envenime, on lui enlève son PG car il y tient, il est là depuis la fin des hostilités, c'est autant comme camarade. Les gens chez qui je mange tous les jours, ne font aucune allusion. Je suis toujours reçu pareil.

   
 

Je dois citer tout de même une chose qui m'a frappée. Un soir, au souper chez un ménage de 2 personnes, le mari qui a été uhlan à Sarrebourg allemand, en face de Lunéville, 60 ans environ, un bel athlète, la femme est en train d'éplucher des patates à manger avec une sauce et du porc. En face de moi, au mur, le portrait de 2 jeunes superbes soldats, à mi-corps, ressemblant au père. La mère s'est aperçue que je regardais la photo, et se met d'un seul coup à crier. Elle voudrait s'arrêter mais elle ne peut pas. Elle hurle, les pleurs jaillissent. Je comprends, c'est un drame. Le père a les yeux pleins de larme. Je suis très ému aussi. Une fois qu'elle s'est un peu calmée, elle dit: "Nos deux seuls fils, 20 ans et quelques années. L'un est tombé pendant la bataille de Pologne, l'autre pendant la campagne de France" et de dire "Pourquoi, pourquoi" ? Leurs vies sont brisées, nous sommes ennemis et je ne souhaite plus me retrouver dans une pareille situation.

Je reprends mon récit. Une nouvelle demande est partie, nous accusant de nouveau d'avoir laissé notre lumière. Cette fois, c'en est trop. Notre chef me dit :"Tu peux jouer l'Internationale?" "Oui". Nous avons un petit accordéon diatonique qu'un camarade, Marcel BEROT, le doyen classe 1920 a rapporté de Pologne qu'il avait pu acheter avec des marks. Je dois dire qu'il travaillait dans un village de Pologne et qu'il en conservait un merveilleux souvenir de ses habitants qui était malheureux aussi, plus grand chose à manger non plus, et qui malgré la défense qui leur était faite de ne rien nous donner, n'hésitaient pas, malgré les coups qu'ils recevaient, à le faire. Je joue l'Internationale. On ne chante plus, on hurle et tous en choeur. Tout le monde sait l'air et une partie de la soirée on ne chante plus que çà, et cependant il n'y a aucun communiste parmi nous. On ne voit pas nos gardiens : on est enfermés et eux couchent dans une autre maison plus loin. Le lendemain, tout le monde est au courant. Personne ne fait de réflexion. Les copains qui sont chez leurs fermiers leur expliquent les motifs qui nous ont fait agir, mais nous nous rendons bien compte que, cette fois-ci, avec nos raisons, nous sommes allés trop loin. Quelques 10 jours se passent. Le maire, on ne le voit plus, la cuisinière dit juste ce qu'il faut pour le service. De nos gardiens, pas un mot non plus. Evidemment après çà, il n'était plus question de chanter. Un soir, vers la mi-octobre où déjà quelques uns sont couchés, le mot "Raus" retentit au rez-de-chaussée. Cinq minutes, tout le monde en bas "Schnell, raus". Au même moment, c'est un défilé d'uniformes qui montent vers nous. C'est une couleur que nous ne connaissons pas, la plupart sont des moustachus. La chambre est pleine, l'escalier aussi et il en reste encore en bas et pas un mot. Nous sommes complètement paumés. On n'arrive pas à retrouver toutes nos affaires. Nous descendons. C'est un gardien que nous ne connaissons pas qui est là, une liste à la main nous pointant. De nos gardiens habituels, pas de traces. Dehors, un car nous attend. Nous le saurons plus tard, les nouveaux arrivants qui viennent nous relever sont 20 Yougoslaves. Et en route dans la nuit noire. Nous roulons lentement. Le car a juste une petite veilleuse, et après peut-être 10 kilomètres, arrêt. Le gardien prend sa liste et appelle 2 ou 3 noms et matricules qui descendent, alors qu'on devine un village, et tout çà dans le silence.

La manoeuvre se répétera 5 fois. Les deux derniers qui descendent, c'est moi et un camarade, Gustave DUJARDIN, comptable dans un établissement textile à Roubaix. Nous avons roulé environ 3 heures, sans savoir à chaque arrêt qui descendait. Nous étions 20, 10 Belges et 10 Français. Nous sommes dans un bourg, 3.000 habitants et là on est dans un commando de 120 hommes Osterwick am Harz. Et pourquoi toute cette mise en scène ? Pour nous, les nazis ont gagné : nous sommes des communistes qu'il faut isoler les uns des autres et par la suite du récit on apprendra que nous n'aurons pas des planques de choix, d'après ce que l'on supposera, car nous ne reverrons pas nos camarades ou indirectement dans un hôpital. Un camarade français a travaillé très dur dans une mine de sel. Nous n'oublierons pas notre séjour d'environ 6 mois passé à Kleingensted. Arrivés en piteux état, nous en sommes repartis en pleine santé et avec un bon souvenir, de ses habitants, du maire en particulier, sauf en dernier, des nazis.

   
    
  D - DANS L'USINE DE FABRICATION D'ENGRAIS
   
 

e lendemain, au travail dans une fabrique d'engrais. Nous sommes 6 PG plus un Tchèque déporté qui a sa chambre en ville, un contremaître,

un sous-contremaître et un ouvrier surnommé Carrousel qui travaille l'hiver à l'usine et l'été a un petit manège d'enfant et fait les villages pour les fêtes foraines.
   
 

La fabrique elle-même n'a pas d'étage. Assez grande, elle est divisée en compartiments pour mettre toutes les sortes d'engrais que nous recevons de Westphalie. Notre travail consiste à faire le mélange de ces divers engrais selon les cultures. L'un deux est particulièrement nocif ; un autre, dès son arrivée, se solidifie tout de suite et on est obligé de le repasser au concasseur. Le Tchèque, lui, est à la machine à peser dans des sacs de papier forts de 50 kilos. Le bâtiment n'a aucune lumière par le dessus. Nous travaillons à la lumière artificielle, seule, la grande porte d'entrée est toujours ouverte, par où rentrent les paysans qui viennent chercher la marchandise. Nous sommes munis de masques en fil de fer très très fin, très dangereux à la longue, car la poussière d'engrais se colle et par moments, on est obligé de s'en séparer et de les nettoyer. Pas de chauffage dans l'usine et nous sommes dans le froid car l'engrais est déjà froid par lui-même. Pour midi, nous avons une petite pièce pas froide avec lumière du jour. C'est un camarade du commando qui nous apporte la soupe dans un bidon de lait sur une petite charrette.

Une semaine, nous travaillons la nuit, because réparation du concasseur, et une nuit, vers les 10 heures du soir, le Tchèque, qui ne travaillait pas cette nuit là, arrive en vitesse mettre son complet neuf qui était dans son armoire, et laisse le sien sur un banc, puis s'enfuit aussitôt. Vers minuit arrive la police qui le recherche. Carrousel leur explique ce qui vient de se passer, veut leur montrer le costume qui reste. Il n'y en a plus, car c'est moi qui l'ai camouflé dans un tas de fagots de l'usine. Je me suis douté qu'il y avait quelque chose, et l'ai fait sans rien dire aux copains. La Gestapo dit à Carrousel qu'il s'est enfui avec la fille de 18 ans de ses voisins, car l'usine est tout près d'une petite station de chemin de fer. Cela leur facilitait la fuite. Ils seront repris à la frontière tchèque, lui évidemment dans un camp ou prison pour 2 mois. Il revient à l'usine, n'a plus que la peau sur les os et le dos marqué par les coups qu'il a reçus. Bien entendu, il n'a plus de costume: un pantalon délabré et une blouse blanche. Les copains me disent : "Avec ce froid et dans l'état qu'il est, il ne va pas tenir le coup longtemps". Le costume est toujours là sous le tas de fagots, mais maintenant on fait toujours l'équipe de jour. Impossible de le sortir sans être vu. Je leur dis : "C'est moi qui l'ai planqué le soir de son évasion". Et pourtant j'avais bien ri, un peu à l'écart, quand Carrousel montrait aux policiers où il était sur le banc. Les copains l'avaient vu aussi et n'y comprenaient rien. Tant pis pour moi. Je ne peux pas le laisser comme çà. Je commence à enlever les fagots. Le contremaître et le sous-contremaître me regardent faire, intrigués, sans dire un mot. J'enlève le costume et le porte au Tchèque. Quel sourire il me fait. Carrousel en bégaye en expliquant aux autres comment çà s'est passé. Et moi qu'est-ce qu'on va me faire ? Je reprends mon boulot. Tout de suite, sans un mot, un petit coup d'oeil en dessous, ils discutent entre eux. Certainement qu'ils ont eu pitié, car pas un mot, comme s'il ne s'était rien passé. Le travail toujours aussi dur, un peu de répit au concasseur. On ne doit pas mettre des gros morceaux et on arrive tout de même à mettre un qui bloque la machine. C'est le contremaître qui se débrouille pour débloquer; pendant ce temps, on lézarde un peu. Je commence à cracher un peu de sang et j'apprends seulement qu'avant mon arrivée, il y avait un Parisien qui travaillait là et qui était dans le même cas, on l'avait rapatrié. On commençait tous à être affaiblis d'autant plus que la nourriture était exécrable : des mois complets, choucroute à l'eau tous les jours. Dès qu'on levait le couvercle du bidon, un goût de pourri s'en dégageait. Carrousel nous avait dit qu'avant la guerre les ouvriers touchaient 2 litres de lait chacun par jour. Les copains, au commando, c'était pareil, mais il y en avait qui travaillaient dans les fermes autour du bourg. Il y avait aussi une fabrique de tonneaux et là, avec les civils, ils arrivaient toujours à grignoter. Il fallait que l'on fasse quelque chose, si l'on voulait rentrer en France intacts. C'était à moi, cabot, de prendre les devants. Le patron de l'usine traversait tous les jours à midi notre pièce pour se rendre dans son chalet tout près de l'usine. Le matin, on ne le voyait pas, il passait par la route pour aller au bureau de l'usine. Jamais un mot pour nous, jamais un coup d'oeil. C'était un vieillard, un colosse droit comme un I. D'après Carrousel, c'était un ancien officier, toujours avec la canne.

   
 

Un jour, à midi, je me décide. Je vais l'attendre au milieu de la pièce et quand il arrive, je découvre le bidon et je lui fais comprendre qu'on ne peut pas travailler comme ça longtemps. Je lui dis que même un chien ne pourrait pas manger cette soupe. Il me regarde, tortille sa canne d'un air hautain. J'ai presque l'impression qu'il voudrait me frapper, car d'après Carrousel, il aurait battu de ses ouvriers avant la guerre. Sans un mot, il part. Il faudra trouver autre chose. Un samedi, je dis à mes camarades : "On va freiner le boulot, c'est-à-dire travailler au ralenti dans la matinée".

Je suis en train de piocher, ce fameux engrais qui redevient de la pierre. Le contremaître passe et me regarde travailler. Puis il me prend la pioche et pioche à son tour, sans dire un mot. Je dis simplement : "Je n'ai plus de forces". L'après-midi, je suis en train de pelleter, même séance que le matin : il prend la pelle. Même réponse de ma part. Le soir au départ, on balaie grossièrement avec des balais en bouleau et de nouveau, il me prend le balai et le fait à ma place, avec toujours la même réponse de ma part. Avec les copains, on n'a causé de rien dans la journée. En rentrant du boulot on discute. Tout le monde a freiné un peu. Je suis le seul à qui le contremaître a pris les outils afin de faire voir comment il fallait travailler. En rentrant au commando, notre chef nous dit, à moi et à un autre camarade, d'aller au bureau du sous-of allemand qui veut nous parler. Et la dispute commence : "Tous les deux, vous avez ralenti le travail. Pourquoi ?". Réponse : "Avec le travail malsain et dur que l'on fait et la nourriture infecte que l'on mange, on n'a plus de forces". Après cette petite gueulante, on va se coucher.

Le lendemain matin dimanche, on a l'ordre d'exposer sur nos lits toutes les pauvres hardes que nous avons. On a compris, ce sont les représailles qui commencent. Après la soupe, l'après-midi, rassemblement en tenue. Départ pour le stade. Une brise glaciale le balaie, et des insultes pour nous deux par nos camarades. Que l'on se rende compte: plus de 100 qui nous traitent de tous les noms, car nous sommes tous les deux responsables. Ils ont raison, n'avoir que le dimanche pour se reposer, et nous le comprenons bien, mais il n'était pas possible d'agir autrement, car nous, c'est notre santé qui est en jeu, donc notre vie ; d'autant plus qu'un camarade parisien, renvoyé dans son foyer, nous a fait comprendre dans une lettre qu'il était fichu. Halte au stade, puis appel pour nous deux à sortir du rang, puis marche sur la piste, avec un gardien qui lui, marche dans le pré et au pas. C'est la pelote : Un, deux, un, deux. On va terminer le premier tour du stade. Je dis à mon camarade : "Je ne continue pas. Je vais me laisser tomber comme si j'avais une syncope". Au même moment, le gardien nous fait signe d'arrêter. Nous rentrons dans le rang et nous rentrons au camp en silence. Plus un mot de nos camarade, ni ce jour-là, ni les autres jours. Ils ont compris que çà aurait pu être eux qui auraient pu être à notre place.

Le lundi, évidemment, il faut reprendre le collier, mais je dis à mon camarade "On travaillera, mais en freinant beaucoup moins sur le boulot". Le soir, à la rentrée du travail, présentation tous les deux chez le sous-officier qui nous dit :• "C'est déjà mieux, mais vous devez faire mieux que çà". Quelques jours plus tard (j'avais omis de dire que nous touchions un supplément de pain et de saucisse pour travaux lourds. Nous touchions çà tous les dix jours. Nous ne savions pas combien de grammes. Nos six portions étaient identiques, le partage était fait par le sous-contremaître, mais hors de notre présence.) je me suis dit : "Est-ce qu'il y a bien ce qui nous est dû". Je dis à mes camarades : "Ne touchez pas à vos rations, on va se renseigner au commando . Le cuistot a une petite balance." Par l'intermédiaire de notre chef de commando, on va vérifier le poids en demandant au sous-of allemand à combien de grammes nous avons droit. Çà ne colle pas, nous sommes grugés et il me faut reconnaître, il est lui-même révolté. Il téléphone immédiatement au patron de l'usine. Le lendemain, çà a bardé, pas en notre présence bien sûr, mais à voir la tête du sous-contremaître, je viens de me faire un ennemi mortel. C'est surtout moi qui suis visé, d'autant plus qu'il est encore mobilisable. Il me faudra me tenir sur mes gardes.

   
 

Le travail va continuer encore quelque temps puis on va s'apercevoir que les arrivages des différentes matières se ralentissent. Les stocks diminuent à vue d'oeil. Puis, un beau jour, c'est l'arrêt complet. Le motif donné : c'est que ces matières viennent de Wuppertal (Westphalie) et que toute une partie de cette région a été démolie par l'aviation anglo-américaine. Je suis affecté à une fabrique de tonneaux. Si seulement çà pouvait durer. Je crache toujours le sang mais les conditions de travail sont bien meilleures. Une semaine plus tard, arrivent deux jeunes sous-officiers venant de la ville d'Albertstadt, 60.000 habitants. Ils travaillaient dans une fabrique d'avions Junker (2 à 3.000 ouvriers), dans le hall le plus dur de l'usine comme punition, parce qu'ils avaient refusé de travailler. Ils étaient mal en point aussi, et une note de la direction du stalag les relevait de ces fonctions, et c'était moi, l'enquiquineur, qui était désigné pour les remplacer avec un autre camarade, mais pas celui qui était avec moi à notre arrivée, mais un autre enquiquineur de mon genre dont on voulait se débarrasser.

En route avec une sentinelle. Nous voilà partis en train, dans cette usine distante de 30 kilomètres. Il y a deux commandos de PG, l'un franco-belge d'environ 130 hommes appelé Felsenkeller, et un autre de Français de 180 hommes. Les deux sont situés dans deux hôtels désaffectés à une demi-heure de la ville de Lindenberg, très bien placés, dominant légèrement la ville où avant guerre les touristes allemands venaient passer leurs dimanches. C'étaient des guinguettes où l'on s'amusait beaucoup.

   
    
  E - DANS L'USINE D'AVIATION D'ALBERTSTADT
   
 

e lendemain, au travail dans une fabrique d'engrais. Nous sommes 6 PG plus un Tchèque déporté qui a sa chambre en ville, un contremaître,

un sous-contremaître et un ouvrier surnommé Carrousel qui travaille l'hiver à l'usine et l'été a un petit manège d'enfant et fait les villages pour les fêtes foraines.
   
 

Je suis affecté au hall 3 comme me l'avaient dit les deux sous-officiers. Je porte des longerons qui forment l'ossature de l'aile et la mise en place de différents piquets de fer que je mélange volontairement. Il faut tout d'abord que j'explique ce hall. On monte deux sortes d'ailes d'avions, des 28 (petits) et des 52 d'une douzaine de mètres, environ 200 dans cet immense hall. La plus grande partie sont des riveteurs qui, à longueur de journée, percent les plaques de métal avec leurs appareils. C'est un bruit infernal, il faut hurler pour se comprendre avec son voisin. Avec çà, une fine poussière de métal à avaler, çà ne va pas arranger mon crachage de sang. En plus, je fais de la dépression, le moral au plus bas. Je me plains des reins, je marche courbé entre la grande salle et la large allée qui sépare les modèles d'avions. Je m'assois sur les marches qui servent à travailler sur les appareils. Au fond de la grande allée sont les bureaux. Un contremaître jeune, peut-être 30 ans, du Parti évidemment, rouspète, me fait relever. Deux ou trois minutes après, je suis de nouveau assis de manière à être vu des manitous du bureau. En désespoir de cause, il me met dans la petite allée, à la queue de l'appareil. Je n'y reste pas longtemps et reviens dans la grande allée. Les camarades m'engueulent, car je retarde, avec les erreurs que je fais volontairement, la cadence de sortie des avions. Un matin, je me fais porter malade. C'est un lieutenant-médecin qui est chargé des visites, prisonniers, militaires et civils. Tout d'abord, à la salle d'attente, c'est un infirmier qui prend la température. Je n'ai pas de fièvre. J'essaie de lui expliquer mon cas, rien à faire. Je ne verrai pas le toubib. Devant moi, il y avait un jeune de 19 ans environ qui passait. Il faisait du terrassement avec un poignet enflé qui le faisait souffrir. L'infirmier lui dit "Bon pour le travail". Moi-même qui ai fait du terrassement, je sais qu'il est quasiment impossible de manier une pelle sans ressentir de violentes douleurs. Je fais comprendre à l'infirmier qu'il ne peut pas. Il se met en colère et me répond : "C'est la guerre, tout le monde doit travailler". Peut-être est-ce pour cela qu'il ne m'a pas laissé voir le toubib? Je suis vraiment déçu. Le soir, je dis à mon camarade ce que j'ai projeté à partir de ce soir. Je vais commencer à me plaindre de douleurs. Je ne mangerai pas. Je lui donne mes tickets de soupe de midi à la cantine. La faim, dans l'état où je suis devenu, on ne la sent plus, mais je vais avec çà faire la grève du sommeil. Je ne me raserai plus, et avec une barbe déjà un peu poivre et sel, çà va me faire paraître encore plus minable. Mon camarade ne veut pas : "Tu ne pourras pas tenir le coup". "C'est ce qu'il faut, je dois voir le toubib". Je sens, en restant, que je ne reverrai pas la France. Je suis décidé, avec le peu de volonté qui me reste, à le faire. La même nuit, je commence à me plaindre de douleurs, puis je vais au lavabo de temps en temps m'asperger d'eau pour ne pas m'endormir. Le lendemain matin, les camarades les plus près de mon lit se plaignent : "De nouveau, tu te nous as pas laissé beaucoup dormir ".

L'interprète d'origine polonaise est dans le même cas que moi. Il va discuter avec le sous-officier allemand qui a l'air d'un bon vieux qui lui dit qu'il n'a qu'à rester au commando, car il arrive de temps en temps que des gars qui sont très fatigués ne soient pas reconnus malades, et restent au commando pour faire le balayage et les petites corvées. La journée se passe. Evidemment, je reste dans mon coin sans me faire voir et assis, car si je me couchais, je ne pourrais pas résister au sommeil. La nuit suivante, je recommence la même séance. Les gars disent : "Ce qu'il souffre !". Le deuxième jour se passe comme le premier. J'attaque la 3ème nuit. Je souffre énormément. Heureusement qu'il y a le lavabo. Je commence à avoir des troubles de la vue et la faiblesse devient de pire en pire, puis dans la nuit, je me sens écroulé, comme si je mourais. Mes voisins me couchent sur mon lit. Et au matin, en route pour la visite médicale, avec un camarade sous chaque bras pour me soutenir et marcher comme un pantin. A la salle d'attente, pas question de me faire prendre la température. Je suis introduit tout de suite chez le toubib. Il est secondé par une infirmière belge qui cause l'allemand. "De quoi souffrez-vous ?" "Des reins" et il dit à l'infirmier : "On va l'envoyer à Magdebourg". Moi qui pensais aller au stalag pour essayer de me faire rapatrier, je suis refait. Alors je dis à l'infirmière que j'avais été en Prusse Orientale, et quand je suis revenu en Saxe, c'était pour me renvoyer dans mon foyer. Et là, le toubib prend la parole dans un mauvais français "C'est de la faute de vos camarades qui sont rentrés en France avec de bonnes combines et qui ont écrit à leurs camarades encore PG. Vous êtes malins, les Français, mais nous autres Allemands aussi, car nous avons des spécialistes qui lisent vos lettres, et maintenant c'est terminé. Ceux qui rentrent, ce sont des malades incurables et infirmes, ce que je ne vous souhaite pas". Il me fait une piqûre de soutien et là, à la salle d'attente, j'attends un gardien très jeune qui m'aide à marcher jusqu'à la gare qui n'est pas très loin. On monte dans un vrai train, compartiment tout seul. Le gardien m'a demandé mon âge, il me donne dans les 60 ans. J'en suis loin : 40 et quelques. Il n'en revient pas.

   
    
  F - A L'HOPITAL DE MAGDEBOURG
   
 

rrivé à Magdebourg, je n'ai toujours pas mangé, et là, je suis tout de suite servi dans un théâtre transformé en hôpital dont une partie des malades

sont des Yougoslaves et des Russes, soignés par un médecin breton, et l'autre partie, dont je vais faire partie, des Français et des Belges, environ 200 malades en tout, soignés par un médecin algérien.
   
 

C'est la visite, en présence du médecin-capitaine allemand. D'abord, tapé sur les genoux avec un marteau de bois, puis deux infirmiers français me prennent sous les bras, me soulèvent puis m'abaissent, me font faire des tractions, d'abord doucement, puis ensuite plus vite. On a parlé de 17 piqûres.

Ainsi, rien ne m'a réussi, sauf à paraître un vieillard. Quand retrouverai-je des forces ? Je suis placé à côté d'un jeune éclusier de la région parisienne. Je marche toujours bien courbé, mais que c'est dur cette comédie. Il me dit "Vous êtes drôlement arrangé ". A la sieste de l'après-midi, des camarades arrivent vers lui pour lui échanger toutes sortes de choses. Un vrai débrouillard pour faire le troc : cigarettes, lettres de PG, lettres de colis, gâteaux, conserves, ... et il me donne à manger. Il ouvre une boîte de boeuf et des gâteaux. Je refuse, car je n'ai rien à donner en échange. Il insiste "Vous occupez pas de çà". Il me dit vous. Avec mon air de vieillard, ce n'est pas étonnant. Il est d'une extrême gentillesse. Il me fait voir ce qu'il a comme réserves, et tous les jours, il me force à prendre ce qui me plaît. Il faut que je me retape, car mes colis ne sont pas prêts d'arriver. Ils vont rester en souffrance un certain temps dans le local du commando. J'ai ma piqûre tous les jours et à la visite du matin, on me demande si çà va mieux. Je suis obligé de bluffer. Un jour, je dis que çà va un peu mieux, un autre jour moins bien. C'est dur de mentir comme çà. La visite est faite par le capitaine allemand et le lieutenant français. J'ai entendu causer l'infirmier qui disait : "S'il n'y a pas d'amélioration, la 17ème est terrible et on peut rester infirme". J'ai la frousse de l'avoir, et quoique marchant toujours courbé, je ne me plains plus de douleurs. L'après-midi, au lieu de faire la sieste, je vais dehors m'asseoir dans le parc, et il m'arrive, quand je me relève, d'oublier que je dois rester courbé. Je me traite d'imbécile et regarde si personne ne m' a vu.

Autre chose, je me rase avec un rasoir couteau. J'ai la chance d'avoir encore mon cuir à rasoir. Des camarades s'en sont aperçu et me demandent de leur repasser les leurs. Il y en a qui sont en piteux état. Pendant que je suis au parc, les gars profitent de les mettre sur ma tablette. J'en ai pour un bon bout de temps. Çà me fait passer le temps tout en rendant service. L'éclusier -nous nous entendons à merveille- me fournit toujours de la nourriture, puis un beau jour on le reconnaît guéri et il va repartir en commando. Il me dit "C'est toi qui prendras ma place ". Je refuse et il insiste. Bien. J'accepte. Le même jour, je dois abandonner, je ne suis pas encore assez costaud, bien que je sente que les forces reviennent. Un après-midi, on amène dans le lit de l'éclusier, un jeune gars de 22 ans qui vient d'être opéré de la mastoïde. Peut-être 2 heures après, il se lève, et il est là au pied de mon lit, sans un mot. Les larmes lui coulent. Je lui dis "Vous souffrez ?" Il me fait signe que oui. Il se recouche. Une heure après, c'est le prêtre qui arrive pour faire son office, et s'en va : il est mort. C'est le plus mauvais moment, émouvant et poignant de ma captivité. Je ne l'ai pas oublié.

   
 

Tous les après-midi, vers 4 heures, notre toubib fait une tournée assez rapide pour voir si tout va bien. Il est toujours en pantoufles. Je suis couché en train de lire, je ne l'ai pas vu arriver. C'est un livre rigolo que la petite bibliothèque met à notre disposition. C'est tellement rigolo que je ne peux plus arrêter de rire et lui est à côté de moi "Oh" qu'il me dit "çà va beaucoup mieux&