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Mercredi 12 Juin
Mauvaises nouvelles : les Allemands approchent
rapidement de Paris, leur position exacte est inconnue.
Le bureau de Neuilly-sur-Seine est en effervescence, l’atmosphère
orageuse : tous recherchent des éclaircissements concernant la situation et surtout
attendent d’un instant à l’autre l’ordre d’évacuation. Nous nous tenons prêts au
départ : les valises sont au vestiaire, certains ne quittent pas leur manteau.
L’après-midi, le Directeur se rend à la Banque
Centrale : toujours pas d’ordres, mais contradiction entre la Direction du Personnel
et le Contrôle général. Quelle journée pénible remplie de discussions, de suppositions
et de plans de départ !
Mme de Fos, sa soeur et moi-même, après un dîner pris
rapidement à proximité de la Banque et agrémenté d’une forte explosion, nous passons
à la Banque pour retirer quelques affaires, vers 9 h. L’ordre vient justement d’arriver
et comporte l’évacuation de Mme de Fos, Mme Jolliye et Wenqer. Nous essayons d’obtenir
d’autres informations.
À
10 h 45, le Directeur reçoit ordre de faire partir tout le monde. Je vais en vitesse avec
Jonard réveiller Mme Pignon, puis Mlles Fradin. Jonard mène grand tapage chez Mlle Blanc.
De retour à la banque, nous équipons deux poussettes et
ma bicyclette avec tous les bagages. Wenger et Jonard nous remontent le moral avec de bonnes
plaisanteries et un vin généreux. Enfin, les adieux sont terminés, les ordres de mission
signés et les mois d’avance distribués nous partons à la grâce de Dieu pour la grande
aventure.
Jeudi 13 Juin
7 h 20 du matin, nous quittons la banque pleins d
confiance et aussi d’appréhensions. La nuit est fraîche, le temps couvert, des convois
militaires, tous feu éteints, défilent sans arrêt avec un bruit sourd.
Après discussion, nous enfilons l’Avenue de a Grande
Armée, contournons l’Étoile, descendons les Champs-Elysées. Place de la Concorde, un
agent nous donne cet amical et réconfortant conseil : " Dépêchez-vous,
vous n’arriverez jamais à temps. " Au pas accéléré, nous traversons la
Seine, nous suivons le Boulevard Saint-Germain, les Boulevards Raspail, Saint-Jacques,
Auguste Blanqui, la Place d’Italie et c’est presque en courant que nous remontons
l’Avenue d’Italie pour arriver à la Porte d’Italie au petit jour.
Malgré la rapidité de notre course, cette traversée de
Paris a un aspect sinistre. Quand reviendrons-nous ? Que retrouverons-nous et dans quel
état ?
Nous nous dirigeons maintenant vers Fontainebleau et ...
Murols, but que nous avons toujours l’espoir. d’atteindre.
Avec le jour, d’autres évacués nous rejoignent à
pied, en bicyclette, en voiture et nous nous intégrons à ce lamentable et tragique
cortège que nous devions suivre pendant tant de kilomètres. Nous aspirons à sortir de
Paris et de sa banlieue ; après le Kremlin-Bicêtre, nous traversons Villejuif et enfin
nous atteignons la campagne.
Le soleil commence à devenir chaud, mais l’entrain des
marcheuses est magnifique et toutes veulent prendre la tête pour mener le groupe en
poussant ou traînant le plus de bagages possible.
À Orly, le bombardement a laissé des traces sur le
terrain, sur les hangars et dans les champs ; les carreaux des maisons sont en miettes.
La foule devient de plus en plus dense sur la route et les
voitures alignées en trois files interminables avancent moins vite que les piétons.
À Juvisy, vers ll h, nous nous arrêtons pour déjeuner
et reprendre haleine. Nous ouvrons quelques boîtes de conserve heureusement emportées et
nous faisons notre pique-nique avec pour tout instrument, un couteau pour neuf et une
bouteille : Diogène était plus riche que nous.
Nous repartons, même cohue. Un soleil brûlant et la fatigue nous
obligent à des arrêts plus fréquents.
À 4 kms d’Essonnes nous faisons une halte prolongée,
car nous sommes harassés. Je vais chercher le Directeur de Corbeil en bicyclette, il
revient en auto pour nous emmener tous.
À Corbeil, nous nous réconfortons et nous nous reposons
un peu. Nous avisons au moyen de continuer notre voyage : le dernier train va partir,
plusieurs milliers de personnes attendent, solution impossible. Plus un camion. Seule, nous
reste la Seine.
Une péniche remplie de blé nous offre une douillette
hospitalité. Nous entamons un maigre dîner composé de sardines, pâté, etc. — le mot
etc. désignant tout ce qui nous manque. Nous partons enfin au fil de l’eau, installés en
étoile dans la cale mais au bout de 3 kms, halte : il fait presque nuit et une grande
quantité de péniches est rassemblée là.
Épuisés de fatigue, nous essayons de dormir, mais avec la nuit, les
imaginations amplifient les bruits une auto passe à proximité. Serait-ce un avion ? Mlle
Blanc nous déclare doctoralement qu’il y a alerte, elle a entendu une sirène : c’était
un klaxon.
Vendredi 14 Juin
Avec le jour, les inquiétudes grandissent à tour de
rôle chacun veut absolument quitter la péniche et partir n’importe où dans les bois, à
l’aventure. Les mariniers commencent à se battre et forment des barrages de péniches.
Je me rends vers 9 h auprès du lieutenant et de l’ingénieur
en chef. Il ne passe que neuf bateaux à l’heure et nous risquons d’attendre longtemps.
J’obtiens, après discussion, la permission de monter sur la première
péniche à partir.
Vite, tout le monde enjambe les balustrades, escalade,
monte, saute, descend, passe sur des planches au-dessus de l’eau malgré le vertige et
débarque à terre pour réembarquer, non sans difficultés, sur une splendide péniche d’aviation.
Enfin, nous avançons et malgré, nos inquiétudes, nous
admirons les bords de la Seine qui lentement se découvrent à nous. A l’écluse
suivante, nous improvisons un nouveau déjeuner : toujours, sardines, des miettes de
biscotte, un peu de pâté et pour boisson, quelques gouttes de cognac sur un morceau de
sucre.
Et notre péniche repart jusqu’à l’écluse
suivante : là l’encombrement est grand, il faudra attendre plusieurs heures à 6 kms
de Melun. Les mariniers nous préparent un lapin ramassé dans un village abandonné :
au moment où l’odeur du commence à nous parvenir aux narines, ordre nous donné de
quitter les péniches.
Très rapidement nous débarquons des péniches avec
presque tous nos bagages. On nous offre au premier village un bon bol de lait frais.
Malheureusement faut alléger notre charge : nous faisons généreusement le sacrifice
du superflu, c’est-à-dire de presque toutes nos affaires.
Mlle Blanc, à grand regret, se sépare, un peu plus loin
... . d’un tablier et elle allège un ses valises en transportant quelques affaires l’autre
valise.
Changement de direction, nous abandonnons la route de
Fontainebleau et nous nous engageons vers le Sud à la boussole recherchant les petites
routes éviter l’encombrement et peut-être aussi les avions. Notre but, Milly à 25 kms
de là : un centre d’accueil doit y exister.
Toutes les maisons sont vides ; nous retrouvons la file
des évacués. Des villages entiers déambulent dans des grands chariots tirés par de gros
chevaux de labour ; fréquemment, des convois militaires passent à toute allure.
Lentement, nous faisons quelques kilomètres ;
pendant un certain temps nous poussons les bagages dans une brouette trouvée sur la route,
mais bientôt nous l’abandonnons, elle est trop lourde.
La nuit tombe et nous apporte une agréable
fraîcheur : nous avançons toujours. Afin de rattraper la soeur de Mme de Fos partie
en auto avec des officiers, nous devions atteindre Milly. Après un dîner " très
simple " sur un tas de cailloux nous décidons de nous arrêter au premier
village, il nous est trop pénible de marcher dans un tel encombrement.
Mme de Fos continue sa route dans l’intention de
rejoindre sa soeur. Mais un soldat charitable veut bien nous emmener dans deux voitures
accrochées l’une derrière l’autre. Nous faisons ainsi une douzaine de kilomètres en
pleine nuit. Mlle C. Fradin est allongée sur une aile et moi sur l’autre, nous maintenant
tant bien que mal en équilibre, dans la crainte de rouler à terre ; encore une façon
inédite de voyager !
Enfin Milly, foule énorme. La clarté lunaire permet de
découvrir des dormeurs partout, dans les champs, le long de la route, comme dans un immense
dortoir. Heureusement, nous trouvons une meule de paille puis un séchoir à menthe :
on organise un bon lit près de la menthe.
Samedi 15 Juin
La nuit, le froid me gagne et je ne trouve rien de mieux
que d’aller me réchauffer contre Mme van Malderen.
Au réveil, Mlle Blanc nous joue la grande scène, elle
désire se séparer de quelques affaires, mais voudrait bien n’en pas trop perdre "
Laisserai-je mon corset neuf ou vieux ? Combien de culottes et de combinaisons puis-je
enfiler sans paraître démesurément grossie ? Enfin, je vide mes valises et je mets tout
sur moi. " La scène, en d’autres circonstances, aurait été du plus haut
comique. Nous rions malgré tout.
Nous voilà enfin prêts — depuis quelques jours, nous
ignorons l’usage de l’eau le matin et puis à quoi bon, se laver pour se ressalir
aussitôt. Ah ! Mme de Fos, là voilà retrouvée : elle avait marché une bonne
partie de la nuit.
Elle nous apporte du pain, quel événement ! nous
nous jetons presque dessus ; puis, comble de chance, un autocar militaire vide accepte de
nous conduire jusqu’à Malesherbes.
Ce petit voyage est une véritable détente de nerfs, les
uns dorment, les autres bavardent, je raccommode tant bien que mal mon pantalon déchiré.
La route est remplie de monde, toujours cette longue file d’évacués interminable
et hallucinante. Les arrêts sont fréquents et prolongés.
Nous atteignons Malesherbes à midi ; nous déjeunons. L’autorité
militaire distribue de l’eau de Vichy, des boîtes de petits pois, du fromage et boules de
pain ; tout cela ajouté à notre pâté nous fournit un déjeuner substantiel et sans l’absence
de petites cuillers remplacées par des couvercles de boîte convenablement pliés, le
pique-nique aurait pu être qualifié de confortable et d’élégant.
Après le déjeuner, nous trouvons par hasard un train qui
semble nous attendre. Nous montons sur une plate-forme : une certaine quantité de
personnes est déjà entassée. À peine étions-nous installés que le train démarre,
oh ! pas bien loin jusqu’au premier signal.
Ainsi devait commencer une autre partie de notre voyage pour laquelle nous
avions au moins l’espérance d’aller plus vite que par des moyens de fortune.
À Pithiviers alerte, plusieurs avions allemands nous
survolent, la D.C.A. tire et surtout une certaine mitrailleuse qui fait un bruit épouvanta
de crécelle. Mme de Fos, affolée, disparaît derrière un hangar dans un fossé :
après l’avoir cherchée pendant longtemps nous voyons apparaître un placard de boue, à
l’aspect assez divertissant, qui nous déclare sagement " Je veux sauver mes
enfants. "
Le train repart tout de même. À l’un des nombreux
arrêts, le " beau Maurice " nous procure un peu distraction. "
Maurice, ne t’en va pas ", lui crie sa femme sur le ton d’une noyée en
train de disparaître, " Maurice, reviens, Maurice, où es-tu, Maurice, que
fais-tu, Maurice, tu vas déchirer ton imperméable "
—ce qui fatalement arriva.
Il fait nuit : nous sommes à proximité des Aubrays,
quelques incendies sont allumés tout autour. Mlle Blanc et la sœur de Mme de Fos
descendent dans le but de gagner Orléans à pied : nous ne devions pas les retrouver.
À notre arrivée aux Aubrays, nous sommes accueillis
par un splendide bombardement, vrai feu d’artifice, mais terrible celui-là. Les
réactions sont différentes, tous se plaquent à terre, mais Mme de Fos éprouve le
besoin de monter sur un talus pour mieux voir sans doute.
Nous couchons au centre d’accueil des " permissionnaires
" sur des paillasses et des sommiers en planche. Le bombardement se déchaîne
toute la nuit et l’on peut penser que le sommeil fut léger pour beaucoup.
Dimanche 16 Juin
Dès le jour, nous remontons dans un train de
réfugiés : nous avons hâte d’aller vers le Sud.
Avant de partir, nous embarquons un tonneau de vin et de
multiples boîtes de singe qui traînaient là ; ô grand luxe, nous pouvons même nous
laver les mains et la figure avec de l’eau presque propre.
Cependant, notre état inspire de plus en plus la
pitié : nous possédons toutes les caractéristiques des grands vagabonds, habits
sales et souvent déchirés, bas dont les mailles filent par douzaines à la fois, très peu
de bagages et même quelquefois pas du tout.
Mais la nature ne perd pas ses droits, la journée s’annonce
splendide, chaude même ; les coups de soleil ont beaucoup de succès. La marche du train
est toujours la même : pas d’horaires, des arrêts prolongés à chaque signal, la
voie est abîmée en de nombreux endroits et il faut constamment effectuer des manoeuvres
pour pouvoir avancer en évitant les coupures de rails et les fils à terre.]
La chaleur devient tellement accablante que nous couvrons
de branchages pour nous protéger ; rapidement, nous devons les enlever cela ressemble
trop à un essai de camouflage.
À Blois, pendant un bon moment, nous courons au pillage
et surtout à l’eau car la soif est intense. Nous eûmes même l’honneur de boire dans 1’étui
d’un masque à gaz, il appartenait à un Alqérien. Distribution de boites de sardines, de
kilos bonbons et de pastilles de Vichy, de thé et d’un de choses utiles et même
inutiles.
Un peu plus tard, alors que nous roulions, Mme de Fos se
penche par dessus la plate-forme — j’allais dire la portière — on entend un
cri : " Oh !mon chapeau ! " C’était un adieu
déchirant L’objet ne fut sans doute pas perdu pour tout monde, mais comment, sa
propriétaire s’en serait-elle séparée sans regret !
Brusquement, nous entendons le ronronnement à deux temps
devenu presque familier. Sept avions en
formation de combat volent autour de nous en larges
cercles concentriques. Le convoi augmente brusque de vitesse, puis les avions volent dans sa
direction, il stoppe.
Lorsque nous descendons, les quatre premiers avions tirent
à la mitrailleuse, mais sans causer de dégâts en raison de leur altitude trop grande.
Nous restons d’abord sous le wagon, mais la voie se trouvant en surélévation, nous
gagnons rapidement le fossé.
À peine sommes-nous allongés que plusieurs bombes
tombent, avec un bruit de sirène assourdissant et lancées par les trois derniers avions.
Deux bombes sont tombées à une trentaine de mètres de notre wagon de chaque côté de la
voie. Mme de Fos et Mme van Malderen sont couvertes de terre.
Après l’alerte, quelle scène d’épouvante et d’horreur.
Il y a des tués et des blessés. Tous les réfugiés crient, s’agitent, remontent,
redescendent la panique est à son comble. La femme du " beau Maurice " traite
son mari de " nouille et d’indécis " et attrape chacun à tour de
rôle.
On se prépare à repartir : on installe sur notre
wagon une pauvre femme atteinte d’une terrible crise de nerfs : il faudra longtemps
pour lui rendre le calme, son mari a son veston arraché par un éclat, mais il ne porte
même pas une égratignure.
Après bien des manoeuvres pour éviter les fils tombés,
le train s’ébranle enfin : nous avons encore à subir deux fausses alertes. Pour
comble la pluie tombe ; les couvertures nous sont d’un précieux secours, placées
au-dessus de nos têtes, elles nous servent d’abri. Je berce dans mes bras une petite
fille qui s’endort rapidement. En route, on nous donne des bâches et aussi du thé et du
lait chaud.
Le soir tombe, nous n’avançons toujours pas très vite.
A une vingtaine de kms de Tours, nous descendons du train, tellement nous restons sous la
crainte pendant ces longues heures d’attente devant les signaux.
Et de nouveau nous partons à pied à la recherche d’un
gîte pour la nuit. Le temps est délicieux, nous atteignons Nozère sans trop de
difficultés. Là un généreux propriétaire viticole nous offre ... des lits, mais
oui ! des lits : c’était à ne pas y croire. Grand lessivage de nos personnes.
Et après dégustation d’un délicieux petit Vouvray qui s’ajoutait à toutes ces
félicités et nous faisait un moment oublier l’aventure tragique de l’après-midi ;
nous pouvons, dans un repos bien gagné reprendre goût à la vie.
Lundi 17 Juin
À huit heures, personne ne donne signe de vie ou plutôt
tous ronflent à poings fermés, heureusement, notre aimable hôte vient nous prévenir qu’il
est temps de reprendre la route. Après de généreuses ablutions, nous faisons nos adieux
à ceux qui nous avaient si spontanément ouvert leur demeure. Dans un geste émouvant et
plein de sollicitude, la bonne dame du logis m’offre en pleurant deux chemises qui avaient
appartenu à son fils mort quelques années plus tôt.
Pour le petit déjeuner, nous trouvons un café nous sert
une boisson chaude et du pain auquel nous ajoutons conserves et bonbons.
Nous reprenons notre marche vers Tours sur la splendide
route qui longe la Loire. Et puis enfin, plus d’évacués avec nous ; de l’espace, de la
liberté !
Vouvray offre le spectacle d’une ville habitée avec ses
boutiques ouvertes et son rythme tranquille. Mme de Fos trouve des rillettes et du
pain, Mme van Malderen, des cartes postales et une poste, une autre, de l’eau de Cologne
et de la pharmacie tout ce qu’il faut pour reprendre contact avec une vie abandonnée
depuis si longtemps ; nous écrivons notre courrier assis sur le trottoir.
En suivant toujours la Loire, nous nous rapprochons de
Tours nous déjeunons sur la carte avec nos rillettes et, ô comble de luxe, des cerises et
des groseilles récoltées par Mlle C. Fradin chez un généreux inconnu.
Cette même personne nous apprend la nouvelle catastrophique que nous
craignions, la demande d’armistice à l’Allemagne signifiant l’effondrement total de
la France. Quel coup ! suite de nos erreurs, notre faiblesse, de nos divisions et de
notre égoïsme. La France paie cher ses insouciances passées.
Enfin, nous continuons et arrivons à Tours. L’entrée de la ville
présente l’aspect des veilles de bataille, troupes en armes, mitrailleuses, chars,
retranchements et comme fond sonore, des explosions continues, causées par la destruction
des stocks d’essence.
Nous passons la Loire et nous constatons les terribles effets du
bombardement : tous les carreaux de la bibliothèque — réduite
en cendres depuis — ont disparu. Dans la
ville, beaucoup d’agitation : les habitants sont partis, mais les évacués passent
toujours en foule.
À la Banque, l’énervement est à son comble. Le
Directeur nous conseille de rester jusqu'à la signature de l’armistice, le Contrôleur
voudrait bien nous utiliser pour aider son personnel. Mais nous tenons à partir et nous ne
trouvons toujours pas de moyen de locomotion.
On devine tout de même que les Allemands approchent rapidement et nous
préférons passer le pont du Cher avant qu’il ne soit trop tard. Lavés, pansés,
changés et réconfortés nous quittons Tours sans regret vers 19 h.
Après un court trajet en tramway et une vaine attente de camions
militaires à un croisement, nous repartons à pied, afin de trouver un lieu pour passer la
nuit.
A quelques six kms de Tours, nous dénichons un cantonnement militaire
provisoirement vide où deux soldats nous préparent un " lit
pour sept "et essaient de nous remonter le
moral par de bonnes plaisanteries sur les habitants de l’endroit rats, souris, punaises,
etc. sont redoutés par quelques-uns.
Mardi 18 Juin
À part quelques tirs de D.C.A., en provenance d’une
batterie installée à proximité, la nuit fut excellente, mais courte. À 4 h, un
détachement de troupes motorisées pénétrait dans notre cantonnement avec l’intention
de se reposer.
Nous nous levons précipitamment, mais cette fois, nous
devons faire la route sous la pluie qui nous avait été épargnée jusqu’ici.
Premier arrêt à une station service dont nous occupons
les lavabos et où nous ouvrons une boite de singe. La pluie cesse heureusement, mais la
marche nous est de plus en plus pénible ; les pieds enflent, endoloris par les ampoules et
le manque de soin, les paquets sont alourdis par la pluie et fatiguent de plus en plus les
bras des porteurs.
Nous avançons, toujours escortés par le convoi des
réfugiés qui comprend cette fois de nombreux soldats à la recherche de leurs unités.
Enfin, n’en pouvant plus, nous décidons à un
croisement, de profiter de l’offre de gendarmes et de monter sur des camions ou autos en
nous scindant en trois groupes.
Longue attente, Mme de Fos se décide à partir seule,
sans bagages jusque Poitiers, d’où elle devait gagner Limoges, puis Bordeaux et Toulouse.
Mmes van Malderen et Pignon gagnent en auto Sainte-Maure
où elles retrouveront Jacquenot et reprendront une auto jusqu’à 8 kms de Poitiers,
chemin qu’elles parcourront à pied.
Enfin, Mlles Fradin, Berthe et moi, nous montons sur un
camion plein de bagages. Accueil glacial, mais les occupants s’amadoueront sur la route.
Le camion marche rapidement : nous nous arrêtons
pour déjeuner : une femme était là avec un doigt très abîmé par une briquette de
charbon, nous la pansons et repartons pour Chatellerault, puis Poitiers où nous arrivons
vers 3 h de l’après-midi.
Là, nous sommes admirablement reçus par Mr et Mme Saint
Georges Chaumet. Mlles Fradin restent à Poitiers car des ordres viennent d’arriver pour
empêcher toute nouvelle évacuation sauf pour les stagiaires.
Grâce à l’amabilité de mes hôtes, je fais une
toilette sommaire je dîne et à 6 h, je monte dans un nouveau camion avec une douzaine de
jeunes gens. Mmes van Malderen et Pignon viennent d’arriver très fatiguées elles ne
pourront plus repartir et seront utilisées à la succursale. Après une nuit passée à
Angoulême, j’arrive à Bordeaux, le lendemain matin à8 h.
Ainsi se termine un voyage que nos imaginations auraient
été bien en peine d’inventer quelques mois auparavant, mais qui nous permit de nous
mieux connaître et surtout de témoigner des belles qualités de courage, de résistance et
de valeur morale manifestées par tout notre groupe dans une aussi périlleuse aventure, où
nous avons échappé tant de fois au danger et où nous avons toujours essayé dans une
très généreuse attitude, de penser surtout les uns aux autres.
Fait à Paris le 3 Août 1940,

C. Franquet
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